[INTERVIEW] – MACHINE – ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR FRED GRIVOIS : « Je n’en reviens toujours pas qu’on m’ait laissé autant de liberté »

À l’occasion de la sortie ce jeudi de la série « Machine » sur ARTE, le réalisateur Fred Grivois est revenu sur la création de ce projet singulier, entre drame social et série d’action, mais également sur ses ambitions artistiques en termes de mises en scène et de réalisation ainsi que sur son travail au côté de Margot Bancilhon et du coordinateur de cascades Manu Lanzi.

« J’en reviens toujours pas qu’on m’ait laissé autant de liberté »

Racontez-nous la genèse de ce projet et l’envie de raconter cette histoire qui mêle drame social et série d’action, deux genres a priori difficiles à combiner ?
J’ai toujours cette phrase en tête de Jean-Luc Godard qui paraphrase Koltez : « Je préfère les films de kung-fu aux films politiques, parce que dans les films de kung-fu il y a souvent de la politique tandis que dans les films politiques, il y a rarement du kung-fu ». Lorsqu’on regarde le premier film de Bruce Lee, « Big Boss », c’est la même histoire : une usine ferme, il y a des grévistes, on envoie du muscle pour casser la grève sauf que parmi les grévistes, il y a Bruce Lee. Le mélange des genres n’est pas évident et l’idée m’est venue après mon deuxième film « L’intervention », alors que je souhaitais réaliser un film d’horreur. Nous cherchions des idées et nous ne trouvions rien. Je suis allé voir le film de Thomas Brizet, « La Loi du Marché » et ça m’a réellement angoissé. Je me suis dit que la vraie peur, elle venait de là : le chômage, la peur de la descente sociale. Les Français ont davantage peur de perdre leur emploi que d’une petite fille qui vomis des trucs verts en parlant latin. Ensuite, je me suis fait la réflexion de savoir si ce type de films plairait à mes enfants. Moi, je suis déjà un citoyen convaincu, politisé, mais d’autres non. Nous devions parler de la lutte des classes, autrement. De là se sont greffées la musique, la structure narrative, avec un nouveau méchant à battre à chaque épisode, de plus en plus fort, qui est une véritable structure de films de kung-fu. « La Fureur du Dragon », par exemple, est construit ainsi, avec un méchant à battre tous les 1/4 d’heure jusqu’à l’affrontement final avec Chuck Norris. Le concept s’est construit comme ça. Il fallait ensuite trouver un liant pour que ces deux éléments, le social et l’action, puissent coexister. C’est l’humour et le décalage qui nous ont permis ça ainsi que le côté pop. Ce que nous faisions d’ailleurs très bien dans les années 60-70 avec Henri Verneuil ou Georges Lautner. Si je prends « Le Professionnel », nous n’avons jamais fait de meilleurs films sur la France-Afrique que celui-ci, qui mélange humour, émotion, politique avec de l’action et cette course-poursuite dans Paris complètement dingue. Il y a toutes ces inspirations qui se mélangent. Puis, des envies de réalisateurs, des fantasmes de cinéaste que l’on m’a laissé faire. Je n’en reviens toujours pas qu’on m’ait laissé autant de liberté.

La série démarre chaque épisode par une citation d’Emmanuel Macron : « Un conseil à la jeunesse : lisez Karl Marx ». Pourquoi avoir choisi d’illustrer vos épisodes par cette phrase ?
Parce que je suis totalement d’accord avec cette phrase. Ce qui est étonnant, c’est que ce soit lui qui l’ai dite car si la jeunesse lisait Karl Marx, il serait vraiment embêté. La lutte des classes n’est pas un concept obsolète, que l’on soit de droite ou de gauche. Ça continue d’exister et il faudrait être totalement hors-sol pour penser qu’elle n’existe plus. Il est vrai que Karl Marx, c’est un peu sec à lire donc, achetez le manga ou regardez « Machine ».

