Crédit photo : Kris Dewitte / Caroline Mardon
Alba Gaïa Bellugi et Charlotte Colbert étaient toutes deux membres du jury de la 35ème édition du Festival du Film Britannique et Irlandais de Dinard. Chatlotte Colbert, réalisatrice, a accepté d’échanger quelques mots autour de son premier long-métrage « She Will », sortie en 2022, et de son rapport à l’image. Alba Gaïa Bellugi, de son côté, est revenue sur les temps forts de sa carrière de comédienne.
INTERVIEW AVEC CHARLOTTE COLBERT
« Pour moi, le monde est sur-réel, notre expérience d’être humain est sur-réelle »
Vous avez un rapport à l’image très esthétique. Je sais que la photographie est un art que vous aimez. Comment la photographie vous accompagne, vous aide dans la composition de plans cinématographiques ?
C’est la photographie et aussi l’encadrage narratif qui existe dans notre culture et historiquement qui aident à raconter l’histoire sans avoir à utiliser les mots, avec la lumière et les mises en plan. En ce moment, je regarde tous ces anciens films russes, lesquels sont incroyables dans leur composition et dans la manière dont les réalisateurs russes travaillent. Donc oui, la photographie statique est une façon de s’exercer plus facilement et immédiatement pour raconter les histoires. Ensuite, nous rajoutons les mouvements dans les films qui est tellement clé, ces mouvements créent alors la chorégraphie de la caméra. Ces derniers temps, ce sont des choses dont nous discutons beaucoup avec mon chef opérateur : quelle va être l’intention de la caméra à travers le mouvement ou le plan fixe. Dans « She Will », c’était très important parce que la caméra est presque un esprit : comment est-ce qu’elle bouge, comment on bouge dans cette atmosphère-là ?
« She Will » rentre dans la catégorie des films d’auteurs. De plus en plus de cinéastes utilisent le fantastique ou l’horreur pour parler de thèmes sociétaux d’actualité. Vous le faites avec « She Will » pour dénoncer l’âgisme et les violences faites aux femmes. Vous, de quelle façon vous mêlez fantastique et réalisme à l’écrit et à l’image ?

Je ne vois pas tellement de différences. Pour moi, le monde est sur-réel, notre expérience d’être humain est sur-réelle, nous savons que nous naissons puis mourrons, c’est très temporaire, nous avons des corps étranges et les notions de normalité, de réalité, d’objectivité sont tellement contraintes. Ça ne reflète pas tellement l’expérience de tous les jours de tout le monde. Nous vivons aussi la moitié de notre vie dans le sommeil, dans le monde des rêves : comment ça se passe ? Quel est ce voyage ? Comment on intègre les informations qu’on reçoit et comment on les ressort ?
Ça me semble être un mouvement très fluide entre ces deux mondes ou plutôt, ces milliers de mondes. De même que notre rapport à la mémoire est surprenant : je suis en face de vous, mais j’ai l’impression d’être assise en face de vous, petit enfant et vieille personne à la fois et, tous, vous cohabitez dans vos peurs d’enfants et vos espoirs d’adultes. Cela existe aussi bien dans le moment présent que dans le passé et le futur. En somme, pour répondre à votre question, j’essaie dans mon travail de ne pas séparer ça, d’essayer d’aller à l’émotion ou au sentiment que je veux exprimer.
Le monde des rêves est d’ailleurs présent dans le rêve, il y a une frontière floue avec le personnage incarné par Malcolm McDowell. On ne sait pas s’il rêve ou si l’héroïne est capable d’aller dans ses rêves pour le hanter…
Oui. Tout le film se passe dans sa tête et par rapport à sa propre culpabilité. Il doit faire face à son passé. Toutes les perspectives sont ensuite habitées par les autres acteurs qui prennent alors forme en une réalité complète. L’histoire a des interprétations différentes, selon la perspective des personnages.
« Il y a quelque chose de beau dans la cicatrice »
C’est également un film sur le rapport aux corps. Vous filmez les corps d’ailleurs avec beaucoup de tendresse et de vérité… Comment intègre-t-on le corps dans l’écriture scénaristique ?
