Ce mercredi 15 juin, 13ème rue diffusera les deux derniers épisodes Marion. A cette occasion, le réalisateur Jacques Kluger revient sur la réalisation de la série, ses choix artistiques et ses influences visuelles. De son côté, le scénariste et auteur des épisodes 5 et 6, David Bourgie, se confie sur son expérience au sein de la série et la manière dont il s’est approprié l’univers de Danielle Thiery pour composer et orchestrer l’adaptation de Crimes de Seine.
Jacques Kluger
« J’ai apporté mon univers cinématographique qui est un cinéma très teinté de ce qu’un David Fincher peut faire, où il y a un vrai travail du noir, de l’obscur et une forme de résilience qui rampe dans les lieux mais également chez les personnages ».
Comment vous êtes-vous approprié l’univers littéraire de Danielle Thiery, pour composer la réalisation et la mise en scène de Marion ?
Il y a un univers et une arène extrêmement forte dans tous les romans de Danielle Thiery. Je me suis nourri de son référentiel à elle – qui est à mi-chemin entre le roman noir et le cinéma à la Melville – c’est-à-dire avec un référentiel visuel du monde des voyous, d’une police qui n’a pas peur de descendre dans la rue. Ces aspects m’intéressaient beaucoup. Je me suis aussi nourri de la façon dont Danielle présente l’arène des gares et des trains avec la froideur des matériaux, la charte de couleurs qui peut apparaître dans les gares. Ensuite, j’y ai apporté mon univers cinématographique qui est un cinéma très teinté de ce qu’un David Fincher peut faire, où il y a un vrai travail du noir, de l’obscur et une forme de résilience qui rampe dans les lieux mais également chez les personnages. J’ai essayé d’apporter ça à la mise en image de l’univers de Danielle Thiery.
Au niveau de la photographie et des couleurs, nous sommes sur quelque chose de sombre, de sale. Pouvez-vous nous parler plus en détail de la direction artistique de la série ?
Dès le départ, je souhaitais travailler la noirceur et essayer de trouver où était le point de lumière dans le noir et en particulier comment on pouvait trouver son point de sortie lumineux à l’intérieur d’un couloir. Ce qui m’intéressait dans les romans de Danielle et dans le travail d’adaptation, c’est que nous ne sommes pas sur des policiers ou des personnages qui sont cramés à l’intérieur, c’est l’univers sur lequel ils se déploient, c’est leur parcours qui se fait à travers un monde noir, poisseux, avec un référentiel qui dérive. L’idée n’était pas de travailler la noirceur intérieure des personnages comme on peut le trouver dans une littérature telle que Grangé ou le cinéma d’Olivier Maréchal.

[…] Même les monstres portent une part de lumière. J’ai essayé d’exprimer cette esthétique à l’image en essayant d’avoir des fuites de lumière, d’avoir des ouvertures pour amener une symbolique, celle de la capacité à s’extraire de ce monde dark où les personnages sont ancrés. Je suis évidemment aidé par une héroïne qui est la patronne de la brigade ferroviaire car, dans une gare, nous n’avons que des matériaux froids, des matériaux qui réfléchissent et qui créent une neutralité à la différence du bois, plutôt chaleureux. Le béton, l’acier ont des couleurs assez tristes, le gris et ses déclinaisons. Tous ces éléments m’ont aidé à ce que les spectateurs soient plongés dans cet univers.
[…] La direction artistique s’est organisée autour de deux obsessions : poser la caméra sur le moment précis où tout bascule pour un personnage, la manière dont il va basculer et le camp qu’il va choisir ainsi que sur l’aspect labyrinthique d’un récit. Lâché dans un labyrinthe, on court derrière une sortie, on veut échapper au monstre et, au centre de ce dédale, on rencontre le minotaure et l’image de celui-ci est peut-être la nôtre. On porte aussi en nous cette part d’ombre, qu’on aimerait tant rejeter sur l’autre. Ces deux thématiques-là, appellent alors à un référentiel sombre et symboliquement, par la couleur et la chromatique que l’on va utiliser, à pousser les personnages dans un enfermement pour qu’ils se révèlent dans le bon ou le mauvais.
Comment filme-t-on une héroïne comme Marion et ses drames ?

