[CRITIQUE + INTERVIEW AVEC LE RÉALISATEUR HERVÉ HADMAR] : HOMEJACKING, UNE QUESTION DE POINT DE VUE

Avec « Homejacking », Hervé Hadmar construit une série labyrinthique où, au sein d’une narration éclatée en mille morceaux, le spectateur devra trouver lui-même les clés pour reconstituer le puzzle d’une histoire aussi surprenante qu’effrayante.
Une maison mystérieuse au milieu de nulle part, une galerie souterraine en son cœur, un couple dont le bonheur semble évident et un homejacking qui tourne mal. Quels sont les individus cagoulés ? Simple cambriolage ou vengeance personnelle ? Quel(s) secret(s) sombre(s) le couple cacherait-il ? Où est la vérité ? Qui est réellement honnête dans cette intrigue complexe ? L’origine des mensonges prend-elle sa source dans un passé douteux ? Un jeu de piste démarre, stupéfiant et haletant…

La vérité est ailleurs…

Isabelle et Richard Deloye ont tout pour être heureux. Elle, brillante chirurgienne, lui, professeur à l’université et écrivain réputé, ce couple bourgeois mène une vie de rêve. Il y a quelques années, ils ont emménagé dans une maison entourée d’une immense forêt, une maison au style architectural d’une beauté à couper le souffle mais aussi inquiétante de par son environnement, sa construction en dédales et son look retro-futuriste. Inquiétante, d’autant plus que la maison possède une galerie souterraine glaçante, dont un accès est possible par les sous-sols de la cave. La série commence alors ici, dans cette maison atypique et énigmatique, tandis que le couple est victime d’un homejacking.

De ce cambriolage inopiné, les scénaristes et Hervé Hadmar tissent et constituent une narration très élaborée, emmêlée peu à peu de flashbacks qui, eux-mêmes, sont parfois revisités sous des points de vue différents selon les épisodes et les personnages, brouillant ainsi les pistes sur qui détient la vérité de l’histoire. « Homejacking » change en effet de point de vue à chaque nouvel épisode, passant de l’agresseur au mari, du mari à l’agresseur, de la femme à l’agresseur et inversement. Chaque nouveau point de vue nous fait redécouvrir le homejacking – ainsi que son origine, parfois même en dehors du huis-clos avec des scènes en ville – sous un angle dissemblable et contradictoire avec la version précédente.

Toute l’intelligence de la série réside dans son écriture, subtile, intense, frénétique. Rien n’est facile dans « Homejacking », chaque rebondissement est inattendu, nous prend au dépourvu, jusqu’à son dénouement final, osé et fou, impossible à entrevoir.

ou juste sous vos pieds ?

Au fur et à mesure que l’intrigue avance, la maison, elle, devient une prison, un piège pour les fous qui osent s’en approcher. Une prison aussi pour Isabelle et Richard, une prison où la vérité elle-même ne parvient pas à s’extirper, où les mensonges s’évanouissent dans l’immensité d’un terrain imperturbable pour ne jamais être déterrés. La solitude des lieux, la sensation d’étouffement malgré la liberté qu’offre la possibilité d’un tel environnement et l’aspect d’emprisonnement que la maison dégage par son imposante musculature, sont saisissants. L’intérieur est à cette image. La décoration (tableaux d’arts / tableaux de chasse), le mobilier (bibliothèque passionnante / porte d’entrée déformant monstrueusement les apparences), la lumière (douce / intimidante), sont un mélange de couleurs vives et froides, une fureur de contraste perturbante, qui plonge dans une ambiguïté intrigante :

est-ce beau ? Est-ce inquiétant ? Est-ce chaleureux ou, au contraire, malsain ? Derrière les tableaux, une authentique passion ou une façon d’inspirer également la peur ? Un déséquilibre constant, avec lequel les scénaristes et le réalisateur se sont amusés.
Hervé Hadmar, pour appuyer tous ces éléments dans sa mise en scène, choisit des cadres à la géométrie poussée. Entre Wes Anderson et Jonathan Glasner, une petite touche d’Hitchok se glisse, et le cinéaste délivre ainsi une composition de plans que l’on voit rarement à la télévision. Des cadres qui racontent une histoire, qui révèlent des sentiments profonds (doute, angoisse, peur…), qui exposent, parfois dans des silences assourdissants, tous ceux que l’humain peut penser et faire de pire pour se sauver de lui-même et des autres.

Marie Dompnier et Yannick Choirat, les deux âmes de cette maison, les maîtres de cet espace, apportent leur lot d’ambivalence. Par un jeu précis et rugueux, ils sont l’allégorie de l’incertitude, la personnification du clair-obscur. Si Isabelle semble prendre les devants, est-elle pour autant la chirurgienne méticuleuse, bien sous tout rapport, que l’on pense ? Son attirail de chirurgie dans le sous-sol n’est-il pas la marque d’une folie médicale ? Le mari, plus passif au départ, est-il finalement celui qu’il prétend être ? Et si les deux étaient complices de méfaits impardonnables, un couple diabolique au sens moral contestable ? Il faudra pousser les portes de la maison pour le savoir…

Conclusion

Les amateurs de thriller en puzzle seront comblés par « Homejacking ». Récit puissant, porté par des comédiens transcendants, la série s’intéresse autant à la folie humaine qu’à ses préoccupations égoïstes. Dans une recherche de vérité incessante, tous seront mis à rude épreuve et devront faire des choix pour la conserver, la taire et, pour d’autres, la faire éclater au grand jour. Qui en sortira indemne ?

