[INTERVIEW] : ENZO ROSE, LA RÉVÉLATION DE LA SÉRIE ENCHAÎNÉS : « J’étais à la fois très fier et très heureux de pouvoir défendre ce personnage »

À l’occasion de la sortie de Enchaînés, Enzo Rose, révélation de cette fresque historique marquée par la mémoire et la transmission, revient sur son parcours, de ses débuts marqués par un sentiment de décalage à son immersion totale dans un personnage habité. Entre engagement émotionnel, travail physique et collaboration étroite avec la réalisatrice Laure de Butler sur le tournage d’Enchaînés, il évoque la responsabilité de porter une telle histoire à l’écran, mais aussi la force d’un collectif dans un tournage éprouvant.

Une rencontre sincère avec un acteur en pleine ascension, porté par une sensibilité à fleur de peau.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir comédien ? Y a-t-il eu un déclic ?
Quand j’étais enfant, je me sentais souvent un peu à l’écart, notamment à l’école. Les autres semblaient savoir ce qu’ils voulaient faire plus tard, ou se sentaient simplement à leur place, à l’aise dans les cours. Moi, j’étais plutôt perdu. Le seul endroit où je ne l’étais pas, c’était quand je faisais le pitre, que je laissais libre cours à mon imagination, que je me perdais dans mes pensées.
Un jour, la directrice de mon école primaire a parlé à ma mère. Elle lui a suggéré que le théâtre pourrait être une bonne voie pour moi, comme un exutoire, un espace d’expression différent de la salle de classe. Je n’étais pas un élève perturbateur, mais plutôt un petit rigolo, celui qui sort la bonne vanne au bon moment. Ma mère, qui aime beaucoup le théâtre, a tout de suite adhéré. J’ai commencé à 8 ans, dans une maison pour tous. Mon premier spectacle, c’était Le Petit Prince, et j’y jouais le rôle du prétentieux. C’était la première fois que je me sentais vraiment à ma place.

Quel a été votre parcours ?
Par la suite, mes parents se sont beaucoup sacrifiés pour moi. Ils se sont serré la ceinture afin que je puisse suivre un stage au Cours Florent à Montpellier. J’ai ensuite intégré l’université Paul-Valéry, en option théâtre. Mais l’enseignement y était très théorique, assez éloigné de ce que j’imaginais. À cette période, je me suis un peu égaré. J’ai enchaîné des missions en intérim, et j’ai aussi travaillé avec mon père, qui est agent de sécurité. Je faisais ce que je pouvais. Puis une amie rencontrée au Cours Florent m’a parlé du Plateau, à Montpellier, un centre de formation tourné vers le jeu face caméra. J’y ai passé deux ans, de 2020 à 2022, en pleine période de COVID. J’ai intégré directement la deuxième année, le directeur ayant apprécié ma self-tape. Je suis très reconnaissant envers mes parents de m’avoir soutenu malgré le coût que cela représentait. Cette formation m’a permis d’acquérir de solides bases. C’est là que j’ai rencontré Cédric Vira, mon professeur d’art dramatique, diplômé du Conservatoire national d’art dramatique de Paris, qui a été une véritable source d’inspiration. J’y ai aussi rencontré mon agent, venue donner une masterclass. Je me souviens très bien du moment où le directeur m’a convoqué pour m’annoncer que Valéry Delala souhaitait me parler. Elle m’a proposé de rejoindre son agence alors que je n’étais dans l’école que depuis un an. À partir de là, tout s’est enchaîné. Un mois plus tard, je tournais mon premier unitaire pour France 2, Et doucement rallumer les étoiles de Thierry Petit. J’en garde un très bon souvenir.
Ensuite, j’ai enchaîné de petits rôles dans Joséphine, ange gardien, Les Pennac(s), ainsi que dans les quotidiennes Un si grand soleil et Demain nous appartient, qui ont été des expériences très formatrices.

Aujourd’hui, vous tenez le premier rôle de la série Enchâinés. Qu’est-ce que vous avez ressenti, vous, à la lecture du scénario de la série ?

Il y a eu énormément d’émotions. Quand j’ai obtenu le rôle et que j’ai découvert le premier scénario, j’ai été complètement abasourdi. Je n’avais jamais eu entre les mains une œuvre de cette ampleur, surtout en étant encore jeune comédien, en formation. C’était fou de me dire qu’on me confiait un projet comme celui-ci, qu’on me faisait confiance, qu’on me jugeait capable d’incarner un personnage aussi complexe qu’Isaac. J’étais à la fois très fier et très heureux de pouvoir défendre ce personnage, dans un contexte comme celui-ci.

Je me souviens qu’on recevait les scénarios au fur et à mesure, et il y avait une excitation incroyable à chaque fois. On avait tous cette envie de lire la suite immédiatement. Et pour la première fois, même si je reste avant tout spectateur, je me suis dit, sans prétention, que ça allait être une grande série.

C’est une œuvre qui m’a beaucoup marqué. Même en la découvrant aujourd’hui, je me rends compte à quel point l’écriture est forte. Les personnages sont complexes, ambigus. Par exemple, le personnage de Charles retient tout le monde autour de lui – sa femme, son fils, sa légitime – avec des promesses souvent fragiles, presque illusoires. C’est, à mon sens, magnifiquement écrit.

Ressent-on une forme de responsabilité particulière quand on est jeune comédien et que l’on porte un rôle principal ? Comment avez-vous géré cela ?

Oui, bien sûr. Il y a une vraie pression. Je ne voulais pas décevoir. Des gens m’ont fait confiance alors que je suis encore au début de mon parcours, donc je me suis senti investi d’une responsabilité énorme. Et puis il y a aussi le poids de l’histoire que raconte la série. Une souffrance qui remonte à plusieurs siècles. Moi, qui suis d’origine martiniquaise, cela résonne forcément très fort. Je me reppelle d’un moment très marquant : mon père, que j’ai très rarement vu pleurer, m’a appelé après avoir vu mon travail. C’est quelque chose qui m’a profondément touché.

