[INTERVIEW] : DISCUSSION AVEC LE COMÉDIEN ET RÉALISATEUR BASTIEN UGHETTO « C’était dingue de travailler avec Albert Dupontel sur Adieu les cons car c’est un véritable artisan »

Crédit photo : Aimée Gzd

Comédien discret et réalisateur-auteur de talent, Bastien Ughetto est un véritable artiste, un faiseur d’histoires exceptionnelles et un conteur hors-pair. Un parcours atypique, parsemé de succès, notamment avec son collectif « Les Parasites » mais aussi au cinéma en incarnant des seconds rôles charmants et touchants chez François Ozon, Albert Dupontel ou encore Benoît Mariage. Alors qu’il vient de signer l’écriture et la réalisation de quelques-uns des épisodes de la nouvelle production de 13ème rue, « Knok », Bastien Ughetto revient sur ses débuts, sur les temps forts de sa carrière ainsi que les coulisses de certaines de ses expériences cinématographiques et télévisuelles les plus marquantes. Rencontre avec un artiste sensible, soucieux et intelligent.

Vous avez commencé à faire du théâtre en Argentine, dans un lycée français. Qu’est-ce qui vous a conduit jusqu’au théâtre puis au cinéma ?
Depuis que je suis tout petit, j’ai une envie de cinéma. Ça a très vite influencé ma personnalité, d’autant que j’avais un grand-oncle qui faisait du théâtre avec des sourds et muets. C’était comme un mentor et le seul artiste de la famille. Petit, nous sommes aussi influencés par ce qu’on dit de nous. Moi, on m’appelait « le petit clown ». Ça m’encourageait dans ce sens-là, à faire rire les autres. Ce qui me faisait vibrer, c’était davantage le grand écran que la scène. La scène en soi n’a jamais été un besoin viscéral. C’est vraiment les films qui m’ont toujours fasciné et attiré.
Après le bac, j’ai fait quelques petits boulots sous les conseils de mon grand-oncle qui m’avait dit que si j’avais réellement envie de faire du théâtre ou du cinéma, je devais trouver des métiers qui soient en rapport avec ça. J’ai donc été animateur pour une boîte hollandaise dans des hôtels anglais en Espagne, là je jonglais alors avec plusieurs langues et, le soir, nous avions des spectacles en play-back sur « Grease » ou « Sister Act ». Ensuite, j’ai bossé à Disney dans La Tour de la Terreur ou la Maison Hantée, des endroits où nous pouvons jouer des petits rôles toute la journée, et j’ai également travaillé au Musée Grévin en interprétant un faux guide qui racontait n’importe quoi aux visiteurs. Puis, j’ai fait une école de cinéma.

« La réalisation et l’écriture me permettent une certaine liberté »

Vous êtes acteur, réalisateur, auteur, c’est important pour vous d’avoir toutes ces casquettes ?
C’est même essentiel pour travailler aujourd’hui. Il y a tellement de concurrence notamment lorsqu’on est comédien, quand on a mon emploi, mon âge, ma tête, c’est dur d’avoir accès à des rôles intéressants. Surtout si on est pas la top star ou qu’on a plein d’abonnés. C’est donc aussi un besoin de survie. D’ailleurs, ça fait deux ans que je joue en tant que comédien davantage en Espagne qu’en France. En l’espace d’un an, j’ai enchaîné quatre projets là-bas, deux longs-métrages et deux séries. Mais avoir toutes ses casquettes fait partie de mon ADN depuis le début, c’est inhérent à mon envie de faire du cinéma. J’ai toujours mélangé les trois. Quand j’ai fait mon école de cinéma, je réalisais des courts-métrages dans un format qui s’appelait « Le film du dimanche ». Chaque dimanche, je sortais un petit court-métrage sur Youtube. Même enfant, avec mes cousins, je faisais des choses identiques. Les trois sont liés. […] Je suis peut-être plus à l’aise dans le travail d’écriture car nous n’avons pas de limites. Et il est vrai que ne pas me reposer uniquement sur le métier de comédien pour survivre est un luxe. La réalisation et l’écriture me permettent une certaine liberté et du stress en moins. Car courir les castings pour manger, c’est dur.

Vous parliez de votre tête. Qu’a-t-elle ?
Elle est assez banale : je suis blanc, brun, les yeux marrons-verts, pas très grand. J’ai une tête rigolote mais plein de gens ont des têtes rigolotes. Lorsqu’on regarde les têtes d’autres comédiens de mon âge, ils ont quelque chose d’intéressant qu’on a envie de filmer. Il y a plein d’acteurs de ma génération que je trouve magnifiques et qui ont des traits physiques que je trouve bien. J’aime bien ma tête attention, je ne la dénigre pas. Je ne la changerai pour rien au monde.

