À l’occasion de la sortie prochaine d’« Un amie dévouée », première production française de la plateforme MAX, l’un des scénaristes, Jean-Baptiste Delafon, est revenu sur quelques-uns des processus d’écriture de la série.
Synopsis :
La nuit du 13 novembre 2015, Christelle, comme le reste du pays est sous le choc. Tous les concerts des Eagles of Death Metal à Paris, elle y était. Mais là, elle n’y était pas. Pourtant, elle rentre en contact avec plusieurs victimes pour leur apporter son soutien et trouve auprès de ces survivants de la compagnie et un but. Quand l’idée de créer une association prend forme, Chris s’impose comme un élément essentiel. Mais à mesure que son influence et ses relations grandissent, les incohérences de son histoire suscitent des soupçons. Vrais mensonges, fausse victime. Jusqu’où sera-t-elle prête à aller ?
« Une amie dévouée » est une adaptation livre du livre éponyme d’Alexandre Kauffman « La mythomane du Bataclan ». Quelle a été la première étape de votre travail pour créer cette mini-série ?
D’abord, la lecture du livre. Une lecture qui m’a, par ailleurs, mise dans un état de grand malaise comme n’importe quel lecteur. Une sensation que je ne devais pas oublier parce que je savais que ça devait être la sensation maîtresse de la série. J’avais la chance de travailler avec une plateforme qui avait compris ça, et qui n’a pas essayé d’édulcorer le niveau de malaise lié au matériau original. J’ai beaucoup échangé et discuté avec l’auteur du roman, Alexandre Kauffman. J’ai testé plusieurs choses auprès de lui, puisqu’il connaissait les vraies personnes, même s’il n’avait jamais rencontré la personne qui a inspiré Christelle. J’avais besoin de sentir jusqu’où je pourrais aller, explorer des idées à ses côtés. Puis, J’ai lu tout ce qu’il était possible de lire, livres, presses, écouté des podcasts et vu énormément de vidéos concernant le sujet.
On l’oublie souvent, mais le travail de scénariste comporte un gros travail de recherche et de documentation en amont de chaque projet….
C’est vrai. Même si on en garde pas grand-chose, c’est un travail nécessaire pour s’autoriser à se sentir libre par rapport à un matériau, ni complexé face à celui-ci. Ce qu’on attend d’une série ou d’un film, c’est quelque chose de décomplexé, de désinhibé. Et là, c’était un vrai enjeu pour ce sujet. En tant que Français et Parisien, ayant vécu ça, j’ai été très impressionné. J’ai bien senti la sacralisation de l’évènement et toute l’onde sacrée autour de cet attentat. Et, en même temps, ce n’est pas possible de travailler avec cette sensation-là. Il faut désacraliser pour faire de la fiction. Puis, ce n’est pas une façon de respecter les victimes que d’être à l’étroit, de se museler. Ça passe par le fait de lire, de regarder beaucoup de choses. Aussi, il y a une telle variété d’attitudes, de réactions des victimes, qu’on ne peut pas être fidèle à une certaine idée de la victime qui serait comme ci ou comme ça. Ce sont d’abord des personnages.
« Il faut désacraliser pour faire de la fiction »
De quelle façon vous êtes parvenus à vous détacher de l’envergure du drame afin de composer notamment les héros de votre fiction ?
Il faut se rassurer en s’immergeant dans les traces de l’évènement, sentir la variété des réactions pour s’autoriser, comme je le disais, à créer des personnages singuliers. Ensuite, c’est un devoir. Il y a des sujets sur lesquels je sais que je ne pourrais pas être suffisamment libre, que je risquais d’être trop respectueux, trop précautionneux. Au risque que même les concernés soient déçus. Les gens concernés n’attendent pas qu’on fasse leur portrait. L’enjeu c’est de faire ressentir l’esprit d’un évènement ou d’un collectif. C’est une question d’ambiance, d’esprit…
Vous êtes plus ou moins un habitué des adaptations. Récemment, vous avez été l’un des scénaristes de la série « D’argent et de sang ». Qu’est-ce qui est le plus difficile dans le travail d’adaptation ?