Entretien avec le réalisateur Hervé Hadmar

« La série « Homejacking » exploite totalement mes névroses »

J’ai envie de commencer en parlant de la maison. Quel type de maison vous cherchiez pendant la préparation de la série ?
L’intention artistique était de trouver une maison de conte de fées. Une maison comme celle d’Hansel et Gretel, une maison un peu étrange. Nous cherchions donc une maison très belle et, en même temps, inquiétante, en dehors d’un village ou d’une ville, paumée, et qui ressemble aussi à un tombeau. Nous voulions aussi qu’elle ait un aspect labyrinthique, un peu Rubik’s Cube, où épisode par épisode, point de vue après point de vue, nous allons recomposer, nous spectateurs, l’histoire, réorganiser les choses dans notre cerveau pour, petit à petit, découvrir la vérité cachée. C’est une maison puzzle qui sied parfaitement au principe narratif de cette série.
[…] C’est la première fois que cette maison est utilisée pour le cinéma ou la télévision, personne n’avait jamais tourné dedans. Repéreur est un métier compliqué mais étonnant et passionnant, j’ai alors briefé une repéreuse, et elle a trouvé cette maison assez rapidement je dois dire. Miracle, elle est à un quart d’heure de chez moi seulement. Elle se trouve au nord de Paris entre Chantilly et le parc Astérix.
[…] La première fois que je suis rentré dedans je l’ai trouvée très belle et très inquiétante à la fois et très heureux de l’avoir pour le tournage. Quand j’ai vu cette maison je me suis dit : « Ça y est, nous avons la série ». Ce n’est pas que la maison, c’est aussi tout ce qu’il y a autour. Nous avions un territoire qui racontait déjà l’histoire.

La maison possède également un look rétro-futuriste. Comment a-t-elle été aménagée au niveau des décors et des couleurs ?
C’est le miracle de cette série. Nous sommes rentrés dedans, et tout était déjà tel quel, mis à part les sous-sol de la maison. Les sous-sol n’existent pas, les scènes ont été tournées ailleurs. Mais l’entrée, le salon, la cuisine, l’organisation de la maison, la bibliothèque, les meubles, les canapés et les fauteuils, tout était là. Lorsque nous l’avons trouvée, j’ai réécrit le scénario en fonction de la maison. Il a fallu réorganiser des séquences, modifier quelques scènes pour qu’elles s’adaptent à la maison. Par exemple, dans le scénario, la porte secrète (sans spoiler) n’était pas à l’endroit où elle est. Je l’ai changé de place pour une meilleure configuration de l’espace et pour avoir une symbolique plus forte à l’image.

Nous avons aussi ramené quelques éléments dont les tableaux, car je voulais des tableaux de scènes de chasse notamment, des choses un peu inquiétantes pour l’image. La porte d’entrée aussi, avec cette vitre qui déforme la porte. Je l’ai amenée dans l’idée que les gens qui arrivent soient déformés puisque la grande question de la série c’est : qui est qui ? Qui cache quoi ? Quels sont les secrets des gens ? C’était intéressant de décliner cette thématique du secret à travers des vitres déformantes. Et c’est une esthétique qu’on retrouve par ailleurs dans le générique.

« J’ai fait le choix de ne tourner qu’avec une seule et unique caméra »

De quelle façon avez-vous travaillé la réalisation de la série ? J’ai pensé à Wes Anderson et Jonathan Glaser dans la géométrie de certains de vos cadres.
Jonathan Glaser est un génie ! Je n’ai pas la prétention ou l’ambition de me comparer à lui mais il faut bien s’inspirer des gens qu’on admire et, en l’occurrence lui, je l’admire beaucoup. Il y a plusieurs inspirations dans cette série, de mes maîtres, tels que Glaser, Fincher et Hitchcok. Ensuite, tout part du scénario. C’est une histoire de point de vue : où est la vérité ? Un couple est victime de homejacking mais les victimes sont-elles celles que nous croyons ? De là, nous allons remonter la vérité à travers le point de vue des uns et des autres, nous avons alors travaillé sur le point de vue. En terme de mise en scène, cela signifie d’être très strict sur l’emplacement des caméras. J’ai fait le choix de ne tourner qu’avec une seule et unique caméra. À deux caméras, nous sommes moins stricts sur le point de vue car nous les mettons dans des angles différents et, lorsque nous montons le film ou la série, c’est le regard de qui au fond ? Avec une seule caméra, nous sommes, soit uniquement derrière le comédien, soit devant lui, la caméra est alors le relais de son regard à lui, de son point de vue. Lorsque le type arrive avec sa cagoule pour faire son homejacking, la caméra est près du sol, là où les victimes du homejacking sont allongées, et nous allons voir de leur point de vue, de là où ils sont allongées, voir où est ou où n’est pas l’agresseur. Quand je change de personnage, la caméra change de place. Ça paraît évident, mais quand nous sommes dans l’énergie d’un tournage c’est parfois compliqué de garder des choses simples. L’objectif me sert à redécouvrir les différentes vérités à travers un autre emplacement de caméra.