En 2013, vous formez le collectif « Les Parasites ». D’où part l’envie de former ce collectif ?
C’était la rencontre des « films du dimanche » où moi je n’avais aucune compétence technique, je n’ai pas de don inné pour la réalisation, j’ai un sens du cadre et de la mise en scène néanmoins je ne suis pas un bon technicien – c’était donc la rencontre de cette envie là avec Guillaume Desjardins et Jérémy Bernard, qui avait fait la même école que moi mais en section réalisation. Lorsque nous nous sommes rencontrés, j’ai découvert ce qu’était travailler avec des gens ultra-compétents dans leur domaine et nous sommes devenus complémentaires. C’est ce qui a fait des étincelles et fait que pendant des années nous avons écumé les concours de courts-métrages tout en développant notre communauté Youtube à laquelle nous croyons.

Un de vos plus grands succès avec le collectif, c’est « L’Effondrement », 8 épisodes dont la particularité a été d’être tourné en plan séquence. Pourquoi ce choix de tourner vos épisodes en plan séquence ?
Pour le défi. Nous trouvions ça amusant à faire. Puis, ça permettait aux spectateurs une immersion au sein d’un récit que nous voulions haletant afin de les secouer. C’était donc une manière de provoquer chez le spectateur un électrochoc en le plongeant dans un quotidien qui s’effondrait. C’était dur à réaliser avec les moyens que nous avions mais ce fut un vrai bonheur sur le tournage.

Le plus difficile a été de trouver un maximum de décor qui correspondait à ce que nous avions écrit, sans trop les remodeler. Évidemment, certains décors comme le supermarché ont été modifiés. Sur chaque épisode, nous avions deux jours seulement de préparation technique et de répétitions avec les comédiens puis, un jour de tournage qui incluait une répétition avec les figurants le matin. C’était intense. Pour l’épisode Le Hameau, par exemple, nous n’avons pu faire que trois prises. Finalement, c’est un faux plan-séquence car nous avons dû raccorder les prises pour que les comédiens bénéficient des meilleures interprétations. L’épisode de Thibault de Montalembert en compte deux également qui sont invincibles. C’est grâce au génie de Guillaume Desjardins.

Il y a une scène qui revient souvent sur les réseaux sociaux, c’est la séquence télévisée avec l’incroyable Yannick Choirat. Elle résonne toujours avec l’actualité. Vous, vous êtes optimiste pour l’avenir ?

Je n’ai pas de raison d’espérer que la situation de l’espèce humaine s’améliore à l’heure actuelle. Depuis que nous avons fait la série, rien n’a changé ces 5 dernières années. Il n’y a donc aucune raison d‘être positif. Nous devrions nous entraider, aider les nations les plus fragiles à s’en sortir, chercher ensemble des solutions à ce qui est en train de détruire notre atmosphère, mais nous faisons l’inverse. Une grande part de l’humanité n’en a aussi strictement rien à faire et, est même persuadée que ce sont des foutaises. On voit quelques changements de comportements à notre échelle, mais ça reste anecdotique à l’échelle de l’urgence. C’est un avis personnel et j’espère me tromper, que l’avenir me prouvera le contraire.

« Albert Dupontel a un cinéma qui me parle beaucoup, celui de faire passer des messages et de travailler de façon authentique »

En 2020, vous avez joué dans « Adieu les Cons » d’Albert Dupontel. Vous avez une scène magnifique, à la fin du film, dans un ascenseur à côté de Marilou Aussilloux. Parlez-nous des coulisses de cette séquence…
C’était dingue de travailler avec Albert Dupontel car c’est un véritable artisan. Il se retrousse les manches, cours à droite et à gauche. Il est passionné parce qu’il fait. Et, en même temps, j’avais très peur parce que c’est une personne exigeante. J’avais peur de ne pas être à la hauteur, d’être nul dans la scène, il y avait une vraie pression. Je ne suis pas arrivé en mode détente. Je suis venu avec une grosse préparation et cette pression de ne pas réussir à trouver les émotions. Lui, il arrive et déconstruit ça. Nous étions dans un immense studio à Bry-sur-Marne, et nous tournions derrière un grand fond bleu. L’ascenseur est parfois recréé sur certains plans. Nous nous sommes alors retrouvés avec Marilou sur une plateforme en bois à 10 mètres de haut. Nous sommes censés être trempés et les accessoiristes venaient pour nous vaporiser. Rapidement, j’ai réussi à me mettre dans la séquence. C’est un magnifique souvenir. Albert Dupontel a un cinéma qui me parle beaucoup, celui de faire passer des messages et de travailler de façon authentique. Nous sommes souvent obligés de nous conformer à une industrie.
C’est le casting que j’ai le plus mal vécu. Il a fallu des mois avant d’avoir une réponse et j’avais trop envie de le faire. Un vrai stress.