Ça dépend de l’histoire qu’on raconte. La maladie est ici une double mammectomie. Cela déclenche chez notre héroïne une revisite de son enfance. Les cicatrices qu’elle a, visibles, sur son corps, reflètent celles qui sont à l’intérieur d’elle-même. J’ai toujours trouvé ça intéressant la façon dont on peut être très fier dans l’enfance de nos cicatrices, on nous apprend à les aimer (« Je suis plus courageux » / « Ma cicatrice est plus grande que la tienne »…) puis, il y a un âge, où on nous apprend à avoir peur ou à être gêné par nos cicatrices alors qu’elles sont une marque de triomphe quelque part. Il y a quelque chose de beau dans la cicatrice. À la fin, elle devient presque une Amazone et se revendique de son histoire, de son corps.
C’est Alice Krige qui tient le rôle-titre dans « She Will ». Elle est habituée aux genres SF et Fantastique. Beaucoup de cinéastes se sont amusés avec ce visage si singulier. Est-ce une des raisons qui vous ont poussée à lui confier ce rôle ?

C’est une actrice incroyable ! Elle a aussi beaucoup répondu au rôle elle-même. Faire des films indépendants, c’est quand même laborieux physiquement, mentalement, ce sont des œuvres d’amour. Et elle, elle n’a pas hésité malgré son âge à se couvrir de boues dans les montagnes écossaises où il fait très froid. Il faut vouloir raconter l’histoire, elle doit raconter quelque chose et cette sorte de réponse matérielle qu’Alice avait était super intéressante. Puis, effectivement, elle avait le visage pour ce personnage. Elle a un air surnaturel. Elle a un contrôle fantastique sur son corps , elle se déplace presque comme une musique qu’on n’entend pas. Toute l’équipe avait des questionnements par rapport à ce qu’on ne voit pas.
Même le compositeur était très « dans ces mondes qu’on ne voit pas », à se questionner et à ne pas prendre les choses pour ce qu’elles sont. Je crois qu’Alice à ça aussi. Elle permet à ces questions de se poser et de s’ouvrir. Elle n’arrive pas avec des certitudes, elle ouvre les mondes pour les gens.
Elle a vécu ce que vous dénoncez dans le film, l’âgisme ?
Je pense que tout le monde l’a vécu plus ou moins. J’ai la sensation, peut-être que je me trompe, qu’il y a davantage de rôles pour les femmes de tout âge en France. En Grande-Bretagne, pendant longtemps, les femmes de plus de 60 ans n’étaient pas tellement représentées. D’ailleurs, c’est peut-être pire qu’avant. Aujourd’hui, vous avez des jeunes filles qui mettent du rétinol * pour paraître plus jeune car il y a une grande anxiété sur le fait de vieillir.
* Il réduit et corrige les signes visibles de l’âge et aide ainsi la peau à paraître plus jeune, plus ferme et plus lumineuse
Quelle définition donneriez-vous à votre métier de réalisatrice ?
C’est comme se promener dans un rêve et avoir le visage tiré derrière un camion (rire). C’est une aventure de boue, de sang, d’amour. Mais un métier merveilleux, un repaire extraordinaire qui nous permet de mettre en scène des histoires à destination des publics. Nous les aidons aussi à les interpeller, à se questionner, à les troubler. C’est une de nos missions principales.
INTERVIEW AVEC LA COMÉDIENNE ALBA GAÏA BELLUGI
En 2011, on vous retrouve dans « Intouchables » avec un rôle d’adolescente rebelle. Quel souvenir gardez-vous de cette expérience ?
C’était assez fou, parce que complètement inattendu. Personne ne s’attendait à un tel succès. Le fait qu’aujourd’hui le film soit devenu un « classique » est toujours un peu étrange. J’étais assez jeune et ma partition était minime mais j’en garde un bon souvenir. Il y avait une superbe ambiance. J’étais impressionnée même si je ne connaissais pas encore tous ces gens-là (rire).
Vous avez joué quelques jeunes femmes à la vie difficile, au passé troublé ou ayant vécu des choses tragiques. Je pense à « 3 x fois Manon », « Inexorable » ou « La jeune fille qu’on appelle ». De quelle façon se prépare-t-on à interpréter de telles héroïnes ?
Ça dépend de chaque projet, de qui seront nos metteurs en scène et partenaires. Dans le cas de « 3 x Marion » c’était intéressant car c’était un réalisateur qui venait du documentaire et il avait une idée assez précise de ce qu’il voulait. Puis, la série a été tournée en deux parties : une première lors que j’avais 16 ans et la seconde lorsque j’avais 20 ans et donc, il y avait ce chemin à construire sur le long terme, assez particulier. Ce que j’aime, c’est discuter avec le réalisateur ou la réalisatrice, avoir sa vision et comment la mienne peut interagir pour créer ensemble quelque chose de plus vaste. Ce sont les discussions qui m’aident à construire, comprendre mes personnages.
