[FESTIVAL DE LA FICTION 2024] – AKIM ISKER ET FRANKIE WALLACH À L’ÉPREUVE DU RÉEL

Il y a des évidences, des fictions qui méritent plus qu’un succès, plus qu’un trophée. Si « À l’Épreuve » a remporté, il y a quelques jours, le Prix du Meilleur Unitaire au Festival de la Fiction de La Rochelle ce n’est pas un hasard, ni même un miracle provoqué par le destin. Non, c’est parce que le téléfilm d’Akim Isker parle des « gens d’en bas », comme dirait l’autre, avec une sincérité rare, une émotion vive et authentique.

Un téléfilm sur les éboueurs était plus qu’un pari, plus qu’une idée lancée ainsi pour faire des audiences, mais bel et bien une nécessité absolue. Car c’est toute la mission du service publique, souvent attaqué par une classe politique délétère. Une mission pour mettre en lumière des héros du quotidien invisibilisés par une société individualiste, des sujets sociétaux forts, changer notre regard sur celles et ceux qui nous entourent, notre vision du monde. « À l’Épreuve » est tout cela et davantage. Un film où le réel se percute à la beauté de l’âme humaine.

Sincèrement vôtre

Ambre est une jeune étudiante en droit. Ayant échoué à sa dernière année, et après une dispute avec ses parents, elle décide d’aller vivre chez une amie et, pour élever son fils dignement, de trouver un travail puis un logement. Son conseiller lui propose un job chez les éboueurs. Elle accepte. Commence alors un long combat pour survivre, pour offrir un toit à son fils, un avenir. Le combat d’une mère de famille, inspirée d’Aïcha, une de ces nombreuses femmes courageuses que l’État abandonne parfois lâchement. C’est de cette histoire qu’est née « À l’Épreuve ». Frankie Wallach, son interprète à l’écran, raconte sa rencontre avec Aïcha : « Honnêtement, il fallait avoir le cœur bien solide et être prêt à l’écouter. Pendant 3 heures, c’est ce que nous avons fait. Nous avons pleuré et ri ensemble. Son récit m’a tellement nourrie que nous savions pourquoi ne faisions ce film. Quand il y avait une scène difficile, mon objectif était de l’honorer. Et au-delà du fait de ne pas trahir son récit, il y avait aussi celui de ne pas trahir toutes ces femmes qui se retrouvent dans la même situation précaire ainsi que tout un métier. J’espère avoir été à la hauteur de ce qu’elles ont traversé ».

Une interprétation à fleur de peau, bouleversante, où toute la sensibilité d’actrice de Frankie Wallach déteint au cœur de cette histoire tragique et pleine d’espoir. Elle affirme une grande justesse de jeu, à la fois dans ses sourires d’une puissance électrique et contagieuse, mais aussi dans son regard, mélange de détermination, de peur, d’amour, de solitude. Une solitude à deux, qu’elle partage avec son fils à l’écran, et que la caméra d’Akim Isker capte, saisit d’une caméra douce, tendre et généreuse : « Je crois que ma caméra vient caresser l’intime des acteurs. Une caméra proche. J’aime aussi filmer la solitude. Parce que dans la solitude, on comprend mieux les gens » confie le metteur en scène. Et c’est parce qu’il y a cette proximité entre l’objectif et les acteurs/actrices que le téléfilm parvient à retranscrire toutes ces émotions, à submerger son récit d’une vague de sensations intenses.

Créateur : © Nathalie Guyon – FTV | Crédits : © Nathalie Guyon – France Télévisions

Une réalisation toujours au plus proche du vrai, de ce que ressentent les comédiens, qui donnent à cette aventure humaine une profondeur phénoménale.

Une image mais pas que… Il y a également tout un travail sur le son, remarquable, qui offre une immersion encore plus vaste à cette histoire. Akim Iksker a tenu a conserver tous les sons environnants de la région parisienne, profitant alors d’une source inépuisable de bruits qui, encore une fois, ajoutent un caractère réaliste à l’œuvre : « Je me souviens d’une séquence Boulevard Voltaire où les personnes de La Fonctionnelle ramassait les verres d’une vitrine brisée suite à un braquage, et j’ai demandé à mon ingé son de ne surtout pas couper la circulation. […] Il y a eu peu de post-synchro sur la partie son ».

© Photo FFD

Une manière de travailler que Frankie Wallach aime tout particulièrement : Pour nous, c’est le pied. Sur certains tournages, il faut faire silence en imaginant du bruit en fond. Akim, lui, se nourrit de tout ce qui est réel. C’est que du pain bénit pour nous. Surtout, nous avions le droit de nous faire la bise en se touchant. Sur d’autres films, nous ne pouvons pas toucher notre partenaire pour lui faire la bise à cause du micro qui risque de se frotter à nous ».