« L’objectif était d’avoir un début de série ultra-réaliste pour avancer vers un truc de plus en plus pop »

« Machine », c’est donc l’histoire d’une lutte, celle des ouvriers de l’usine Kwandaï, menacée de délocalisation par les sud-coréens et soutenue par la préfecture. Les ouvriers, avec l’appui de JP et de Machine, vont tenter l’auto-gestion et reprendre l’usine pour la développer par eux-mêmes. De quelle manière avez-vous bâti tout l’univers ouvrier, l’usine, et l’intrigue politico-sociale à la fois à l’écriture et sur place ?

L’idée de l’auto-gestion, c’est Thomas Bidegain qui l’a eue car c’est un spécialiste de ce sujet. Dans l’histoire française, il y a peu d’exemples d’usines françaises qui ont tenté l’auto-gestion. Un des rares exemples est celui d’une usine qui fabriquait des montres et il se trouve que c’est le père de Thomas qui avait négocié les accords d’auto-gestion avec les ouvriers. C’est une usine qui existe toujours, ce qui prouve que cela fonctionne. De là, nous avons regardé tous les comportements des patrons voyous et nous avons mis tout ça dans notre scénario : la délocalisation, le transfert des machines… Nous voulions montrer que le syndicalisme, c’était autre chose que des gens qui négocient les chèques de sorties.

En fabrication, nous avons eu beaucoup d’ouvriers au chômage dans notre équipe. Nous avons dû construire une partie de l’usine en studio et l’autre partie a été tournée dans une usine sublime à Charleville-Mézières ainsi que dans des villages sinistrés comme Revin. Ce village vivait grâce à une usine de téléviseurs, qui a fermé. Pendant que nous tournions, ils étaient en train de la détruire. L’objectif était d’avoir un début de série ultra-réaliste pour avancer vers un truc de plus en plus pop et presque délirant avec les ninjas à la fin.

À l’écriture justement, comment êtes-vous parvenu à combiner, à équilibrer l’aspect social du récit et l’action ?
Sur une structure d’épisode, il faut mieux mettre le climax à la fin. De fait, nous terminons chaque épisode par un affrontement. Ce sont toujours des bons cliffhangers et ça permet de faire monter la pression. Mis à part l’épisode 3 qui est davantage une baston intellectuelle entre deux hommes.

« Je voulais un personnage féminin qui ne soient pas une victime »

À cela se mêle la sous-intrigue de Machine, traquée, qui va apprendre à lutter au côté de JP. De quelle façon avez-vous pensé ce personnage, cette sous-intrigue, et construit cette héroïne ?
J’ai deux petites filles et je trouve ça désolant qu’elles ne puissent pas grandir avec des personnages féminins comme j’ai pu grandir avec des héros masculins comme Indiana Jones ou James Bond. Les seules vraies grandes héroïnes du cinéma sont rares, vous avez Ripley dans « Alien » ou Salander dans la saga littéraire et cinématographique « Millénium ». Souvent, les héroïnes sont victimes de leur environnement. Ce qu’on n’a pas avec les hommes. Je voulais alors un personnage féminin qui ne soit pas une victime, fait ce qu’elle fait parce qu’elle peut le faire et non pas parce qu’elle y est obligée ou parce qu’on a tué sa sœur ou sa grand-mère. J’avais lu une interview de David Fincher qui expliquait la manière dont il avait travaillé le personnage de Salander. Je me disais que ça serait intéressant d’avoir la même approche et d’avoir une héroïne que l’on peut dessiner en quelques coups de crayons, d’où ses vêtements à capuches et ses dreadlocks. Elle a une démarche de boxeuse. Ça s’est construit comme ça, avoir un personnage qui ne soit pas une victime directe ou instantanée de son environnement. C’est un personnage qu’on attaque avec le physique pas par le texte. Machine parle peu. C’est l’homme sans nom de Clint Eastwood ou le Equalizer de Denzel Wahsington. Un personnage de cette trempe, qui existe par son physique. Le discours, c’est JP. Elle, c’est la philosophie à coups de poings.