On laisse de l’espace à la complexité de l’humanité que porte le personnage. On doit lui laisser de l’espace à la fois pour exprimer ses erreurs, ses limites – ça fait partie de sa zone d’ombre -, et montrer aussi que c’est aussi une femme en quête d’amour, une mère qui est à la hauteur de sa responsabilité. Une fois qu’on a créé un espace dans lequel elle peut se déployer, on se rapproche au plus près de son visage pour aller voler une émotion, un regard, une larme, un tremblement de lèvres, pour que le spectateur ressente aussi cette émotion-là. Derrière la patronne, il y a une femme, une mère ded famille, un personnage emprunt de justice et il faut que le spectateur puisse le ressentir et le vivre avec elle. On le filme ainsi. Puis, l’espace qu’on doit laisser dans le rapport entre Marion et les lieux, les autres personnages, qui portent également des valeurs différentes.
Marion traque des sérial killers. Même question, comment met-on en scène des méchants de ce type ?
Comme avec John Doe chez Fincher, la question était moins de savoir qui est le criminel, mais de savoir comment Marion allait comprendre qui c’était et comment elle allait arriver à arrêter le méchant. Nous avons conservé dans l’écriture scénaristique cette idée que, peu importe qu’elle trouve assez vite qui est le tueur, nous préférions davantage suivre le tueur dans ses déplacements et ses motivations afin qu’il nous interroge sur nous-mêmes, sur la frontière entre le Bien et le Mal. Quand elle braque son pistolet sur Zig (épisode 2) et que sa fille lui demande de le tuer, jusqu’à quel point elle n’est pas d’accord ? Il y a alors ses valeurs, son éducation qui rentrent en jeu. C’est le contrat social qui reprend le dessus. Marion ne peut pas rendre justice. Dès lors, je suis très influencé par le thriller noir américain qui travaille, en héritage avec le film de genre, qui passe du temps à pointer sa caméra sur le méchant. Le méchant m’intéresse autant que le gentil. Les personnages méchants nous parlent à nous, ils nous pointent une part de ce qu’on porte nous. Personne n’est que méchant ou gentil. Ça n’existe pas. Ce sont des réflexions qui m’animent depuis toujours.
« C’est très important de travailler la déco mais aussi la lumière, les couleurs qui sont utilisés sur les murs, sur les sols… ».
Des films plus récents comme Prisoners ou Enemy de Denis Villeneuve peuvent aussi vous influencer dans la création visuelle d’une série comme celle-ci, car il y a des similitudes entre la direction artistique de ces deux films et Marion ?
Bien-sûr. Ce que j’aime, c’est lorsque l’environnement, les décors, l’ambiance générale, pèse autant que la mécanique, que l’intrigue. Quand je regarde un film ou une série, je dois immédiatement être plongé dedans. Je pense que c’est ce que le thriller a hérité du film de genre des années 70, l’importance de plonger le spectateur dans un univers segmentant et référent par rapport à une part de l’obscurité qui nous habite, de peur que peut susciter un lieu, un parcours, etc… c’est très important de travailler la déco mais aussi la lumière, les couleurs qui sont utilisés sur les murs, sur les sols, etc… J’ai eu beaucoup de chance de travailler avec des gens brillants, aussi bien mon chef op’ que mon chef déco. Ce sont des gens qui ont compris l’univers visuel que je voulais adopter et qui m’ont aidé.
Dans votre réalisation, comment avez-vous appréhendé l’univers ferroviaire de la série ?
C’est très difficile car vous ne pouvez pas bloquer une gare ou un point de passage. C’est pour cela que ce sont des lieux extraordinaires. La Gare du Nord est l’une des plus grosses gares d’Europe et c’est une gare incroyable car c’est un point d’arrivée et un point de départ d’une multitude de gens, d’une faune extrêmement variée. Vous y trouverez toutes les formes de délinquance, de la petite délinquance (vols à la tire) jusqu’à la criminalité internationale (trafic drogue, trafic humain…). C’est un lieu de concentration de toute la société, dans sa diversité humaine, sociale, où on y fréquente aussi bien des hauts-fonctionnaires européens qui débarquent avec le Thalys, que des banquiers anglais, mais aussi ces trains qui arrivent de banlieues. Quand vous avez une gare aussi lourde, aussi importante aussi vaste, vous avez un cirque humain unique, fascisant. J’adore ces univers. Il y a une dimension de huis-clos, car les gares sont des lieux fermés, des labyrinthes, avec tous ces couloirs, ces possibilités, et c’est un endroit avec une telle diversité et une telle quantité de passages, que vous avez alors une matière première fascinante à exploiter.
David Bourgie, scénariste des épisodes 5 et 6
« Danielle Thiéry était très présente à l’écriture et même à la rédaction. Ça a été un véritable privilège de travailler avec cette grande dame, la première femme commissaire divisionnaire de France ».
Vous connaissiez les romans de Danielle Thiéry avant de travailler sur le projet « Marion » et quelles ont été les difficultés que vous avez rencontré à l’écriture de l’adaptation de « Crimes de Seine » ?
J’ai découvert la saga de Danielle Thiéry, lorsque le réalisateur Jacques Kugler – avec qui je collabore depuis un moment sur plusieurs projets -, m’a demandé de participer à l’écriture de la série. Il m’a invité à lire quatre romans de la saga Marion. Le premier en rapport aux origines des héros, afin de me familiariser avec les personnages, puis ceux qui concernaient directement les épisodes de la saison 1, à savoir : Festin des Anges, L’Ombre des Morts, Crimes de Seine, que j’adapte, et Le Jour de Gloire, une partie de ce dernier étant utilisé pour la résolution de l’épisode 6.
La difficulté que j’ai pu rencontrer à l’écriture a été principalement dans la volonté de créer un rythme soutenu. Il y a une telle densité, de choses à placer sur seulement 2×45 min, une telle matière à installer qu’effectivement, il fallait faire des choix pour viser l’efficacité.
L’autre difficulté à laquelle j’ai dû faire face, fût celle de faire vivre les personnages dans un rythme aussi condensé, dense et rythmé. Trouver une juste alchimie pour parvenir au bon équilibre entre la cadence rapide voulue du thriller et la création d’espace pour permettre aux personnages de vivre, que ce soit dans les moments privés mais aussi dans ce qu’ils affrontent au travers des enquêtes. Pour cela, nous avons sélectionné des moments clés, des étapes émotionnelles importantes, durant lesquelles l’enquête passait au second plan.
Habitué au développement de séries belges ou, pour faire face à la réalité économique, nous favorisons un minimum de séquences, ici j’ai dû travailler différemment. Dans la recherche d’une efficacité rythmique. Un exercice que j’ai trouvé très enrichissant.
À la lecture du roman « Crimes de Seine », y’avait-il des choses évidentes à conserver impérativement ?

