Sélectionnée en compétition au Festival de la Fiction de La Rochelle en septembre dernier, la nouvelle création originale de 13ème rue, « Knok », est aussi déjantée que mélancolique. Quand un loser rencontre une tueuse à gages, la vie de ce premier prend un tournant inattendu et va devoir choisir entre la morale ou le cynisme meurtrier. Réalisée par Guillaume Duhesme et Bastien Ughetto – avec l’aide de Lucie Moreau au scénario, déjà à l’œuvre sur « Cuisine Interne », autre série 13ème rue -, « Knok » confronte au pire de l’humanité, aux bassesses de l’être humain, où la raison se heurte alors à des choix moraux qui risquent de transformer votre personnalité à tout jamais.
« I’m a loser baby, so why don’t you kill me ? »
Quentin (Johann Cuny) est un petit employé de société fabricant des urinoirs. Sa vie se résume à supporter des clients exigeants, des collègues et une hiérarchie qui le mettent constamment en pression. Loser ou trop gentil, Quentin accepte tout, subit, sans broncher, tête baissée : les heures supplémentaires, les insultes, les moqueries. En plein divorce, avec une fille dont les frais d’hospitalisation s’élèvent à des milliers d’euros, « Knok » nous présente un héros au bord de la rupture, sur le point d’exploser en plein vol. Lorsqu’il assiste par accident à l’exécution d’un meurtre commandité lors d’une inspection de routine des toilettes d’une station-service, Quentin devient par la force des choses l’apprenti d’une tueuse à gages (Sylvie Testud) survoltée et entame une reconversion… grâce à une application participative secrète qui facilite le meurtre rémunéré. Si au départ, cette pornographie meurtrière à laquelle il assiste le répugne, il est contrait de prendre les armes pour sa fille… jusqu’au point de non-retour ?

Les losers, le 7ème art en raffole ! « Taxi Driver », « Birdman » en passant par le récent « Everything Everywhere All at Once », « Knok », production française, pourrait parfaitement s’inscrire dans cette lignée. Une lignée mettant en scène des protagonistes perturbés, à la vie douloureuse, poussés à bout par la société, qui deviennent par la force des choses, le hasard ou un malheureux concours de circonstances, de véritables héros ou des individus transformés en une puissante machine énervée et déterminée. Quentin est de ceux-là, un homme tout ce qu’il y a de plus banal, dont le destin bascule.
Il en devient une sorte de loser magnifique, dont la pureté morale se métamorphose en une rage de vaincre inarrêtable dans l’objectif d’aider sa fille à être dans le meilleur établissement spécialisé possible. De cette résignation sociale, Quentin s’allie à Blanche (Sylvie Testud), tueuse à gages, avec qui il effectue ses premiers contrats. Hésitant, maladroit et incompétent dans le domaine, Quentin réalise vite que tuer n’est pas permis à tout le monde, même pour la bonne cause. Sang froid, méticulosité, discrétion, maîtrise des armes et du combat à mains nues, autant de qualités et de compétences qu’il n’a guère. Pourtant, il se relève. Et recommence, encore et encore. Malheureusement, sa gentillesse, sa compassion et son refus d’éliminer des gens sont un frein et contraint Blanche à faire elle-même le sale boulot. Néanmoins, inconsciemment et intérieurement, Quentin mute. Il ose dire des vérités jusqu’à là inavouées, s’emporte lorsque son patron (Thomas Solivérès hilarant !) lui lance une énième remarque négative, semble s’affirmer face à la brutalité du monde et de ses habitants. Et quand sa famille est en danger, le monstre sort. Dans un dernier acte sanglant, Quentin lutte et devient le grand héros d’une histoire rocambolesque.
Money, Money, Money !