« J’ai eu l’occasion depuis et je trouve que c’est un métier génial. J’ai hâte que ce soit démocratisé »
Dans « La jeune fille qu’on appelle » de Charlène Favier, vous incarniez Laure, une employée de casino abusée sexuellement par la maire de la ville. On vous voit passer par des étapes émotionnelles puissantes. Où allez-vous puiser de telles émotions ?
Ce fut beaucoup de travail avec la réalisatrice. Il y avait quelque chose de si fort, une injustice si grande et, pouvoir en parler aujourd’hui, fait que nous voulions être juste, être précis. Cela nourrit et ça charge les scènes. Charlène a réfléchi énormément en amont, elle a plein d’idées, de ressources et de références fortes et, sur le tournage, elle est ultra-spontannée. C’est ça qui est beau derrière un cinéaste, c’est lorsqu’on voit tout le travail fait en amont mais capable de laisser un espace de liberté. J’ai adoré travaillé avec elle pour sa vivacité. Et, j’ai été très bien entourée avec des comédiens extraordinaires.

[…] Sur ce film, je n’ai pas travaillé avec de coordinatrice d’intimité. J’ai eu l’occasion depuis et je trouve que c’est un métier génial. J’ai hâte que ce soit démocratisé. Néanmoins, Charlène est habituée à ces scènes-là. Il y a alors des dialogues et une réflexion autour des scènes d’agressions sexuelles et de viols. Avec mon partenaire, nous avons aussi échangé. Il était hors de question pour nous de faire des choses que nous ne voulions pas faire. C’était encadré de cette façon. C’est une chorégraphie, il y a peu de place à l’improvisation. Comme une danse, nous reproduisons les mouvements. On fabrique. Avant, pour ce type de séquences, il y avait peu de discussions et tout le monde, d’ailleurs, les redoutait.
Avoir désormais des échanges ou une coordinatrice permet d’être plus à l’aise, de se libérer de toutes incertitudes.
« J’ai une vraie admiration pour Benoît Poelvoorde »
Avant cela, il y a une « Inexorable » de Fabrice du Weltz. Vous jouiez Gloria, personnage complexe, aux motivations ambiguës, auprès de Benoît Poelvoorde. Vous avez ensemble des séquences de tensions extrêmes. Parlez-nous de votre collaboration ensemble…

J’ai vraiment eu la chance, ce sont des acteurs que nous croisons sur notre chemin. J’ai beaucoup appris en le regardant. Il est fascinant au-delà du personnage qu’il est et de comment il se présente au monde. Dans sa manière de travailler, il est d’une grande exigence, d’une grande générosité. On sent que c’est une personne qui a de l’humour, il aime rendre les choses légères pourtant, c’est quelqu’un je pense, de très grave, qui a une énorme sensibilité. Je trouve ça magnifique. C’était osé de le prendre lui pour ce rôle et, en même temps, tellement évident. Il peut tout faire. J’ai une vraie admiration pour lui.
Ce film était particulier avec ce manoir immense qui a créé une ambiance entre beauté des lieux et le côté lugubre de ce que nous racontions.
Mais c’était comme une grande colonie. J’adore ces ambiances de tournage, loin de chez moi, où on vit ensemble, on partage tout. Une expérience collective qui crée un truc fort, des liens.
Vous avez tourné avec de grands noms du cinéma, ceux dont nous avons évoqués les projets mais aussi François Ozon et Jean-Pierre Améris. Qu’apprend-t-on à leur côté ?
Chaque expérience apporte une pièce, qu’on emporte ensuite avec nous sur d’autres projets. Ça enrichit notre façon de jouer, de percevoir notre métier de comédien/comédienne. On apprend à être modulable aussi, dans le positif. C’est-à-dire, à faire confiance à l’autre, à l’aider au maximum pour qu’il ou elle nous embarque là où il le souhaite pour son film. Puis, bien qu’ils aient des univers différents, c’est l’amour du cinéma qui les réunit. Ils ont ça un commun. J’ai eu de la chance de pouvoir tourner avec des gens qui aime profondément le cinéma, le jeu et les comédiens.
Interviews réalisées au Festival du Film Britannique et Irlandais de Dinard.