La sous-intrigue, elle, n’y était pas au départ. C’était une volonté d’ARTE. Et ils ont eu raison. C’est un truc de série et, il vrai que nous, qui venons du cinéma, ce n’est pas une direction que nous prenons. En parlant de la backstory de Machine, nous avons alors composé la sous-intrigue en 2-3 temps avec Guillaume Labbé, qui la traque en même temps que la DSRS, et le Colonel Beaulieu.

C’est Margot Bancilhon qui campe le rôle de Machine. Choix évident ?

C’est notre quatrième collaboration ensemble. Lorsque j’ai commencé à écrire « Machine », je débutais le tournage de « Trauma » pour 13ème rue où j’ai rencontré Margot pour la première fois. Elle était enceinte de 3 mois à l’époque, et elle avait malgré tout fait ses propres cascades. Je me rappelle lui avoir demandé de réaliser plusieurs prises, la nuit, dans une piscine non chauffée et elle y allait à fond sans jamais se plaindre. Physiquement, elle n’a pas peur. Margot a une particularité qu’ont aussi les très grands acteurs, c’est que lorsque vous leur demandez de modifier quelque chose d’une prise à une autre, c’est automatique. Il y a des chorégraphies que Margot avait répétées seulement 20 minutes avant de la tourner. C’est impressionnant ! Je savais qu’elle serait la seule capable de faire ça. Puis, elle n’a pas le vertige. C’était d’ailleurs notre deal, si elle acceptait le rôle, elle devait faire toutes ses cascades elle-même. Il y a seulement 3 plans où ce n’est pas elle et ce n’était que pour des raccords minimes.

Pour nous, réalisateurs, c’est un bonheur d’avoir ce type d’acteurs ou d’actrices. Ça nous fait gagner beaucoup de temps et, sur le découpage, on gagne également un temps précieux. On ne se pose pas la question de savoir quand nous allons faire intervenir la doublure.

« Nous voulions que ça évolue en termes chorégraphiques et en termes de mise en scène, que nous n’ayons jamais la sensation de filmer la même baston »

C’est Manu Lanzi qui coordonne les cascades de la série. Il avait déjà travaillé à vos côtés, notamment pour « Piste Noire ». Parlez-nous de votre collaboration avec lui sur « Machine »…
Avec Manu, nous nous sommes aussi rencontrés sur « Trauma ». Nous avons eu un fonctionnement un peu particulier. Pour vous dire la vérité, j’ai beau être un réalisateur qui met en scène des thrillers et des films d’action, je trouve que tourner des scènes d’action il n’y a rien de plus chiant au monde. Je n’aime pas ça. J’aime travailler avec les acteurs, travailler avec eux de prises en prises, chercher et avancer. Lorsque vous tournez une scène d’action, c’est au millimètre, et vous refaites la prise jusqu’à ce que ce soit parfait. Il n’y a pas de possibilités d’évolution pendant ces scènes. Un jour, je regardais un making-of du second opus de « Jason Bourne » et le réalisateur Paul Greengrass avoue ouvertement qu’il ne tourne pas les scènes d’action. C’est son chef cascadeur qui les réalise. Ça m’a totalement désinhibé. Un chef cascadeur comme Manu Lanzi qui a une vraie culture de cinéma, est plus à même de savoir où la caméra sera le mieux placée pour donner l’illusion parfaite. Sur « Machine », je lui ai dit qu’il gérerait ces parties-là. Je suis évidemment à ses côtés car il y a du jeu à fournir et j’avais aussi des idées précises.

Quelles étaient vos ambitions artistiques sur l’aspect action de la série ?

