[ANALYSE/CRITIQUE] – C’EST QUOI L’AMOUR ? : UNE COMÉDIE TENDRE ET SAVOUREUSE

Grand Prix du Public au Festival de l’Alpe d’Huez, C’est quoi l’amour ? renvoie la comédie romantique contemporaine au rang de ringardise. Comme Mon Inconnue en son temps, ou plus récemment L’Âme idéale – qui parvenait aussi à renouveler le genre soyons honnête -, le film de Fabien Gorgeart déploie une orchestration sentimentale délicate, subtile et furieusement drôle. Une œuvre authentique sur le couple, l’amour, et à la famille recomposée. Magnifique.

Synopsis
Marguerite n’a aucune raison de refuser à Fred, son ex-mari, la demande en nullité de leur mariage à l’Église. Elle est même heureuse d’apprendre que Fred projette de se remarier avec Chloé, sa nouvelle compagne. Pour démontrer aux autorités ecclésiastiques que leur union n’avait aucune raison d’être, les ex-époux s’embarquent dans une enquête sur leur propre passé… ce qui ne manque pas de faire resurgir des sentiments qu’ils croyaient éteints depuis longtemps.

Ah, l’amour !

« Que reste-t-il de nos amours ? », chantait Charles Trenet. Quelle place donner à ces amours passées ? La passion subsiste-t-elle, ne serait-ce qu’un peu, après une séparation ? Existe-t-il une petite étincelle qui continue de survivre lorsque les sentiments ne sont plus là ? Comment les souvenirs influencent-ils nos émotions et notre avenir ?
Le film de Fabien Gorgeart apporte peut-être un élément de réponse. Avec ses deux héros, incarnés par Laure Calamy (Marguerite) et Vincent Macaigne (Fred), deux divorcés qui ont reconstruit leur vie mais qui se retrouvent contraints de se rendre à Rome afin de faire prononcer la nullité de leur mariage à l’Église, devant les autorités ecclésiastiques, le réalisateur explore plusieurs thèmes sentimentaux. Au cœur du récit : ce tandem, et ce qu’il reste de cet amour, de cette union.

Peu à peu, ce qu’il reste de leur amour est évoqué avec une mélancolie délicate, une nostalgie affectueuse et une douceur romanesque, à travers des dialogues d’une justesse qui élève le film dans sa dimension la plus authentique : leur rencontre, un souvenir, une caresse, une parole.
Dans ces discussions et ce voyage presque introspectif, on perçoit toutes les nuances de l’amour : le secret de leur bonheur à deux, mais aussi l’après, où subsistent encore cette affection et cet attachement qui continueront d’exister, que ce soit dans leur mémoire, dans une chanson, dans un lieu… et chez leur enfant, résultat chimique d’un moment charnel et passionné. Un lien invisible qui maintient perpétuellement l’amour entre deux êtres. Point important du film : la conception de Léa (Céleste Brunnquell) est questionnée.

Est-elle née de l’amour ou d’un accident, sans réelle volonté d’avoir un enfant ? Une interrogation qui permet, en creux, d’apporter une réponse à la question centrale : C’est quoi l’amour ?
Le film évite bien des clichés et ne remet pas en cause leur divorce, mais donne à voir une autre manière de s’aimer. Un amour nouveau, qui oublie les regrets, les rancœurs et les noirceurs pour se concentrer sur l’harmonie. Bien entendu, pour des raisons évidentes de tension dramaturgique, on sent poindre un rapprochement. Mais derrière cela, il y a davantage un test, un jeu, une épreuve, qu’une réelle volonté de renouer. C’est le spleen qui parle, plus que le cœur. Ce sont d’ailleurs les séquences les plus drôles du film, cocasses et inattendues. Notamment lorsque chacun doit argumenter sur les raisons pour lesquelles ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre, allant jusqu’à affirmer que l’amour n’a jamais existé, dans l’espoir que l’Église accepte d’annuler leur mariage.

Des scènes hilarantes où les reproches sonnent faux et qui, pourtant, les amènent à reconsidérer leur vie à deux et ce qu’a été leur couple. Un véritable tour de force d’écriture, au plus près de la vie.

Fabien Gorgeart, l’intimé au cœur de ses obsessions

Le thème de la famille est la pierre angulaire du cinéma de Fabien Gorgeart. Dans Diane a les épaules (2017) et La Vraie Famille (2021), il explorait déjà ces thématiques des relations amoureuses, mais surtout celles de la famille, de l’enfance – parfois par le biais de l’adoption – et des liens qui unissent les enfants à leurs beaux-parents. On retrouve dans C’est quoi l’amour ? cette envie de creuser des relations humaines profondes et complexes. Car l’amour ne se limite pas au couple : l’amour, c’est aussi la famille dans sa globalité.
La fille de Marguerite et Fred, en études en Sicile, rejoint ses parents dans leur périple à Rome. Elle souffre de cet éloignement, a souffert de cette séparation, mais a malgré tout trouvé un amour sincère auprès de son beau-père Sofiane. De même, Raphaëlle a développé une relation forte avec sa demi-sœur. Oui, la séparation a été dure. Cependant, elle a également ouvert des portes de l’intime qui vont bien au-delà des liens du sang. Et Fabien Gorgeart adore montrer cela : l’amour ne se résume ni à un nom de famille ni à un ADN. Il réside plutôt dans le soin que l’on apporte à l’enfant, dans le cœur qu’on lui offre et dans l’éducation qu’on lui transmet, entre empathie et écoute.

