Comédienne passionnée et voix familière du grand public, France Renard prête son timbre à des héroïnes fortes comme Peggy Carter ou Lara Croft. Entre doublage, théâtre, télévision et cinéma, elle multiplie les expériences avec la même exigence et une énergie communicative.
Rencontre avec une artiste entière, à la voix aussi puissante que sensible.
Récemment, vous avez doublé le rôle de Peggy Carter (Hayley Atwell) dans la troisième saison de What If… ? ainsi que dans Doctor Strange in the Multiverse of Madness. C’est toujours un plaisir de retrouver cette héroïne, d’autant plus en live action ?
Je suis très heureuse d’avoir « rencontré » cette comédienne et ce personnage. Et c’est vrai que la série d’animation ouvre tout un champ de possibles assez fou, ce qui est une grande chance pour une comédienne de doublage. J’adore pouvoir donner vie à ces femmes fortes, à ces nanas badass, puisque j’ai aussi prêté ma voix à Lara Croft dans la série animée pour Netflix.
J’avoue avoir été ravie de retrouver Peggy Carter en live action, c’était très réussi. Je me demandais comment ils allaient gérer son retour dans ce nouvel univers, et j’ai trouvé ça formidable. J’espère vraiment pouvoir continuer à la doubler, que ce soit en Peggy Carter ou en Captain Carter, si elle réapparaît dans les prochains Avengers.
Sur Doctor Strange 2, comme pour la plupart des blockbusters, nous n’avions pas toutes les images : les studios tiennent à garder le secret le plus longtemps possible. Ce n’est pas toujours très confortable, heureusement je connaissais déjà bien le personnage. Pour ce film, nous avons travaillé, avec le directeur artistique Gilles Morvan, sur un ton plus grave, plus médium, en cohérence avec le changement physique et la stature du personnage dans cette version. Gilles m’a merveilleusement guidée sur le plateau : ce fut une très belle collaboration.
Vous avez également retrouvé Hayley Atwell dans les deux derniers films Mission Impossible (Dead Reckoning et Final Reckoning).
J’ai eu la chance d’être choisie naturellement, grâce à Jean-Philippe Puymartin, qui assurait la co-direction des films. Et Paramount était d’accord, donc j’étais vraiment ravie ! C’est incroyable de pouvoir participer à une telle saga, même indirectement. Quand j’étais adolescente, Mission Impossible, c’était un monument. Tout le monde connaissait ces films ! C’est un immense privilège pour moi.
Et puis, j’aime beaucoup Jean-Philippe Puymartin, sa voix a bercé des millions de jeunes cinéphiles. Pour moi il est, entre autre, Timon dans Le Roi Lion. Je connais ce dessin animé et ces chansons par cœur ! Rien que le fait de doubler à ses côtés, d’entendre nos deux voix se répondre à l’écran, c’était fou. Mais sur le plateau, il fallait que je garde la petite fille de 11-12 ans bien enfouie en moi pour rester professionnelle (rires).

[…] Sur ce genre de film, on a envie d’être le plus précis possible. C’est marrant, parce qu’il y a certaines scènes où tout vient naturellement, et d’autres où il faut recommencer plusieurs fois. C’est un travail très rigoureux : on essaie, on réessaie, on peaufine… et parfois, on se rend compte que la première prise était la bonne. Parce qu’il y avait cette magie, cette spontanéité, ce petit instant de vérité. Souvent, on travaille sur des micro-détails : un murmure, un souffle, un soupir en plus… C’est presque imperceptible, mais ça change tout.
Ma scène préférée sur Mission Impossible, c’est la toute première scène où l’on découvre mon personnage (dans le premier volet) : la rencontre entre Grace et Ethan. Un dialogue avec tous les ingrédients de la saga : action, humour, séduction, second degré… Un grand kif à jouer !
Et puis, sur ce film, j’ai eu la sensation qu’on avait du temps. Le temps de travailler, de construire, d’essayer, d’explorer. C’est précieux. Parce qu’aujourd’hui, avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, il est d’autant plus important de montrer à quel point notre travail est fait d’émotion, de nuances, de chair. De prouver pourquoi c’est mieux que ce soit nous, les comédiens, qui donnions vie à ces personnages.
« J’essaie de rester positive et de me dire qu’on peut rester intelligents et comprendre qu’il est important de privilégier l’humain et les rapports humains »
Vous avez évoqué son nom. Vous avez prêté votre voix à Lara Croft dans la série animée produite par Netflix… Comment avez-vous abordé ce personnage ?