Les difficultés sur « D’argent et de sang » sont liées à un matériau à la fois spectaculaire mais aussi à des dimensions financières, juridiques, ainsi qu’une chronologie complexe. Ce sont alors des enjeux de compression, de simplification, d’efficacité, tout en essayant de conserver la saveur du matériau de base. Là, ce qui était particulier, c’est que le sujet premier n’est pas le Bataclan, c’est cette femme, cette mythomane. Dans le livre, on sentait, même à travers des textos, qu’on connaissait Christelle, qu’on l’avait déjà croisé, je sentais une vitalité chez ce personnage, au sein de cet univers morbide, qui m’a donné confiance. Je me suis dit que je pourrais en faire quelque chose. L’enjeu était donc retranscrire cette sensation, de créer une « héroïne » émotionnellement complexe et banal, une madame tout le monde, qui passe partout au point de pouvoir berner tout le monde.
« Je voulais rehausser le personnage de Christelle en terme de talent pur de mensonges, qu’elle nous impressionne et qu’elle nous glace, nous fascine par ses capacités de dissimulations »
Le personnage de Chris est inspirée de Florence, celle que l’on a surnommé « La mythomane du Bataclan ». Parlez-nous justement de sa caractérisation…

Cette première saveur du personnage, d’être la bonne amie, qui a une capacité d’empathie et de familiarité avec tout le monde, avec une telle facilité, ça m’a séduit. Je l’ai trouvée pétillante, vivante. Et c’est d’autant plus effrayant qu’elle est dans la dissimulation. J’ai eu envie de m’éloigner du personnage réel parce que si nous en étions restés à la Florence réelle, nous aurions fait une série impossible à regarder tant ça aurait été sordide. Il y aurait eu peu de progression. Et je pense que les vraies victimes auraient été dévalorisés. Je voulais rehausser le personnage de Christelle en terme de talents pur de mensonge, qu’elle nous impressionne et qu’elle nous glace, nous fascine par ses capacités de dissimulation à la Walter White.
C’était aussi une manière de la rendre intéressante pour que les spectateurs aient envie de la suivre, mais également pour que les gens de l’association n’aient pas l’air naïfs. Ce qu’ils n’étaient pas. C’était la façon la plus juste de rendre justice à cette histoire et ce qu’ils ont traversé.
Est-ce que savoir que Laure Calamy allait être le premier rôle a apporté/modifié des choses dans l’écriture ?
Non. Cependant, Laure est débordante de vie, très expressive. De fait, si on écrit pour Laure Calamy une réplique telle que : « Salut tout le monde » alors qu’elle débarque dans une pièce, nous ne saurons pas obligés de rajouter une didascalie en notant « grand sourire, sympa ». C’est Laura Calamy donc son « Salut tout le monde » va être forcément explosif. C’était une grande chance de l’avoir et ça m’a donné une confiance immense dans le projet.
Et puis, j’imagine qu’on peut pousser les curseurs loin, émotionnellement surtout, au vu de ses capacités de jeu...
On peut à la fois pousser les curseurs dans l’expression débridée de certaines émotions et, en même temps, on sait que si on sous-écrit à certains moments, ça restera très intense et très vivant puisque Laure est une comédienne qui peut transcender le scénario et le jeu. Ce ne sont finalement que des avantages (rire).
Ce qui est intéressant chez ce personnage, c’est que malgré les mensonges horribles qu’elle accumule, on sent un manque, un vide affectif immense, un besoin sincère de créer des liens…
Absolument et c’est essentiel de rendre compte de la sincérité de quelqu’un comme ça. Je pense que c’est la vérité et la raison de son efficacité. Dans tous les drames dramatiques collectifs, il y a des imposteurs. Il y a une sacralité de la victime qui attire un certain type de personnalités. Mais ils s’engagent dans ces mouvements avec une apparence de sincérité qui n’est pas qu’apparente. Pourtant, Christelle, elle ne fait pas que mentir, elle va jusqu’à demander de l’argent. Et même là, ce n’est pas de la velléité. C’est de l’argent d’un fonds de garantie mais elle est au service des victimes, elle n’a pas l’impression de faire un truc dégoûtant mais de participer à un système vertueux où, au quotidien, elle aide des gens qui en ont besoin. Elle même a besoin de vivre pour être utile. La vérité, c’est secondaire. La vérité, c’est le cœur, pas le cerveau.
. Ma critique de la mini-série est à retrouver ici.
« Une amie dévouée », dès le 11 octobre sur MAX.
Casting : Laure Calamy, Annabelle Lengronne, Alexis Manenti, Ava Baya, Arieh Worthaler et Anne Benoît…

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