L’univers de Danielle Thiéry est tellement riche et les personnages si incarnés, que le travail a été assez simple. L’arche émotionnelle et la construction psychologique des personnages sont les parties les plus longues à l’écriture, bien plus que l’histoire en tant que telle. C’est un énorme boulot de comprendre le moteur qui met en route le personnage et qui justifie ses actions dans telle ou telle situation. Quand on part de zéro, ça prend énormément de temps en développement/brainstorming, tout est à créer. Là, tout était déjà en place.
Le dilemme ou plutôt la réflexion ici a été plutôt dans le découpage des romans, comme par exemple, pour savoir comment nous allions finir l’épisode 6. Ou nous avons décidé d’utiliser une partie du roman Le Jour de Gloire, celui venant juste après Crimes de Seine afin de résoudre l’enquête et le final de notre saison 1.
Quelles ont été les étapes d’écriture pour vous, qui prenait en plus le projet en cours de route ?
Laetitia Kugler, Jacques Kruger et Danielle Thiéry, étant à l’origine de l’idée d’adaptation de Marion en série, j’ai suivi la méthodologie de travail qu’ils ont établi pour l’écriture. Nous avons commencé par des séances de brainstorming, durant lesquelles nous avons pu nous nourrir de Danielle Thiéry et de sa connaissance de ses romans. Mais aussi pour définir comment adapter 3 romans en 6 épisodes, en établissant une sorte de découpage de la matière en acte, en épisode,… qu’est-ce qui était essentiel, qu’est-ce qui était de trop, qu’est-ce qu’il fallait modifier, créer… par quel cliffhanger finir les épisodes… Ensuite, une fois l’ossature claire, il n’y avait plus qu’à se relever les manches et écrire nos synopsis, nos traitements et enfin nos dialogués.
Danielle Thiéry était très présente à l’écriture et même à la rédaction. Ça a été un véritable privilège de travailler avec cette grande dame, la première femme commissaire divisionnaire de France. Elle a mis et met encore (son 15e roman de la saga Marion étant sorti tout récemment), des parts d’elle-même dans ses œuvres. S’inspirant de son propre vécu pour donner vie à Marion et aux personnages de sa brigade. Elle y a mis un peu de son âme et de son cœur dans cette incroyable saga. Voilà pourquoi, au-delà de son talent de conteuse, elle mérite largement sa réussite en tant que romancière et j’espère que notre série sera à la hauteur du succès de ses œuvres.
Qu’est-ce qui est intéressant, dans l’écriture et en tant que scénariste, avec un personnage comme Marion ?

Ce qui m’a séduit chez Marion c’est cette dualité entre la flic badass et la femme sensible, mère de famille. Une femme, qui sous certains aspects pourrait paraître fragile et qui se retrouve plongée dans un univers violent, dur, cruel… Elle y fait face avec une détermination, une force et un courage dont peu de personne sont dotée. L’adage de Spiderman : « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités » sied très bien à Marion, car elle ne le sait que trop. Pour rendre justice, elle sacrifie sa vie de femme et de mère constamment.
J’ai aimé Marion, j’ai aimé la lire, l’écrire, la voir à l’écran,… et d’ailleurs Louise Monot en est son incarnation à l’écran. Elle est incroyable dans la peau de Marion. Elle a compris qui était Marion.
Physiquement et émotionnellement, Marion est constamment éprouvée. Elle n’hésite pas à dépasser ses propres limites, à aller plus loin que ce que lui autorise sa hiérarchie ou à se mettre en danger afin de rendre justice. Marion est mu par un sentiment profond de justice qui ne la quitte jamais, même quand elle rentre chez elle. Elle ne s’arrête jamais. Sa vie privée est catastrophique. Elle a énormément de difficultés sentimentales. C’est un personnage charismatique, qui attire et, en même temps, c’est excessivement dur pour son entourage de vivre avec elle.
Les épisodes 5 et 6 de Marion seront diffusés ce 15 juin.
Vous pouvez retrouver l’interview de Louise Monot (Marion) ici.

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