On en a beaucoup parlé avec Benoît Dupac, le directeur artistique. Comparé à Peggy Carter (les 2 personnages sont interpretés par Hayley Atwell en VO), il y avait beaucoup moins ce côté british. Nous sommes donc partis sur quelque chose de plus neutre, de plus universel, disons.
Après, il y a l’image : il suffit parfois de se laisser porter par ce qu’on voit. Bien sûr, on se pose des questions sur le timbre, sur le niveau de langage, sur le rythme, mais les réponses sont souvent déjà contenues dans la version originale. On suit ce que fait le comédien ou la comédienne anglaise, on observe, et surtout… on s’oublie.
Cependant, il y a une particularité dans un animé comme celui-ci : les comédiens originaux ont enregistré avant que l’image ne soit réalisée, donc nous travaillons avec plus d’éléments qu’eux. Nous, nous avons l’image et le son. Parfois, il peut nous arriver de nous se référer davantage à l’image qu’à la VO pour que notre VF soit la plus proche de ce qu’il se passe à l’écran. Ensuite, directeur artistique est là pour nous guider, pour recadrer si nécessaire.
Encore une fois je suis très reconnaissante d’avoir pu interpréter ce personnage. Lara Croft est une figure iconique ! J’ai grandi avec Tomb Raider, c’était mon premier jeu vidéo.
Avez-vous suivi l’affaire François Cadol, dont la voix a été volée pour des retouches sur un des jeux vidéos Tomb Raider ?
L’IA nous fait peur, ça nous inquiète, ça nous met en colère. Je trouve que le monde marche un peu sur la tête avec tout ça. Forcément, on en parle beaucoup par rapport au doublage, mais ce qui est fou, c’est que ça impacte tout le monde, que ce soit dans les sphères privées comme dans les sphères professionnelles. On ne devrait pas encourager ça. C’est une folie en termes écologiques, et c’est une aberration pour toutes les données intellectuelles.
J’essaie de rester positive et de me dire qu’on peut rester intelligents et comprendre qu’il est important de privilégier l’humain et les rapports humains. J’espère que le public saura faire la différence. Le public a vraiment un rôle fort à jouer, il a le pouvoir de dire : « Non ! On ne veut pas que ce soit des ordinateurs qui fassent tout le travail. On veut un vrai timbre humain avec toutes les émotions qui passent dedans. »
Il y a quand même une communauté de fans de doublage français importante derrière vous. Et des journalistes passionnés par le doublage qui poussent aussi. Je pense que vous le ressentez.
Oui, clairement. Et heureusement que vous êtes tous là. Ça fait chaud au cœur. Il faut rester optimiste. Ce sera dur de résister à l’envahisseur, car il y a beaucoup d’intérêts en jeu, d’argent à se faire, mais il y a aussi des gens qui comprennent la beauté et la plus-value de ce que nous faisons.
« Mon vrai plaisir, c’est de passer d’un registre à l’autre et d’un média à l’autre »
En 2023, vous avez intégré la quotidienne Ici tout commence, sous les traits de la cheffe cuisinière Vaton. Est-ce que c’était challengeant comme expérience pour vous ?

Oui, car c’était la première fois que je faisais une quotidienne. Ce qui peut paraître effrayant en tant que guest car vous intégrez un univers où ils se connaissent tous, ils tournent ensemble depuis des mois, parfois même des années. Donc, j’avais un peu d’appréhension. J’avais peur de me sentir mal à l’aise, un peu à l’écart. Mais je suis arrivée dans une équipe qui m’a prise par la main et accompagnée. J’ai eu l’impression d’arriver dans une grande famille et d’en faire partie. Enfin, il y a quand même un sacré rythme : plusieurs séquences, plusieurs minutes à tourner par jour. C’est très intense. Mon avantage, c’est que je viens du théâtre. Ça ne me fait pas peur d’aller vite. Je pense que c’est l’une des forces de venir de la scène : j’ai pu utiliser les bons outils pour m’en sortir au mieux dans cet exercice.
Au cinéma, vous avez aussi fait quelques apparitions, dont une très amusante dans Comme par magie de Christophe Barratier (2023), aux côtés de Kev Adams et Gérard Jugnot…
Tourner avec Gérard Jugnot, un acteur qui a bercé mon adolescence, fut un grand plaisir ! Ce qui n’est pas évident sur ce genre de rôle, c’est de débarquer pour une journée, une scène, avec une équipe qui se connaît et qui tourne ensemble depuis 1 mois… C’est toujours un peu particulier.
