Primée au Festival Series Mania de Lille il y a quelques jours, « Machine » associe deux genres pourtant très éloignés l’un de l’autre : le drame social et l’action. Dans cette série aux allures marxiste, Margot Bancilhon incarne Machine, une ex des Forces Spéciales, reconvertie en intérimaire au cœur d’une usine d’électroménager. Prise dans le feu de la révolte alors que l’usine est menacée de délocalisation, la jeune femme doit se battre pour préserver ce dernier bastion industriel des sbires envoyés par les actionnaires coréens et les émissaires du gouvernement français tandis que la Direction du Renseignement et de la sécurité de la Défense (DSRD), dont un militaire (Guillaume Labbé) lequel semble vouloir se venger d’elle, sont à sa recherche. Un mélange des genres parfaitement exécuté, qui font de « Machine » une série atypique, où la violence sociale se conjugue à la violence des poings.
Défendre l’opprimé
« Les ouvriers doivent inscrire sur leur drapeau le mot d’ordre révolutionnaire : « Abolition du salariat », qui est leur objectif final disait Karl Marx. Et c’est exactement comme cela que débute la série de Fred Grivois et Thomas Bidegain, par une révolution. Une révolution des prolétaires face au grand capital, menée par JP (Joey Starr), fervent admirateur de Karl Marx, à l’esprit libre, et aux idées qui ne font, au départ, pas l’unanimité auprès de ses collègues. Alors que la délocalisation gronde, que les actionnaires sud-coréens referment leur emprise sur eux avec la complicité du gouvernement français, les ouvriers s’organisent pour reprendre l’entreprise en auto-gestion. Une lutte contre le capitalisme industriel dans laquelle Machine, de son surnom, va être embarquée par JP. Elle, solitaire, est peu à peu contrainte de se lier avec d’autres personnes, d’accepter les échanges, et de devenir le bras armé d’un affrontement inévitable. C’est aussi l’histoire d’une révolution intérieure, intime, pour une machine concrètement humaine.

Dans cette lutte des classes, ses jeux de pouvoirs, Fred Grivois et Thomas Bidegain composent une narration sociale ancrée d’une réalité forte, celle des Gilets Jaunes abandonnés par l’État et les ouvriers constamment manipulés par la parole politicienne. La narration est d’ailleurs à l’image de ces héros du quotidiens, accablés par la puissance du libéralisme, à l’image de ses visages, fatigués, usés, casés, à l’image de ces physiques que le temps n’a pas épargnés. En somme, une narration et un récit difficiles, sombres, éreintants. Néanmoins, de cette histoire naît des espoirs, l’espoir qu’une autre voie est possible, que la générosité et l’altruisme peuvent triompher, que la solidarité mène à des projets d’envergure plus vastes que l’entre-soi.
Car une entreprise ne vaut rien sans un personnel convaincu pour la faire tourner, « Machine » confronte à l’essence du travail acharné et à la loyauté des salariés envers leurs compagnies. C’est peut-être niais, certainement même, mais c’est une réalité que Fred Grivois et Thomas Bidegain nous offrent, non pas pour baragouiner une quelconque moralité superficielle, mais pour s’octroyer le droit d’avouer des vérités trop souvent oubliées, trop souvent négligées, trop souvent méprisées par les élites : nous, le peuple, créons la richesse d’un pays, créons les milliardaires, nous dévouons pour maintenir le cap. Ces petites gens, écrasés par la mondialisation, vont donc par leur combativité, leur ingéniosité et par la force des convictions qui les animent, éclairer un chemin risqué où les obstacles seront nombreux. Parce que le capital ne cédera rien, ils feront face à des pressions jusque-là réservées à la mafia.
Margot Bancilhon, Machine de Guerre

