Crédit photo : Fanta Kaba
Tandis que la production évènement de Prime Vidéo, « Culte », s’apprête à débarquer dans les prochains jours sur la plateforme de streaming, le réalisateur Louis Farge est revenu sur le processus créatif et les ambitions artistiques autour de la série, sur sa vision du projet et sa façon de travailler la mise en scène.
« Nous nous sommes confrontés au réel tout en prenant la liberté de la fiction »
Avec « Culte », vous vous éloignez de ce que vous faites habituellement, bien qu’ici aussi, le côté thriller soit très présent. De manière générale, avant de rentrer dans les détails, de quelle façon avez-vous abordé la réalisation de cette nouvelle série ?
Au départ, j’étais surpris qu’on me propose un projet autour du Loft. Puis, j’ai rencontré les productrices, les deux créateurs, et j’ai compris que Culte était un thriller médiatique mené tambour battant. J’adapte à chaque fois ma mise en scène au rythme que m’impose un personnage et ses décors propres, avant même de m’attaquer à des moodboards. Dans chacune de mes réalisations, et avec une volonté de souffle, je tends vers le mouvement et un rythme soutenu. J’ai vite compris que Culte était une série de rapports de force entre les personnages. La question était donc de savoir à quelle distance je place ma caméra vis-à-vis d’eux. Très vite, Succession et The Morning Show ont été des références avec mon chef opérateur (Martin Laugery). Dans la première, vous avez des plans serrés et oppressants tout en gardant une distance vis-à-vis de vos personnages. L’enjeu était de créer une mise en abyme en oppressant mes producteurs, comme l’étaient les lofteurs à l’époque. Aussi, pour aller plus loin, il était question de ne pas filmer le Loft mais de le subir en le filmant à travers des écrans de contrôle. Tout cela m’a permis de trouver ma place, parce que dès les textes, la série convoquait le thriller plutôt qu’une pâle copie d’une série historique sur le Loft.
Avez-vous pu travailler main dans la main avec les auteurs de la série, proposer des réécritures ? Et quelle est la part de réalité et de fiction ?
Cela m’arrive, sur certaines séries, de faire des réécritures, mais pas sur celle-ci. Mathieu Rumani et Nicolas Slomka avaient cette idée depuis dix ans et ont travaillé sur l’écriture de la série pendant trois ans. C’était extrêmement bien écrit, et l’évolution des personnages était précise. Les dialogues ont aussi été affinés par Marina Rollman ; c’était de la dentelle à laquelle il fallait faire attention. Parfois, on retouche en fonction du décor ou de certaines choses sur le plateau pour des questions de tempo avec les comédiens, mais cela reste minime.
Côté réalité/fiction, nous nous sommes confrontés au réel tout en prenant la liberté de la fiction. C’est-à-dire qu’il y a des éléments dont les auteurs se sont inspirés dans leur documentation. Par exemple, dans un épisode, Isabelle truque les votes d’une émission. Nous savons que cela n’a jamais existé, mais cela aurait pu arriver, et cela sert la narration. On imagine aussi facilement, dans le monde des médias, des rapports de force entre deux grandes chaînes, et la fiction vient soutenir la dramaturgie.
On se laisse embarquer dans cette histoire complexe, où la moralité se confronte aux questions de gros sous, notamment parce que la série a été conçue comme un thriller médiatique, dans lequel il y a des rebondissements toutes les minutes, ainsi que des sous-intrigues familiales et amoureuses qui tiennent en haleine. De fait, l’écriture joue beaucoup dans le rythme. Mais il faut que la réalisation suive ce mouvement. Pour entrer dans le détail, comment y êtes-vous parvenu ?

C’était tout l’enjeu : comment retrouver l’énergie des textes qui m’avaient mis une sacrée pression et éviter la paraphrase à l’image. Trouver un moyen de les porter. La référence ultime de Mathieu et Nicolas était The Social Network. J’avais tout pour me planter (rires). Surtout, mon ancienne série, Follow, était un thriller d’atmosphère, où l’on suit une protagoniste dans de longs couloirs ou dans un Paris oppressant. Là, j’étais dans un thriller de dialogues. L’enjeu était donc de donner un rythme plus effréné. Un truc me sauve : je suis un dingue de prépa. Je découpe tous mes plans et, à partir de là, je sais pertinemment combien j’en aurai besoin par séquence au montage. Une fois sur le plateau, j’ai ma base, et je trouve de nouvelles choses avec mon chef op, ma scripte et mes comédiens.