Sur le plateau, ça s’est très bien passé. On avait la chance d’avoir une belle séquence, assez longue, et on a pu prendre le temps. On a fait beaucoup de prises, puisqu’il y avait plusieurs points de vue différents. Et finalement, le théâtre aide encore. Quand vous faites vingt ou trente fois la même prise pour les champs/contrechamps, il faut savoir rester dans l’énergie, dans l’émotion. Gérard Jugnot l’a même remarqué, et ça m’a fait plaisir. Il m’a dit que ça se voyait que je venais du théâtre parce que j’étais généreuse à chaque prise et que, même lorsque je n’étais pas filmée, je restais très présente.
Que ce soir ici, ou même dans Miskina avec la scène du notaire, vous avez un talent fou pour la comédie…
Mon vrai plaisir, c’est de passer d’un registre à l’autre et d’un média à l’autre. Au théâtre, j’ai aussi bien joué dans des grands classiques de Corneille, de Molière, que dans des drames contemporains comme « La jeune fille et la mort » ou des comédies de café-théâtre. Je trouve que tout ça s’enrichit mutuellement. C’est réussir à mettre du drame dans la comédie, et de la comédie dans le drame.
Je m’éclate beaucoup quand on me propose des petits rôles de comédie comme ça.
Quand on vous propose un rôle, comment travaillez-vous vos personnages ?

Ça dépend de plein de facteurs. J’essaie de réfléchir dans quel ordre je fais les choses… Il y a quelque chose d’assez instinctif. On lit, on sait d’où vient le projet et ce qu’il raconte de manière globale : est-ce qu’on est sur de la comédie ? Est-ce qu’on est sur un drame ? Et à partir de là, presque instinctivement, un corps se met en place, une voix, une façon de parler.
En fonction des séquences et des rôles, je travaille le background, et plus minutieusement ensuite, tout ce qu’on ne voit pas – ce qui est le plus important, en réalité. L’objectif du personnage, ce qu’il pense, ce qu’il veut, consciemment et inconsciemment. J’aime bien également penser à l’énergie du personnage, à son corps, à sa diction.
Légende : Love & Bikes de Zoltan Mayer
J’utilise le même principe pour le doublage, bien qu’on soit influencé par ce qu’on voit et ce qu’on entend. Par exemple, quelqu’un qui parle très vite aura une autre énergie, ce sera peut-être un peu plus pointu, peut-être qu’il se tiendra un peu plus droit. Au contraire, une femme qui parle plus lentement, ça influe sur le corps, et on ne va pas se tenir de la même façon.
Pour le doublage ou pour la comédie, tout passe par le corps…
Oui, je trouve que c’est primordial. On vient d’un pays littéraire, donc le texte est très important, et j’adore les textes. Mais c’est essentiel de ne pas rester que là-dedans. Il y a beaucoup d’informations dans un texte bien écrit, mais qu’il faut aussi réussir à traduire par le corps, selon moi.
Cela vous est-il déjà arrivé, sur un doublage ou une pièce de théâtre, d’être aphone ou d’avoir des problèmes de voix ?
Ça m’est arrivé une fois. Mais c’est très rare. C’était pour un petit personnage, un guest. Heureusement, on a pu décaler mon enregistrement. J’y suis quand même allée parce que c’était la première fois que ça m’arrivait, et je ne me rendais pas compte à quel point ça allait être handicapant. Et ça l’était vraiment, parce qu’il y avait toute une partie de mes aigus que je n’avais plus.
En fonction des émotions et des scènes, notre voix varie beaucoup, et là, il y avait toute une palette d’émotions que je ne pouvais plus jouer. Sinon, ma voix se cassait, ou je n’avais plus de voix du tout. Je commençais et je ne pouvais pas finir mes phrases. C’était vraiment flippant.
Au théâtre, la base, c’est qu’on nous entende. Donc oui, la voix, c’est notre instrument – tout comme le corps. Je fais beaucoup de sport, et à chaque fois je me dis : « Allez, surtout, ne te blesse pas. » Parce que si demain je me blesse, je ne peux plus tourner. On doit faire attention à tout.
Interview réalisée au Festival de la Fiction de La Rochelle 2025.
France Renard est actuellement au théâtre dans la pièce Les amants de Montmartre. Prochaine date : le 9 novembre à Nivelle. Vous pourrez également la voir sur scène dans Mon coeur fait boum à partir du 5 novembre (tous les mercredis) au TMG à Paris et dans Kid Manoir le 1er novembre à Saint-Marcel.