C’est ainsi que l’action rentre en scène.
Ballet brutal, frénétique, éblouissant.
Ancienne des Forces Spéciales, désormais intérimaire chez Kwandaï, Machine offrira un répit à cette lutte qui se transforme petit à petit en une vraie guerre ouverte. Adepte des arts-martiaux, le réalisateur Fred Grivois combine, à la fin de chacun des épisodes, quelques bastons contre des agents de sécurité venus prêter main forte à des administrés, des « casseurs » sous-traités par la Préfecture, ou des tueurs sud-coréens venus en découdre pour reprendre l’entreprise de leur patron. Chorégraphié par Manu Lanzi, dont le travail sur « Balle Perdue », « Aka » ou « Apaches » continue d’impressionner, il livre ici des scènes d’action efficaces, particulièrement sanglantes qui détonne parfois avec cet univers ultra-réaliste, et s’amuse avec un environnement (l’usine), lequel donne des idées plutôt novatrices aux divers affrontements.
Et puis, il y a DRSD qui traque Machine sans relâche. La série tisse une sous-intrigue haletante, qui ne ramène pas Machine à un simple caractère bestial, mais permet à cette héroïne singulière d’avoir un background émotionnel fort et des enjeux dramatiques personnels poignants. Pourchassée, c’est le dilemme entre l’acceptation d’un passé lourd, lutter contre ses addictions, réapprendre le sens de la discipline et des valeurs altruistes ou s’enfuir, encore, vers l’incertitude, seule et sans espoir. Une héroïne que Margot Bancilhon campe avec une profondeur flamboyante et une intensité sensationnelle, où l’actrice dévoile une nouvelle facette de son jeu d’actrice.
Conclusion
Avec « Machine », Arte lance un uppercut foudroyant ! Rythmée, intelligente dans son propos, percutante dans son approche social et dans sa manière de concevoir l’action au cœur d’un récit ancré dans le réel, la série de Fred Grivois et Thomas Bidegain est une véritable réussite. Portée par des comédiens et des comédiennes d’une grande justesse, Margot Bancilhon et Joey Starr (magnifique et touchant!) en tête, « Machine » peut alors se targuer d’un casting exceptionnel où chacun est au service d’une histoire importante et nécessaire.
Mention spéciale à Sébastien Lalane, impeccable dans le rôle de l’antagoniste et qui livre un duel verbal de haute volée face à Joey Starr dans la conclusion d’un épisode 3 sublime, à la hauteur de celle entre Laurent Lafitte et David Talbot dans la série « Tapie ». Un moment de grâce !
. Mon interview avec le réalisateur Fred Grivois est à retrouver ici.
. Mon interview avec le comédien Sébastien Lalanne, dans les coulisses de l’épisode 3 et de sa confrontation avec Joey Starr, est à retrouver ici.
« Machine » dès le 11 avril sur ARTE.
Synopsis :
Une jeune femme à la silhouette frêle, le visage dissimulé sous un épais sweat à capuche descend sur le quai d’une petite gare de province. Elle est venue se cacher : une unité de commandos de la DRSD (Direction du Renseignement et de la sécurité de la Défense) est à ses trousses. Elle hérite du surnom de « Machine » et d’un poste à la maintenance de la chaîne de production d’une usine d’électroménager. Mais la menace de délocalisation plane dans ce dernier bastion industriel et celle qui voulait faire profil bas se retrouve prise dans les feux de la révolte qui anime bientôt les ouvriers. Ce que ne savent ni les actionnaires coréens, ni l’émissaire du gouvernement, ni la préfète, ni la patronne des syndicalistes, c’est que cette petite intérimaire, avec ses dreadlocks et son attitude à la Clint Eastwood, est une ancienne des forces spéciales, rompue aux arts martiaux et au maniement des armes. Du combat solitaire au combat solidaire, Machine, qui sait déjà se battre, va apprendre à lutter.
Casting : Margot Bancilhon, Joey Starr, Guillaume Labbé, Hiba El Aflahi, Alexandre Philip, Michaël Abiteboul, Anne Benoit, Sébastien Lalanne, Alysson Paradis, Hubert Delattre, David Grolleau, Guang Huo…

1 commentaire sur “[CRITIQUE] – MACHINE : C’EST LA LUTTE FINALE !”
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