Sans que personne ne me mette de pression directement, je me suis imposé moi-même une exigence très forte.

J’espère avoir été à la hauteur et avoir représenté tout cela avec justesse. Pour gérer cette pression, l’équipe a été essentielle. Il y avait un cadre de travail très sain, très bienveillant, qui permettait de s’épanouir. On tisse des liens forts, que ce soit avec les partenaires de jeu ou avec les équipes techniques, comme le HMC, avec qui on passe beaucoup de temps. Tout cela aide à se sentir en confiance, entouré. Et puis Laure de Butler a joué un rôle déterminant. Je l’appelle souvent mon capitaine. Elle sait diriger une équipe avec calme, sans jamais hausser la voix, toujours avec respect et bienveillance. Elle a su créer une véritable dynamique de groupe, une énergie collective qui nous a portés tout au long du tournage. Personnellement, elle m’a énormément aidé.

De quelle manière aborde-t-on un tel personnage ? Comment avez-vous travaillé ce rôle, qui demande d’aller chercher des choses très profondes en soi ?
Il y a eu des moments où tout allait bien… et d’autres, beaucoup plus éprouvants. Parfois, à la fin d’une prise, quand on entend coupez, on a presque la tête qui tourne. On a l’impression d’avoir donné une partie de soi, d’avoir vidé quelque chose. Dans ces moments-là, heureusement que l’équipe et Laure de Butler étaient présents. Leur accompagnement a été essentiel, tout comme les échanges que nous avions sur le personnage, sur la manière de ressentir ou de dire certaines répliques.
Ensuite, j’ai aussi un travail plus personnel. Je me suis beaucoup documenté, notamment en lisant Récits de la vie d’un esclave américain de Frederick Douglass. Mais surtout, je suis allé puiser dans mon propre vécu. Mon approche du jeu passe beaucoup par là : utiliser les émotions que j’ai traversées, positives comme négatives, et apprendre à les maîtriser, à les canaliser. Ce n’est pas toujours évident, il faut savoir composer avec son propre état émotionnel. Laure me disait souvent que j’avais une grande sensibilité, parfois difficile à contenir. On a donc beaucoup travaillé là-dessus, et sa direction a été précieuse pour m’aider à trouver le bon équilibre.

En dehors du tournage, j’essayais de gérer cette intensité. Le week-end, je pouvais autant me libérer – danser, rire, voir du monde – que m’isoler complètement, pour me préparer aux scènes plus difficiles à venir. Pour certaines séquences, je suis allé encore plus loin. Je me souviens d’un après-midi passé au soleil sans manger. Ça peut sembler anodin, mais ressentir ce vide physique m’aidait à me rapprocher de l’état d’Isaac.

Le tournage a-t-il été éprouvant émotionnellement ? Et quelles ont été les scènes les plus difficiles à tourner ?

Oui, totalement. Ça a été très éprouvant, à la fois psychologiquement et physiquement. Sans l’équipe, ça l’aurait été encore plus.

La scène que j’appréhendais le plus, c’est celle où Célestine se dénonce à la place de Sidonie, la scène du fouet dans l’épisode 2. Elle a été très marquante pour nous tous, et a demandé un énorme travail. C’est d’ailleurs pour cette séquence que j’avais décidé de ne pas manger de l’après-midi. Pendant que l’équipe était à la cantine, moi je restais de mon côté, à repérer les lieux, à me plonger dans une bulle, à essayer de faire monter quelque chose intérieurement et de le conserver jusqu’au moment de tourner.

Je pense aussi à ma toute dernière scène, celle du cauchemar, tournée le dernier jour. J’étais sur une plateforme qui s’enfonçait progressivement dans la terre. On me recouvrait de terre, et le mécanisme me faisait littéralement descendre, ce qui donnait la sensation de m’enfoncer dans le sol. On tournait dans un grand studio. Il y avait toute l’équipe autour au départ, puis les lumières s’éteignaient et je me retrouvais seul, immergé dans cette matière, avec de la poussière partout. Entre chaque prise, on me relevait, puis on recommençait. J’ai dû faire la scène une quinzaine de fois. Et à chaque fois, il fallait repartir dans un état très intense, presque en transe, crier… C’était extrêmement éprouvant.

Enchaînés, actuellement sur France.tv et prochainement sur France 2. 

* Ma critique de la série est à retrouver ici.
* Mon interview avec Olivier Gourmet est à retrouver ici.
* Mon interview avec la réalisatrice Laure de Butler est à retrouver ici.

Synopsis
Île Bourbon, 1806.
Après un cyclone dévastateur, l’habitation Bellevue est ravagée. Bien qu’au bord de la ruine, le propriétaire Charles Bellevue décide de se battre pour redresser son exploitation. En récompense de son sang-froid pendant le cyclone, un jeune esclave nommé Isaac se voit promu commandeur. C’est désormais lui qui fera claquer le fouet. Après des années de bons et loyaux services, Isaac sera peut-être un jour affranchi et deviendra un homme libre.  En attendant, le jeune homme se retrouve dans une position détestable. Une situation d’autant plus difficile que Charles Bellevue n’est pas seulement son maître. C’est aussi son père.

Casting : Olivier Gourmet, Enzo Rose, Elsa Lepoivre, Baptiste Carrion-Weiss, Théa Burdin, Francis Canvert, Eric Caravaca, Lula Cotton-Frappier, Lolita Tergémina, Edmond Gomis, Alséni Bathily…