Lauréat du Prix Sang Neuf au Festival Reims Polar en 2022, Infiltrée (Cadejo Blanco en version originale) est le troisième film du réalisateur Justin Lerner. Avec ce long-métrage quasi-documentaire, le cinéaste nous plonge dans la violence de petits gangs de Puerto Barrios au Guatemala, les clicas. Au cœur de cette petite ville rongée par le crime, une jeune femme recherche sa sœur disparue.
Synopsis :
La sœur de Sarita n’est pas rentrée chez elle après une soirée. Persuadée que sa disparition a quelque chose à voir avec Andrés, l’ex-petit ami toxique de sa sœur, Sarita trouve le moyen de se lier d’amitié avec ce dernier et d’infiltrer son gang. Armée de sa volonté sans faille de découvrir la vérité, elle se retrouve de plus en plus impliquée dans les actes violents commis par ces mercenaires sans pitié.
Déambulations Guatémaltèques
Infiltrée est bien plus qu’un simple polar. De cette histoire de kidnapping à priori déjà vue, Justin Lerner livre une narration semi-documentée où se mêlent habilement fiction et réalité des faits. Et pour cause, le cinéaste s’est rendu durant deux années à Puerto Barrios, ville portuaire au nord du Guatemala, qui a les plus hauts taux de criminalité et de morts liés à des gangs du pays. Deux ans et plusieurs allers-retours pour se confronter à la vérité, afin de l’apprivoiser, la dompter et délivrer au spectateur un film authentique, sans caricature. Sur place, Justin Lerner a donc interviewé des délinquants mais aussi leur famille. Il dépeint alors dans Infiltrée, cette jeunesse embrigadée dans des gangs, dès le plus jeune âge, et un quotidien rude : conflits, dangers de rejoindre une clica, la perte des amis dans la violence et le crime, les vols et trafics pour essayer de survivre dans une ville offrant trop peu d’opportunités.

D’ailleurs, le réalisateur s’est entouré de comédiens professionnels et non professionnels pour incarner ses membres de gangs. C’est pour cela que le long-métrage transpire une véracité que les autres films du genre n’ont pas. Infiltrée est une véritable immersion viscérale et organique au cœur de Puerto Barrios et de ces gangs qui gangrènent la ville. La police, elle, a abandonné. Dans une séquence entre Damian (Brandon Lopez) et Sarita (Karen Martinez), la vérité éclate : « La vie ne vaut rien à Barrios. Les flics se moquent de deux gosses qui sont morts. […] on ne compte pour personne».
Un pays livré à lui-même, entraînant dans sa chute toute une population. Des quartiers pauvres aux bidonvilles, des hôtels, des bars, des discothèques parsèment les rues délabrées. Dans l’ombre de la nuit, surgissent de ces lieux une multitude d’ennemis. La nuit révèle le vrai visage de Puerto Barrios, celle d’un grand piège où se noient âmes égarées et jeunesse perdue.

À travers le regard de son héroïne, Sarita, Justin Lerner filme les déambulations d’une jeune fille à la recherche de sa sœur disparue. Elle intègre un gang (celui de l’ex-petit ami de sa sœur), composé de jeunes garçons et de jeunes adolescents souvent orphelins, abandonnés à leur propre sort ou qui rêvent d’une vie meilleure à l’image d’Andrés (Rudy Rodriguez) : « Je voudrais avoir une vie meilleure. Avant qu’il ne soit trop tard ». Sarita y côtoie une violence sans concession et devient partie prenante d’une guerre de territoire sanguinaire.
Car oui, à Puerto Barritos, contrairement aux autres pays d’Amérique Latine, les femmes ne sont pas reléguées à vendre de la drogue ou leur corps. Ici, une jeune femme dans les clicas peut détenir du pouvoir et de hautes responsabilités. Là, le récit prend une tournure plus radicale, plus féroce, plus émouvante. L’intégration de Sarita dans le gang est douloureuse et, sa solitude, dans un acte final magnifique en plan séquence, est bouleversante. Entre les deux, une enquête qui se fera dans le sang et la douleur. En effet, elle mène des missions dangereuses dans le but d’acquérir les faveurs de son chef de gang et ne pas éveiller les soupçons. Le courage se mêle aux larmes de la détresse et, la peur, à celles de l’espoir. Un méli-mélo de sentiments que Justin Lerner retranscrit dans des scènes dures qui prennent aux tripes.
Dans le regard de Karen Martinez, il y a une fragilité touchante mais également une force de détermination exemplaire. Une volonté qui lui permettra de survivre dans ce cauchemar à ciel ouvert et d’obtenir la vérité sur la disparition de sa sœur. Une héroïne dans sa caractérisation la plus honnête, à savoir une héroïne qui n’a pour seule compétence sa ténacité et armée uniquement d’un désir de vérité. Nous sommes loin des films à l’américaine, pétaradant dans tous les sens, avec une super-woman tuant tout le monde sur son passage pour obtenir réponse et justice.
Conclusion
Film criant de réalisme, Infiltrée touche par la dureté de son récit et la justesse de sa retranscription. C’est un nouveau monde que l’on découvre, plus terrible encore que la version americano-idéalisée des favelas de Rio de Janeiro (coucou Fast and Furious). Bestial, Infiltrée perturbe autant qu’il choque, émeut autant qu’il brusque.
Au-delà du polar, Infiltrée est aussi le portrait d’une femme qui tente de survivre dans un environnement propice à la mort.
Mon interview avec le réalisateur Justin Lerner est à retrouver ici.
Infiltrée, le 23 août au cinéma.

1 commentaire sur “[CRITIQUE] – INFILTRÉE : PORTRAIT D’UNE JEUNE FEMME DETERMINÉE AU COEUR DES GANGS DU GUATEMALA”
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