J’ai cherché à diviser visuellement la série en deux parties : les trois premiers épisodes convoquent l’époque, créent de l’empathie vis-à-vis de nos personnages et donnent le côté pop que cherchait le diffuseur. Et les trois suivants sont beaucoup plus sombres. Nos personnages se débattent comme dans un cauchemar, on sent le poids sur leurs épaules. C’est là que je me suis le plus amusé. Ma chance était aussi d’avoir une structure chorale. De fait, je jonglais avec des trajectoires extraordinaires : je passais de Karim, qui regarde davantage le Loft comme un spectateur et tombe amoureux d’une lofteuse, aux producteurs et leurs enjeux professionnels et financiers, à Loana, personnage pivot, peu présent, mais qui transpire partout, jusqu’à Isabelle, qui embarque tout le monde. J’avais surtout la plupart du temps 4 ou 5 personnages par séquence, ce qui me permettait de vivre soit des duels soit des valses à plusieurs.
C’est aussi grâce au talent du casting. C’était un tournage très dense, je leur ai beaucoup demandé, et ils nous ont tous donné beaucoup.
« Nous nous sommes d’ailleurs assez vite débarrassés de cette angoisse liée à la reproduction des scènes du Loft »
Tous les décors du Loft ont-ils été reconstruits de manière identique ?
Oui. C’est un gros travail de l’équipe décoration. Nous avons tourné à la Cité du Cinéma, là où j’ai étudié dix ans plus tôt. Nous avons tout reconstruit à l’identique. Nous avons juste réduit de cinq mètres le jardin, et nous n’avons pas reproduit les chambres parce qu’il n’y avait aucune séquence dedans. Dans les écrans de la régie, j’ai repris de vrais plans des chambres de Loft Story pour les habiller.
Toutes les séquences des lofteurs, nous les voyons par écrans interposés. Comment avez-vous réussi à conserver le grain des images du début des années 2000 ?
Nous avons tout tourné avec les caméras de l’époque. Je me rappelle que nous avons réalisé des séquences dans le Loft avec 5 caméras : 3 caméras du Loft pour tricher le côté multicaméras – car nous n’en avions pas une dizaine comme à l’époque – et 2 caméras de fiction pour filmer les scènes en réel. C’était très amusant et déroutant en même temps. Les cadres du Loft n’étaient pas très cinématographiques. Ce furent les scènes les plus simples à tourner. Nous nous sommes d’ailleurs assez vite débarrassés de cette angoisse liée à la reproduction des scènes du Loft. Les plans existaient déjà, il n’y avait justement qu’à les reproduire.
La série démarre par la célèbre scène de la piscine, suggérée mais pas montrée. C’est d’ailleurs très malin. Ce n’est que quelques épisodes plus tard que la séquence entre Jean-Edouard et Loana est dévoilée. De quelle façon avez-vous recréé cette séquence ?

Ces images, tout le monde les connaît. Nous avions une coach d’intimité, Céline Tran, qui a travaillé en amont avec les comédiens. Le jour du tournage, il n’y a pas de surprise. Les auteurs avaient, par ailleurs, écrit une autre séquence d’introduction, mais leur dernière version est géniale parce qu’elle répond aux premières interrogations des spectateurs : Ah, une série sur le Loft ? Est-ce qu’il y aura Loana ? Est-ce qu’il y aura la scène de la piscine ?
Là aussi, c’est du copier-coller. Nous sommes dans la reproduction. C’est amusant de reproduire une scène culte comme celle-ci. Mais c’est surtout quand on a vu le résultat, et qu’on a mis les images dans des écrans de régie, qu’on s’est dit que c’était fou. C’était même assez vertigineux.
« Dans son jeu, Marie a porté toute l’émotion de Loana »
C’est Marie Colomb qui incarne Loana. Un choix qui s’impose comme une évidence lorsqu’on la voit pour la première fois. Ce n’est pas votre première collaboration ensemble : il y a eu Follow sur 13ème rue avant cela. Marie est hyper touchante dans ce rôle. Comment s’est-elle préparée ? Avez-vous pu rencontrer Loana ? Et vous, comment l’avez-vous guidée ?

