À COUTEAUX TIRÉS : SE TIRER LA BOURRE

Dans la grande tradition des « whodunit » (qui l’a fait?), Rian Johnson nous propose, en cette fin d’année, sa propre version/vision du « murder mystery ». Avec À Couteaux Tirés, le réalisateur nous plonge au cœur d’un polar original, aux influences Christienne et Hitchcokienne, porté par un casting aussi rocambolesque, que cruel.

Une structure narrative surprenante

Si le schéma scénaristique de À Couteaux Tirés est classique au premier abord – avec ses codes du polar finement léché (une grande famille, des secrets, des mensonges, des trahisons, un manoir/château comme lieu d’action, un détective aux allures mystérieuses…) – Rian Johnson transcende sa structure narrative de départ, afin de livrer une enquête à suspens unique. Comme avec Looper, où il réinvente la science-fiction et la notion de voyage dans le temps, ou Star Wars, où il s’éloigne des codes nostalgiques de J.J Abrams pour mieux faire vivre ses idées, le cinéaste prend ici des directions opposées au genre et s’amuse à tromper le spectateur, dans un méli-mélo frénétique.
En effet, Rian Johnson va bousculer à plusieurs reprises son récit, nous embarquer dans différentes histoires, passant du simple « whodunit » à une intrigue notariale, revenant au « murder mystery », pour conclure sur un traditionnel troisième acte qui sera néanmoins, là encore, dialogué et rythmé à sa sauce.

Le Colonel Ketchup, dans le dressing, avec la cravate de papi ?

Lorsque tout se décampe au sein d’un deuxième acte haletant et que Marta raconte son histoire (en oubliant quelques détails compromettants), pas un seul instant, on imagine qu’un membre de la famille ait tué le grand-père Thrombley. De même, lorsque Blanc demande à Marta de l’accompagner durant son enquête, on imagine que tout ceci est une manigance du détective, pour que la jeune infirmière puisse effacer d’elle-même les traces de ses méfaits (la cassette, les traces de pas dans la boue, etc…). D’ailleurs, le comportement de Blanc le suggère. Il agit de façon légère, insouciante, en minimisant les actions de Marta. Pire, on a l’étrange sensation qu’il ignore délibérément ce qu’elle fait (durant le déroulé de l’enregistrement, il ne prête même pas attention à Marta. Son inattention va profiter à l’infirmière, qui pourra ainsi détruire la cassette). Mais que nenni. C’est à ce moment précis que Rian Johnson choisit de reprendre le contrôle de son récit, et nous entraîne alors dans une nouvelle direction. C’est également là que le film bascule. Marta semble prise au piège d’un mensonge dont elle ne contrôle plus l’issue. Une spirale infernale que Rian Johnson va habilement pimenter avec une histoire d’héritage et l’arrivée d’un protagoniste inattendu : Ramson Drysdale.
À ce stade, difficile de croire que le petit-fils ait comploté contre son grand-père. Johnson mettant tout en œuvre pour ne pas le confondre. Pourtant, les indices étaient là toutefois, sa grande gueule, son visage d’ange, son mépris légitime pour une famille détestable, sa gentillesse envers Marta, rien dans son comportement ou sa morale ne laissait entrevoir un meurtrier. La brebis galeuse était, au contraire, le vent de fraîcheur face à une hypocrisie grandissante et anxiogène.
Dans un dernier acte cinglant, Blanc comprend la machination. Ainsi, nous voilà pris dans un monologue valsant, où Daniel Craig explose. Dans un style british mais dans un comportement très américain, Blanc dévoile la conspiration de Ramsnon et comble le trou de son Donuts. Brillant.

Ce dénouement final, Rian Johnson lui insuffle, par ailleurs, énormément de tension. Que ce soit le piège tendue par Marta (avec ce faux coup de fil de l’hôpital,) à la folie de Ramson, la séquence finale possède un rythme palpitant, aux rebondissements étonnants.