C’est de cette accumulation de points de vue, de pièces du puzzle, que nous parviendrons à reconstituer l’histoire. Pour souligner la paranoïa, nous avons aussi essayé de faire en sorte que ce soit filmé comme des caméras de surveillance, pas en termes de qualité d’image mais en termes de mouvement de caméra, des panneaux assez mécaniques, comme si quelqu’un d’autre observait ce qu’il se passe dans cette maison.

[…] La géométrie des cadres permet, elle, de venir renforcer des aspects anxiogènes, un sentiment d’enfermement, d’insécurité.

Il y a également les sous-terrains. Quels ont été les challenges techniques pour tourner les scènes dans les galeries souterraines ?
Nous avons tourné dans une ancienne carrière à Auvers-sur-Oise et la partie de la carrière qui m’intéressait était tout au fond, à 2km de l’entrée (rire). La difficulté, c’était d’amener tout le matériel, amener l’électricité au fond de la carrière et ça peut aussi poser des problèmes de lumière. Mais tout était bien étudié et j’avais un chef opérateur, Philippe Piffeteau, qui a fait un super boulot. Et avec les caméras modernes, numériques, nous avons moins besoin de sources lumineuses. […] La série « Homejacking » exploite totalement mes névroses, c’est un mélange entre « Les Témoins » et « Au-delà des murs », où il y a aussi de scènes souterraines, des carrières, des figures entre les maisons, de l’étrangeté… Ma filmographie est jalonnée de ce genre de problématiques donc je sais la façon de gérer.

Comment on organise la mise en scène d’une telle narration entre les flashbacks, les séquences fausses et vraies ?
On tourne par décor. D’un point de vue organisationnel, toutes les scènes ont été tournées par bloc c’est-à-dire que toute la partie homejacking, nous l’avons faite dans la continuité. Ensuite, nous avons fait un grand bloc intérieur, un bloc extérieur, un bloc forêt, etc.

Ce fut complexe pour les acteurs de s’approprier cette narration ?
Oui. Nous avons fait des lectures. Ce fut très important de tous se retrouver pour lire les scénarios, y compris avec les auteurs. Les comédiens avaient des questions, nous avons modifié des choses sur le texte en fonction des questions, quelques fois ils avaient des suggestions intéressantes. Ces lectures ont permis de s’interroger sur les personnages : qui sont-ils réellement ? Quelles sont leurs motivations ? Que cachent-ils ? Le Jour J, ils avaient presque toutes les réponses à toutes les questions. La préparation c’est précieux. Une fois le texte et le personnage acquis, c’est plus évident. Nous nous sommes beaucoup amusés à mettre des indices tout au long de la série, peu de gens la regarderont une seconde fois, mais ceux qui veulent ne serait-ce que revoir l’épisode 1, vous verrez que rien n’a été laissé au hasard.

Marie Dompnier et Yannick Choirat incarnent ce couple victime de homejacking. Pourquoi ce choix de casting ?
Avec Marie, j’avais tourné deux saisons de « Les Témoins ». C’est une belle et grande comédienne. J’avais travaillé avec Yannick aussi, et Marie et Yannick avaient déjà tourné ensemble. C’est important car nous avions peu de temps pour faire cette série. Là, nous n’avions pas besoin de s’apprivoiser. Ils me faisaient confiance, j’avais confiance en eux. La confiance sur ce type de projet est nécessaire. Chez Marie, il y a quelque chose dans sa personnalité et son regard qui m’intéresse beaucoup, à savoir l’inquiétude. Elle sait composer des personnages complexes, elle sait rendre la complexité des personnages. Quant à Yannick, l’intensité de son jeu, la gymnastique qu’il fait avec son jeu, sa présence à la fois masculine et intense, m’intéressait également.

Vous pouvez retrouver mon interview avec le comédien Yannick Choirat ici.

« Homejacking » dès le 7 avril sur OCS.

Synopsis :
Une maison d’architecte en pleine forêt. Un matin, un couple bourgeois est victime d’intrusion. Isabelle et Richard Deloye sont séquestrés par un agresseur anonyme. Caché sous une cagoule rose, il porte une arme et un bidon d’essence, mais on ne sait pas ce qu’il cherche. Voler ? Violer ? Tuer ? Ou tout autre chose que le couple ignore encore… Et si, dans le fond, agresseur et victime n’étaient pas du tout ceux qu’on croit ?

Casting : Marie Dompnier, Yannick Choirat, Sofia Lessafre, Carl Malapa, Merwame Tajouiti, Mama Bouras, Joaquim Fossi…