Bien que la série a une atmosphère mélancolique lancinante, une mélodie où le pathétique s’orchestre dans un flot de sonorités vibrant à l’unisson de l’émouvant, « Knok » s’autorise la comédie. Un humour qui navigue entre l’absurdité de situations cocasses, de scènes d’action déprimantes de loufoqueries et la satire grinçante, froide, du monde moderne. On pourrait même y voir une continuité dans le travaille du collectif « Les Parasites » dont Bastien Ughetto, scénariste et réalisateur de « Knok », est membre. Avec Guillaume Duhesme et Lucie Moreau, il dénonce la manière dont la société crée ses propres démons, la manière dont la société du travail pousse l’Homme à s’accomoder de comportements extrêmes pour de l’argent, et la façon dont certains opportunistes (lé créateur de l’application entre autre) se servent de la misère humaine pour s’enrichir.
Vous pensez avoir le choix ? L’argent triomphe toujours. Le manque créé le besoin, le besoin un vide à combler. Cercle vicieux où le sens moral s’achète, où la mort devient un contrat de travail comme un autre.
La réalisation, à hauteur d’hommes, permet de ressentir toute la tension des options que les protagonistes doivent choisir, toute l’adversité à laquelle ils sont confrontés, toute la détresse qui peut se lire parfois dans leurs yeux. Surtout, la caméra de Guillaume Duhesme et Bastien Ughetto assoit brutalement les enjeux d’une intrigue bien plus vaste qu’elle n’y paraît.
Il y a également, dans la mise en scène de « Knok », une attirance pour le tragique qui, comme souligné plus haut, sublime le pathétique en une drôlerie puissante à laquelle s’associe donc merveilleusement un drame humain émouvant.
La photographie renforce tous ces aspects. À travers ces quartiers pavillonnaires et ces maisons identiques – l’objectif de toute une vie – « Knok » développe un imaginaire, un environnement qui se veut épanouissant mais se révèle, en réalité, être une prison à ciel ouvert. Une prison dans laquelle se replie Quentin, âme errante, pris dans un quotidien routinier et morne. Il est alors amusant de constater toute la folie qui s’empare de ce quartier tranquille aux couleurs chatoyantes, de ces rues colorées, théâtre d’horreurs inédites, où tout se voit, tout se sait. Se cacher, cacher des cadavres, être discret sur sa nature et ses activités dans un endroit tel que celui-ci devient alors un véritable spectacle comique grandeur nature.
De l’autre côté, les espaces industriels, froids et délabrés, accentue le drame social de la série. Elle offre des instants précieux sur la condition humaine, où se côtoient le travail et la peine.
Conclusion
Parfaite maîtrise de son récit, intelligente dans sa structure narrative et dans l’évolution de ses personnages, féroce dans son propos, « Knok » s’arroge le droit de démontrer le dysfonctionnement d’une société sans limite. Elle cogne où ça fait mal, percute nos idéaux de plein fouet, nos certitudes en plein cœur. Avec cette série, 13ème rue continue d’explorer les sentiments humains, les conflits intérieurs, en creusant des dilemmes de valeurs où les personnages sont constamment sollicités dans leurs retranchements.
Johann Cuny est pathétiquement drôle dans la peau ce cet employé reconverti en tueur à gage. Son aspect clowenesque, épuisé par la vie, attire autant la sympathie qu’un attachement émotionnel fort à ce héros quotidien magnifique et dramatique. De son côté, Sylvie Testud offre une prestation déjantée, à travers une héroïne que rien ne semble pouvoir stopper. Ensemble, il forme un duo complice, qui crève l’écran !
Mon interview avec le réalisateur Bastien Ughetto est à retrouver ici.
« Knok » dès le 12 avril sur 13ème rue.
Synopsis :
La vie de Quentin n’a jamais été trépidante. Ce jeune papa, petit employé d’une société fabricant des urinoirs, se fait quotidiennement marcher dessus. Trop gentil et transparent, Il est sous la pression constante de son patron, qui souhaite le licencier, et de son ex-femme, qui demande le divorce. Un jour, il assiste par accident à une altercation armée dans les toilettes d’une station-service. N’ayant pas d’autre choix que celui d’intervenir, il découvre que la femme qu’il a sauvée, Blanche, travaille en réalité pour Knok, une application participative secrète, qui permet de commanditer des meurtres. Témoin gênant, Quentin se rend compte qu’il ne peut désormais plus reculer : il n’aura d’autre choix que de devenir lui-même tueur à gages pour Knok, entamant ainsi sa reconversion professionnelle.
Casting : Sylvie Testud, Johann Cuny, Bastien Ughetto, Fleur Fitoussi, Etienne Ménard, Almany Kanouté, Daphné Crépieux, Guillaume Duhesme, Thomas Solivérès, Alice de Lencquesaing…

1 commentaire sur “[CRITIQUE] – KNOK : LA REVANCHE D’UN LOSER”
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