Pour être très honnête, habitué du genre et fan d’Agatha Christie, je n’avais rien vu venir. C’était là toute la difficulté. Trouver une histoire suffisamment crédible pour que, jusqu’au bout, le spectateur croit à un banal accident.
Jusqu’au dénouement du dit accident, je pensais que le film ne serait qu’un parcours pour innocenter Marta, dont la famille a été déshéritée, au profit de la jeune femme. Une histoire d’héritage, en somme. Pas une seule seconde, je n’aurais crû que la structure narrative de À Couteaux Tirés finirait par la découverte d’un meurtre.

Que celui qui a tué grand-père, lève la main. Maintenant !

Une famille décomposée

Dans À Couteaux Tirés, Rian Johnson offre une palanquée de sous-lecture. Politique, immigration, nouvelles technologies, réseaux sociaux, le réalisateur va s’octroyer une critique du monde moderne, au travers une galerie de personnages aux moralités douteuses.
Du jeune nazi au père réac’, du grand-père refusant l’arrivée des nouvelles technologies dans sa propre entreprise éditoriale au fils souhaitant s’ouvrir au 7ème art, Rian Johnson étoffe son œuvre avec une actualité contemporaine, dont les sujets nous concernent directement. Des personnages de la même famille avec des façons de penser différentes, lesquelles sont souvent sources de discorde. Cependant, un point commun les rassemble, l’avidité. Ainsi, Johnson met en avant comment un groupe de personnes disparates, aux identités politiques éloignées, peuvent lutter main dans la main, lorsqu’il s’agit d’acquérir argent et pouvoir.

Le seul reproche que l’on pourra faire à Johnson est la sous-exploitation de certains personnages, qui dessert parfois son « whodunit ». Évincer les ideos fachistes, les propos politiques gerbants et la perversité des quelques protagonistes de la famille, aussi rapidement, les élimine automatiquement de la liste des suspects.
Certes, avoir des idées d’extrême droite ne fait pas d’une personne un meurtrier notoire cependant, tous ses éléments cités auraient pu servir à brouiller davantage les pistes et permettre au récit de se complexifier.

La conclusion du Capitaine Cinemaxx

Avec À Couteaux Tirés, Rian Johnson livre un cluedo cinématographique passionnant et bouleversant, dans la lignée des romans d’Agatha Christie ou de Christian Jacq.
Précis dans sa mise en scène, parsèmant des indices complexes dans une succession de plans à priori banals, Johnson étudie minutieusement le cadre pour perturber le spectateur, lequel se retrouve alors sous une avalanche de sentiments contradictoires. Il y incorpore du mystère (les interrogatoires avec Blanc en arrière plan ou dans la pénombre) ou des sensations d’enfermement, à la fois dans une intrigue où le personnage de Martha semble prise au piège et pour lequel on ne peut ressentir que de la compassion, mais également dans ce manoir, où les personnages (et nous-mêmes) sont prisonniers de mensonges, qui les poussent à agir non plus comme des êtres humains, mais comme des bêtes. En outre, le plan de fin est assez représentatif du changement. Il symbolise une forme de libération. Dépossédés de tous biens matériels, ces derniers paraissent libérés du poids des mensonges. Un nouveau départ, sous l’œil de Martha (qui tient, ironiquement, la tasse de thé portant la mention « ma maison, mes règles »), dont la tâche sera de ressouder les liens de cette famille désunie.
Une réalisation au service de la narration, qui permet à la dramaturgie de s’étendre à la simple résolution d’une enquête, pour devenir une aventure humaine, où chacun va révéler son véritable visage tandis que d’autres, resteront fidèles à leurs valeurs.

À Couteaux Tirés est donc un véritable sans faute, où tout est maîtrisé à la perfection (rythme, tension dramaturgique, dénouement final…).
Mention spéciale à Chris Evans et Daniel Craig, lesquels semblent prendre un plaisir coupable à casser l’image de Captain America et de James Bond, qui leur colle à la peau depuis plus d’une décennie. Chacun, dans un registre différent, détonne, et offre des moments jubilatoires, pour notre plus grand bonheur.

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