Deux ans plus tard, vous obtenez le premier rôle dans « Habib, la grande aventure ». Une comédie très tendre avec notamment pour sujet l’identité. De quelle façon vous êtes-vous glissé dans la peau de ce jeune homme qui se rêve comédien et qui est souvent ramené à ses origines ?

Travailler avec Benoît Mariage c’était comme travailler avec un ami intime. Il a une énorme humilité à l’image des belges que j’ai pu croiser dans ce milieu. Ils ont une passion pour le métier et une simplicité dans la fabrication des films que je trouve agréable. Sur le tournage, il n’y avait pas de pression. Pour le rôle d’Habib, qui est un comédien belge d’origine marocaine, j’ai pris 80 heures de concours d’arabe. Il y avait un travail pour trouver une légitimité et je trouvais que la mise en abîme était intéressante pour un personnage qui ne trouve jamais sa place dans un cinéma belge qui le renvoie à ses origines. Moi même, n’étant ni Belge, ni Arabe, c’était assez joli. Ce fut beaucoup de travail.

Je suis allé vivre à Molenbeek trois mois avant le tournage. C’était d’ailleurs pendant le second confinement. J’ai pu rencontrer des gens, faire le marché, et accompagner Benoît dans la réécriture de certains dialogues ainsi que dans le casting des seconds rôles.
Le film, malheureusement, a eu peu d’entrées. Certains exploitants de salles étaient inquiets que nous ne soyons pas issus de la communauté. Je peux comprendre les critiques mais j’avais l’image naïve qu’un comédien pouvait tout jouer. Toutefois, c’est peut-être plus complexe à notre époque. Je n’étais peut-être pas le comédien pour le rôle. Je n’ai pas la réponse. Cependant, l’expérience de cinéma a été magnifique. Il y a un casting incroyable et j’ai tourné avec Catherine Deneuve. Un rêve !

« C’est un chemin de toute une carrière que d’essayer de se trouver en tant que comédien »

Outre le thème de l’identité, le film révèle aussi les coulisses d’un métier exigeant. Au début du film, votre personnemage cherche un moyen d’être au plus près de François d’Assises, qu’il doit incarner sur scène. Comment percevez-vous le métier d’acteur ? C’est quoi être acteur ?
Je ne sais pas ce qu’est être acteur, je ne sais pas ce que c’est de jouer. J’ai pris des cours de théâtre mais je n’ai jamais vraiment compris car chaque personne est capable de se déconstruire. J’ai vu une interview de Russell Crowe qui m’a fait rire. Il disait qu’il avait fait l’école « Crowe » parce qu’il en avait rien à faire des écoles et des bouquins et conseillait aux jeunes de le faire à leur sauce. Sur des tournages, il m’est arrivé de venir en ayant bosser les scènes avec des idées d’intentions, des virages émotionnels et je me retrouvais avec des gens qui, parfois, apprenaient leurs dialogues avant de tourner la scène et la jouaient mieux que moi. Est-ce lié à la confiance en soi, qui permet un lâcher prise sans intellectualiser ? Est-ce instinctif ? C’est un métier fascinant parce que je n’ai pas de réponses. J’ai envie de continuer ce métier pour ça aussi, c’est un chemin de toute une carrière que d’essayer de se trouver en tant que comédien. Souvent, on pense faire des choses mais la caméra vous montre totalement autre chose et inversement.

Le premier rôle que décroche Habib au cinéma, c’est au côté de Catherine Deneuve. Vous, ce fut avec François Ozon, au côté de grands noms du cinéma français. Parlez-nous de cette première expérience.
J’étais en dernière année d’école, je décroche ce film en étant plein d’espoir, plein d’envie, persuadé que ma vie d’acteur allait changer. Avant cela, j’avais fait une figuration dans « Gainsbourg, une vie héroïque » et, le jour où je me suis vu, ça m’avait procuré une émotion folle. Le cinéma était enfin à portée de main. Je suis content de ce film, je trouve que c’est un super Ozon qui a bien vieilli. Ce fut également une grande leçon car ça n’avait pas du tout propulsé ma carrière, j’ai même traversé une petite traversée du désert. Ça m’a permis de démystifier et de mieux comprendre comment ça fonctionne d’être comédien.

