[CRITIQUE] – DÉSENCHANTÉES : LES CICATRICES DU SILENCE

Après deux séries fantastiques, Rivages et Anaon, le réalisateur David Hourrègue revient avec un thriller glaçant, adapté du roman de Marie Vareille : Désenchantées.
Autour d’une histoire de disparition, le cinéaste tisse une enquête à échelle humaine, où les fracas de la mer contre les falaises répondent aux tourments intérieurs de ses héroïnes. Poignant et surprenant !

Synopsis
La disparition de Sarah Leroy, quinze ans, a bouleversé la petite bourgade de Bouville-sur-Mer et ému la France entière. Un coupable fut vite arrêté. Pourtant, dans chaque foyer, chaque bistrot, on continuait à élaborer des hypothèses. Ce qui est vraiment arrivé, personne ne l’a jamais su.
Vingt ans plus tard, Fanny, journaliste, revient sur les lieux de ce drame qui a marqué sa jeunesse. Et c’est tout un passé qui resurgit… Car l’histoire de Sarah Leroy, c’est aussi un peu la sienne, de sa sœur Angélique et celle d’une bande de filles « Les Désenchantées » qui ne connaissait que trop bien Sarah. Une histoire qui a l’odeur du chlore de la piscine municipale, des serments d’amitié et, surtout, des plus lourds secrets.

« Nager dans les eaux troubles. Des lendemains. »

Créé par les scénaristes Claire Kanny (Ici tout commence, Prométhée…), Solenn Le Priol (Skam, Les Bracelets Rouges…) et Chloé Glachant (Mademoiselle Holmes, Demain nous appartient…), Désenchantées est une odyssée. Une odyssée dans les entrailles intimes des habitants de Bouville-sur-Mer, où la disparition de Sarah Leroy, quinze ans plus tôt, a bouleversé – et continue de bouleverser – toutes les vies du village. Lorsque le présumé meurtrier de la jeune fille sort de prison, tout refait surface. Les autrices, guidées par le roman de Marie Vareille, ne se contentent pas de dresser des personnages classiques au sein d’un grand puzzle énigmatique. Non, elles façonnent des protagonistes nuancés, à différents degrés, oscillant entre froideur et lumière, avec une finesse et une intelligence rares. Toute la splendeur du récit réside là : dans une écriture scénaristique exigeante, en termes de caractérisation ou de narration, dans lequel les héros et héroïnes de cette histoire tragique naviguent entre un passé et un présent fascinants de mystère. Et au-delà de la structure, les mots. Les dialogues, rigoureux, prenants, équilibrés et harmonieux, sont toujours au service du propos. C’est l’une des grandes forces de Désenchantées : sa capacité à convoquer des répliques puissantes, des altercations déchirantes ou des silences emplis d’émotion.

Côté réalisation, David Hourrègue fascine toujours par le regard qu’il porte sur l’humain et son humanité.
Depuis Skam, il y a chez lui cette obstination sublime à vouloir transcender les sentiments avec une caméra immersive, au plus près des comédiens et des comédiennes. Ce sont les visages, les regards – et tout ce qu’ils cachent – qui l’animent. Il nous montre ce que ses héros et héroïnes dissimulent sous leur masque, mais avec bienveillance, sans jugement ni morale imposée.
Une subtilité qui émeut.
Un parti pris humaniste.

Dans Désenchantées, il poursuit ce travail presque philosophique. Et c’est ce qui rend la mini-série à la fois profonde et vibrante : elle s’intéresse avant tout aux êtres humains, à leurs réactions face au drame, plutôt qu’à l’action ou au spectaculaire souvent attendu du genre.

À travers deux époques (1999 et 2025) et deux générations (parents et enfants), David Hourrègue confronte deux visions du monde que relient pourtant des thèmes universels : la solitude, la puissance de l’amitié, l’enfance et les familles recomposées, les ambitions adolescentes, mais aussi le poids du silence des adultes, lourd de conséquences sur les enfants. Cela se traduit par une démarche visuelle honnête dans laquelle l’optique de sa caméra sonde chaque mouvement, chaque interaction, chaque action en laissant aux personnages le temps de la respiration, d’encaisser, de se remettre en question, des larmes et de l’aveu. D’une beauté renversante !