C’est un boulot qui s’est fait à trois avec le directeur de la photographie Martin Roux, qui est très important. Nous avons utilisé une nouvelle caméra sur « Machine », une caméra miniaturisée et stabilisée sur 4 axes. Nous voulions que ça évolue en termes chorégraphiques et en termes de mise en scène, que nous n’ayons jamais la sensation de filmer la même baston. Je disais à Manu : « La série doit commencer comme du Jason Bourne et finir comme un Jackie Chan ». On commence avec de la baston et on finit par de l’acrobatie, sauf l’affrontement avec Sébastien Lalanne où nous voulions une scène brute, dure. Nous avons approché chaque affrontement en pensant à tout cela. Sur le dernier « John Wick », par exemple, je ne comprenais plus ce que je regardais. Je ne voyais plus la différence d’un combat à l’autre. Nous voulions éviter ça. Faire évoluer aussi la manière dont se bat Machine. Car, au début, elle ne s’était pas battue depuis longtemps. Il fallait attaquer cela par l’angle narratif.

Et vous, de quelle façon avez-vous souhaité réaliser la série ?
Je n’aime pas tourner à l’épaule mais je l’ai fait pour la narration car elle l’exigeait. Nous avons tourné beaucoup de séquences au steadycam pour que ça vive dans des plans assez longs. Parfois, nous avons opté pour des plans statiques afin de permettre aux acteurs de jouer. Il n’y a pas de mouvements dans la scène entre Sébastien et Joey parce que ce sont les acteurs qui comptent à ce moment-là. Ce que je n’aime pas dans une caméra à l’épaule, c’est qu’elle se voit. Elle devient active par rapport aux acteurs. Je préfère que la caméra s’efface pour laisser les acteurs jouer, vivre pleinement la scène, avoir un vrai espace de liberté. Vous pouvez avoir une déco moche et un découpage raté, si les comédiens sont bons ce n’est pas grave.

J’évoquais JP un peu plus haut, qui est interprété par Joey Starr. Un choix hyper cohérent avec ses prises de positions…
Oui. Le choix de Joey Starr est motivé non seulement parce que c’est un grand comédien, qu’il a une voix exceptionnelle et que je suis un fan de la première heure, mais aussi parce qu’il ne s’est jamais caché d’où il se situait politiquement et c’était intéressant pour la série d’amener ça. Je n’aurais pas pu prendre Michel Sardou, une personnalité de droite, nous n’y aurions pas cru. Il connaît bien cette ambiance, cette façon de voir la société. Puis, il revient de loin par son vécu. Et il a quelque chose à nous raconter là-dessus. Il sait de quoi il parle.

Ma critique de « Machine » est à retrouver ici.

« Machine » dès le 11 avril sur ARTE.

Synopsis :
Une jeune femme à la silhouette frêle, le visage dissimulé sous un épais sweat à capuche descend sur le quai d’une petite gare de province. Elle est venue se cacher : une unité de commandos de la DRSD (Direction du Renseignement et de la sécurité de la Défense) est à ses trousses. Elle hérite du surnom de « Machine » et d’un poste à la maintenance de la chaîne de production d’une usine d’électroménager. Mais la menace de délocalisation plane dans ce dernier bastion industriel et celle qui voulait faire profil bas se retrouve prise dans les feux de la révolte qui anime bientôt les ouvriers. Ce que ne savent ni les actionnaires coréens, ni l’émissaire du gouvernement, ni la préfète, ni la patronne des syndicalistes, c’est que cette petite intérimaire, avec ses dreadlocks et son attitude à la Clint Eastwood, est une ancienne des forces spéciales, rompue aux arts martiaux et au maniement des armes. Du combat solitaire au combat solidaire, Machine, qui sait déjà se battre, va apprendre à lutter.

Casting : Margot Bancilhon, Joey Starr, Guillaume Labbé, Hiba El Aflahi, Alexandre Philip, Michaël Abiteboul, Anne Benoit, Sébastien Lalanne, Alysson Paradis, Hubert Delattre, David Grolleau, Guang Huo…

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