Vous avez également participé à deux séries que j’aime beaucoup, « OVNI(s) » et « Paris Police 1900 ». Ce fut de belles expériences ?
Deux petits rôles que j’ai adoré interpréter. Surtout « OVNI(s) » car je suis fasciné par les étoiles et la compréhension du monde. Puis, j’ai eu le chance de partager une scène avec Melvil Poupaud dans ce registre de jeu auquel nous avons peu accès en tant que comédien à savoir la comédie décalée, loufoque, dans un univers seventies de surcroît. Et les quelques scènes dans « Paris Police 1900 », où je jouais le Gardien du Bois de Boulogne, en costume, avec la moustache, je me suis amusé. J’aime ce genre de petits rôles où nous arrivons sur le plateau, sans stress, sans trop d’enjeux, camouflés dans un déguisement. C’est plus facile de rentrer dans le personnage et de proposer une façon de parler. De bons souvenirs.

Vous serez bientôt à l’affiche du film espagnol Netflix « La plateforme 2 » de Galder Gaztelu-Urrutia. De quelle manière s’approprie-t-on un tel environnement ?
Le tournage a eu lieu à Bilbao. L’immersion était assez facile. Pour le premier film, il avait un budget très serré, un million d’euros et il n’avait reconstruit qu’un seul étage. Pour le second opus ils ont eu un budget plus conséquent suite au succès du premier volet. Ils ont donc recréé 5 étages. Mon personnage est un peu le mentor, il explique au début du film aux deux protagonistes la façon dont ça se déroule dans la plateforme. On était dans la prison. J’ai passé 15 jours dedans, avec un lit, la fumée, la plateforme qui monte et qui descend à l’aide d’une grue. C’était vraiment immersif comme expérience. Je me suis éclaté. C’était hyper intense. On se bagarre, on se rue sur la nourriture, on pleure. Je passe par tous les états émotionnels.

Depuis le 12 avril est diffusée la série « Knok », dont vous avez réalisé certains épisodes. Est-ce qu’avec « Knok » justement, vous sentez une certaine cohérence avec vos travaux précédents, sur ce que vous voulez raconter de l’humain et de la société ?

L’idée est née en observant le monde, l’absurdité, la marchandisation des humains, des données, la toute puissance des algorithmes qui régissent nos vies maintenant. L’envie derrière le projet était de montrer la misère ambiante dans plein de petits endroits de France, de la périphérie, des zones industrielles, un peu moches. La série s’ancre totalement vers les récits auxquels je crois et qui me stimulent depuis que j’ai commencé à écrire et à réaliser. Chez « Les Parasites », nous avions au début cette petite touche de fantaisie pour créer un décalage qui nous permettait de mettre en relief certaines absurdités de notre société.

Depuis « L’Effondrement » et peut-être aussi parce que nous grandissons, nous avons envie d’aller droit au but. Toujours garder ce décalage mais de façon plus frontale.

C’est pour aider sa fille que le personnage de Quentin va devenir tueur à gages. Des exemples de loser qui deviennent des héros ou des machines déterminées, il y en a plein de « Taxi Driver » à « Birdman ». Est-ce qu’on peut dire que la société crée ses propres démons ?
Les losers magnifiques sont des personnages que nous adorons. C’était donc un plaisir de travailler cette matière-là. Le personnage de Quentin est apparu à Guillaume Duhesme, co-créateur de la série, en revoyant le film « Série noire » avec Patrick Dewaere. Il voulait recréer cette silhouette-là, celle d’un commercial un peu naze, maltraité par son chef. C’était aussi le personnage dans « Fargo » des Frères Coen.
Et oui, la société crée ses propres démons. Surtout, on crée des choses qui nous détruisent et qui en enrichissent une poignée. Je ne sais pas si c’est inhérent à l’être humain de vouloir écraser les autres pour survivre.

Ma critique de la série « Knock » est à retrouver ici.

« Knock », actuellement en diffusion sur 13ème rue.

Synopsis :
La vie de Quentin n’a jamais été trépidante. Ce jeune papa, petit employé d’une société fabricant des urinoirs, se fait quotidiennement marcher dessus. Trop gentil et transparent, Il est sous la pression constante de son patron, qui souhaite le licencier, et de son ex-femme, qui demande le divorce. Un jour, il assiste par accident à une altercation armée dans les toilettes d’une station-service. N’ayant pas d’autre choix que celui d’intervenir, il découvre que la femme qu’il a sauvée, Blanche, travaille en réalité pour Knok, une application participative secrète, qui permet de commanditer des meurtres. Témoin gênant, Quentin se rend compte qu’il ne peut désormais plus reculer : il n’aura d’autre choix que de devenir lui-même tueur à gages pour Knok, entamant ainsi sa reconversion professionnelle.

Casting : Sylvie Testud, Johann Cuny, Bastien Ughetto, Fleur Fitoussi, Etienne Ménard, Almany Kanouté, Daphné Crépieux, Guillaume Duhesme, Thomas Solivérès, Alice de Lencquesaing…

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