N’oublions pas le travail remarquable autour de la photographie et de la colorimétrie : une image grisonnante, parfois poisseuse, aux teintes maussades, empreinte d’une mélancolie rude et tenace. La lumière et la photo épousent l’état d’âme des personnages – mornes, torturés par leur passé – mais aussi cette petite ville assombrie par les secrets et les non-dits. Jusqu’à ce que la lumière revienne, dans le ciel comme dans les cœurs… symbole d’un renouveau.

Génération Désenchantées

Au casting, deux générations de comédiens extraordinaires.
Capucine Malarre (Angélique Courtin adolescente), nouvelle favorite de David Hourrègue – déjà vue dans Anaon et prochainement dans Oro -, Nelligan (Sarah Leroy), Leina Djema (Jasmine Bensalah adolescente), Clémence Boeuf (Morgane Richard adolescente) et Kali Boisson (Fanny Courtin adolescente) sont magistrales. Chacune apporte une dimension dramaturgique forte à son rôle, par la justesse de son jeu, à la fois sensible et épuré, et par une tonalité singulière qui leur est propre. Elles dessinent ainsi une véritable identité à leurs personnages, loin des archétypes habituels de la fiction. Une nouvelle génération plus que prometteuse !

Crédits : © Eloise Legay – Banijay Studios France

Parmi eux, Simon Rodzynek (Eder) – récompensé du prix du jeune espoir masculin au Festival de la Fiction de La Rochelle – incarne le fils de Constance Labbé. Dans son interprétation, une authenticité rare, entre douceur et force tranquille. Lui, comme les autres, fait preuve d’un naturel désarmant et d’une réelle capacité à transmettre des émotions profondes. C’est aussi là que s’exprime tout le talent de David Hourrègue dans la direction d’acteurs : il sait créer des dynamiques qui fonctionnent, réunir de jeunes talents, en extraire la substance émotionnelle et leur procurer un espace de liberté où ils peuvent pleinement s’exprimer.

Chez les adultes, Constance Labbé (Angélique Courtin) et Marie Denarnaud (Fanny Courtin) forment un duo de sœurs touchant et surtout crédible, au cœur de cette fresque familiale dont une partie de l’intrigue repose sur leurs épaules. Expérimentées, les deux comédiennes n’ont plus rien à prouver, et pourtant, une fois encore, elles trouvent la faille intime de leur personnage qu’elles font vibrer pour lui donner vie. En découlent deux interprétations magnifiques, à fleur de peau, où l’émotion cède peu à peu la place à des vérités explosives – dans un concentré de sensibilité que seules des actrices comme elles, tout comme Fleur Geffrier (Morgane Richard) et Eurydice El-Etr (Jasmine Bensalah), savent offrir aux spectateurs.

Conclusion

Désenchantées est une pépite dans le paysage télévisuel français. Un thriller de disparition ultra-efficace, rythmé, fiévreux, porté par des comédiens et comédiennes exemplaires. Les auteurs ont su capter avec finesse tous les dilemmes moraux d’une adolescence à l’aube des années 2000, ainsi que les réactions en chaîne, vingt ans plus tard. Le tout sous le regard acéré de David Hourrègue qui, à l’image, poursuit son exploration de la profondeur des relations humaines et de la manière dont les mensonges et les secrets marquent l’âme. Autant que ses compositeurs, Audrey Ismaël et Olivier Coursier, avec qui l’alchimie et la fusion musicale opèrent toujours pour livrer une partition à la fois impénétrable et infinie.

« Désenchantées » dès l2 novembre sur France 2. Déjà disponible sur France.tv

Casting : Capucine Malarre, Nelligan, Leina Djema, Clémence Boeuf, Kali Boisson, Simon Rodzynek, Marie Denarnaud, Constance Labbé, Fleur Geffrier, Eurydice El-Etr, Marc Ruchmann, Jonas Bloquet, Steve Driessen, Elodie Frenck.

À lire aussi :
– Mon article dans les coulisses de la série « Anaon » ici.
– Ma critique de la série « Anaon » est à retrouver ici.
– Ma critique de la série « Rivages » est à retrouver ici.
– Mon interview avec la comédienne Fleur Geffrier, David Hourrègue et le scénariste Jonathan Rio pour « Rivages » est à retrouver ici.
– Ma conversation artistique avec la compositrice Audrey Ismaël est à retrouver ici.

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