La famille recomposée est souvent représentée au cinéma de façon chaotique : comme une anomalie à résoudre afin d’y trouver un équilibre. Un ressort scénaristique parfois épuisé, pourtant capable de générer une narration dramatique puissante. Émotionnellement, l’effet fonctionne à chaque fois.
Ici, l’équilibre est déjà là, fort, presque inébranlable. Lyes assume pleinement son rôle de père et de beau-père aimant et protecteur, dont les filles sont reconnaissantes. C’est pour cela que les scènes de famille sont simples, belles et touchantes : le réalisateur ne détruit rien, il développe au contraire cette construction familiale dans son équilibre le plus pur. Oui, il y a bien ce rapprochement qui fait douter Lyes et l’inquiète. Une peur légitime : lorsque tout semble harmonieux, la perspective de perdre cette sérénité – si rare – devient forcément effrayante pour tout homme.

Dans sa réalisation, Fabien Gorgeart joue la carte de la proximité sans jamais chercher à être intrusif dans l’intimité des sentiments des uns et des autres. Le respect est le maître mot d’une mise en scène vivante, pleine d’enthousiasme et d’ingéniosité dans sa manière de construire ses plans. Sa caméra se veut honnête : honnête dans le drame comme dans la comédie, honnête dans sa démarche et ses enjeux, honnête dans sa représentation de la vie, de l’amour et de la famille.
Bienveillante à l’égard de ses comédiens et de ses comédiennes, la réalisation s’en trouve d’autant plus embellie. On y sent le plaisir, l’amusement, et de la vérité dans les situations, qui confère au film cette sensation de plaisir absolu.

Un casting saisissant 

À l’Alpe d’Huez, Laure Calamy avait reçu le prix de l’interprétation féminine – et c’est amplement mérité. Elle compose ici une jolie partition, tout en finesse, avec cette intelligence qui la caractérise et cette loyauté qu’elle met dans chacun de ses rôles. Corps et âme, elle parvient à donner vie à ses héroïnes sans jamais trahir leur réalité, leur joie comme leur peine.
Vincent Macaigne, lui, conserve cette bonhomie charmante, cette sensibilité dans le regard et cette pointe de nonchalance habituelle, aussi touchante que comique, qui donne à Fred une identité, une posture et une éloquence particulièrement agréables et romantiques.
Quant à Mélanie Thierry, qui interprète Chloé, la nouvelle femme de Fred – à l’origine de cette demande impromptue de nullité ecclésiastique -, il est jouissif de la voir évoluer dans ce registre : celui d’une femme fervente catholique, rigide et presque sans concession. Néanmoins, il se dégage d’elle une humanité émouvante. Elle trouve sa place dans cette famille et se révèle, petit à petit, comme un maillon important de cet équilibre.

Et il faut avouer que l’énergie de Mélanie Thierry dans un rôle comme celui-ci, pas si évident, est contagieuse. Elle permet à Chloé d’être expressive, d’y trouver une forme de joyeuseté et d’exister pleinement dans cette « austérité » – qui pourrait vite devenir exécrable.

Autour d’eux, Lyes Salem – le mari de Marguerite – campe un époux et un beau-père profondément attachants. Son jeu, oscillant entre tartuferie, enthousiasme et trouble, possède un naturel désarmant qui touche en plein cœur. Il impose un rythme duquel il est le seul à détenir le secret. Habitué des comédies, il sait comment lancer une vanne, la transformer en objet volant non-identifié qui vient percuter le spectateur de plein fouet. 

Enfin, Saul Benchetrit et Céleste Brunnquell viennent compléter ce tableau familial. Deux interprétations différentes – à l’image des générations qu’elles incarnent – dont elles s’emparent avec une générosité folle et une simplicité déconcertante. Deux grands talents en devenir.

Conclusion

Véritable comédie, où les trouvailles humoristiques sont réellement drôles et innovantes, C’est quoi l’amour ? repositionne notre vision de la famille, de l’amour, de ce qui fut et de ce qui sera. La tendresse du film n’a d’égale que son charme. Fabien Gorgeart est un metteur en scène de talent, un conteur dans l’air du temps au style moderne et résolument humain. Car il faut être profondément humain pour parvenir à un tel degré de sincérité.
Sans doute l’une des comédies les plus amusantes de ce début d’année 2026 !

C’est quoi l’amour ? le 6 mai au cinéma.