Outre les aspects techniques, le fait d’avoir choisi des non-comédiens mais de véritables éboueurs, imprègne les comédiens d’une vérité. Les acteurs ne jouent plus mais réagissent humainement, comme si le texte avait disparu pour ne laisser qu’une substance neuve et épurée, une sensibilité d’Hommes. Émane ainsi une pureté dans les échanges, dans les galères, dans les situations que vivent les protagonistes. Il ne s’agit alors plus de technique, de jeu ou de fiction mais de spontanéité. Et dans ces moments de vie se dégage alors une poésie (même dans les difficultés), une musique qui va jusqu’à sonder l’âme humaine.

Découvrir La Fonctionnelle

Plus qu’un téléfilm donc, c’est aussi la découverte d’un métier, celui de la Fonctionnelle. « À l’Épreuve », c’est une plongée dans les coulisses d’un travail éreintant et peu reconnu. Nous y voyons des hommes et des femmes dans une section bien particulière puisqu’il s’agit pour eux de ramasser les débris après des manifestations, après des attentats, des accidents de la route ou retirer des tags. Une fiction presque pédagogique :

« C’est formidable pour nous d’être le passage de relais et découvrir un métier. Mais aussi pour une raison simple, les éboueurs, on ne les regarde pas. Et de ce fait, on imagine pas qu’il y a une section pour les égouts, une section balayage, une section comme La Fonctionnelle, etc. Ce sont eux qui s’occupent de nettoyer non pas la merde des gens, mais la misère des gens. Je suis sûr que le public aimera apprendre des choses » déclare Akim Isker.
Avec « À l’Épreuve », aucune volonté de tromper les gens, d’embellir un métier, faire croire que c’est un monde merveilleux. Au contraire, l’objectivité est le fondement, l’essence même du téléfilm :

« Aucun ne vous dira qu’il est heureux de faire ce métier-là. Le but de ce film n’est pas de dire que c’est génial d’être éboueur. Néanmoins, ils ont tous décidé la même chose, le faire avec le sourire et un angle de vie, aider les gens avec bienveillance. Ils apprennent à aimer leur fonction ».

Un travail qui va aussi mettre son héroïne face à ses convictions et la placer dans une posture qui va à l’encontre de ses idéaux. Une scène illustre merveilleusement ce dilemme entre accomplir son travail et ne pas trahir ses opinions personnelles, celle où la Fonctionnelle est appelée pour retirer des tags sur un mur, des tags féministes contre le patriarcat. Une séquence qui révèle toute la difficulté de nombreux métiers d’aujourd’hui : on sait que l’on est soumis à une domination industrielle et financière, mais que pour survivre, il faut accepter de détourner les yeux sur ses propres opinions. Oui, « À l’Épreuve » nous confronte, de temps à autre, à la violence du monde, à sa détresse la plus sauvage (misogynie, croyance remise en cause, abandon de nouveaux-nés dans la rue…). Cependant, ne rien omettre de tout ça, c’est ne rien dénaturer d’une fonction qui fait face quotidiennement à ces drames. Et c’est la force de cette narration !

Conclusion

Bijou télévisuel, « À l’Épreuve » a le charme des fictions humanistes. Émouvant, rude et plein d’espoir, la réalisation d’Akim Isker touche au sublime. Mettant en scène non pas des personnages, mais des hommes et des femmes dans toute leur simplicité, toute leur contradiction, toute leur grâce, il parvient à transcender la condition humaine en une chaleur lumineuse et rassurante. Et c’est peut-être pour ça qu’Akim Isker nous émeut tant, car sa sensibilité, sa délicatesse, transpirent de ses œuvres avec une résilience et une foi contaminantes.

Synopsis :
Ambre étudie le droit, encouragée par des parents de condition modeste qui la voient déjà avocate. Lorsqu’un bébé qui n’était pas du tout prévu au programme arrive, toute la famille doit se réinventer. La jeune maman claque la porte de l’université, puis celle de ses parents qui la jugent irresponsable, pour leur prouver qu’elle peut se débrouiller sans eux. La jeune femme est bien déterminée à trouver un job et un appartement. Elle est prête à soulever des montagnes pour son fils. Confrontée à la réalité du marché du travail, elle a cependant bien du mal à accepter la seule opportunité qui s’offre à elle : devenir éboueuse pour la Ville de Paris…

Casting : Frankie Wallach, Bernard Campan, Clémentine Célarié, Zacharie Chasseriaud, Moussa Sylla, Chad Chenouga, Anne Suarez, Amaury Leroy, Jérôme Gaspard, Ludmilla Makowski, Benjamin Jaouen…