Marie a passé plusieurs essais casting, ce qui nous a permis de façonner son personnage avant même qu’elle ne soit validée pour la série. C’était une évidence pour les créateurs et les producteurs, et nous étions ravis à l’idée que ce soit elle. J’ai rencontré Loana, mais c’était plus une question de ressentis. Je n’étais pas dans une démarche de documentation, comme ont pu l’être les auteurs. J’avais plus besoin de l’écouter pour nourrir Marie. Nous avons discuté de tout et de rien : ses musiques préférées à l’époque, ses voyages… Marie a aussi fait beaucoup de recherches, vu toutes les quotidiennes, et travaillé avec une coach.
[…] Dans son jeu, Marie a porté toute l’émotion de Loana. Elle a cette façon de garder beaucoup de choses en elle ; on sent qu’elle travaille énormément.
Légende : Louis Farge dirige Marie Colom (Loana) sur le tournage.
Crédit photo : Fanta Kaba
C’est comme un coffre fermé, mais ensuite, elle parvient à tout libérer avec une telle simplicité que ça touche en plein cœur. Peu de personnes sont capables de faire ça. Aussi, comme nous nous connaissions déjà, elle et moi, et qu’elle connaissait mon équipe, elle était en totale confiance. Tout le travail fait sur la série précédente nous a permis de gagner du temps et d’éviter des jours à nous apprivoiser.
Il y a la scène du casting, hyper touchante, qui traduit ce que vous dites. Parlez-nous de sa mise en scène.
Je me place du point de vue de Karim, qui va tomber amoureux de ce personnage. Je dois donc faire en sorte que le spectateur tombe aussi amoureux d’elle. Lorsqu’il lui demande de se présenter, je lance un plan-séquence en travelling avant d’une vingtaine de secondes, qui commence en large pour terminer en très serré sur son visage. Je voulais que le spectateur soit happé comme l’était Karim. Je me rappelle que Nicolas était venu me voir sur le plateau en me disant qu’il avait pleuré en voyant les rushs. Je lui ai répondu que son texte était déjà là, ce à quoi il a répliqué : « Oui, mais je n’ai pas pleuré en l’écrivant. » C’est exactement là que je me situe en tant que réalisateur : être le point de jonction entre un texte et des comédiens. D’ailleurs, Marie a été extraordinaire, je l’ai à peine guidée. D’habitude, on rigole beaucoup sur mes plateaux, mais là, elle nous a tous calmés (rires).
On dévoile aussi ce qu’a été la vie de Loana avant le Loft, ses problèmes familiaux et amoureux. Peut-on dire qu’elle a été sacrifiée sur l’autel du divertissement ?
Je pense que les auteurs ont voulu lui rendre hommage et la remettre au niveau qu’elle mérite. C’est intéressant, 25 ans plus tard, de voir le traitement qu’on pouvait réserver à une « bimbo au grand cœur » par rapport à aujourd’hui. C’est toujours compliqué de se retrouver sous le feu des projecteurs, personne n’est préparé à ça. Je pense que cela ferait un choc à tout le monde le jour où tout s’arrête.
N’importe qui peut flancher, même avec une base affective suffisante. Mon rôle a été de faire en sorte que l’on s’attache à ce personnage de Loana, déjà brillamment écrit. Marie y est aussi pour beaucoup.
« Alexia s’est comportée comme une grande productrice de fiction »
Anaïde Rozam campe Isabelle, qui est en réalité Alexia Laroche-Joubert. À quel point Alexia est-elle intervenue dans la création de la série ?

Je pense que ça a été une mine d’or pour Mathieu et Nicolas en termes d’informations et pour créer des conflits narratifs. Concernant son personnage, on le voit dans le résultat : Isabelle n’est ni dithyrambique ni détestable. On voit que c’est un personnage redoutable, avec des failles, un vrai personnage de fiction. C’est ce qui est intéressant. Je crois même que, parfois, elle disait aux gars, après avoir lu des versions d’épisodes : « Vous auriez pu aller plus loin. » Je pense que ceux qui l’adorent verront ses bons côtés, et ceux qui la détestent continueront de la détester. Avec moi, elle s’est comportée comme une grande productrice de fiction. Nous avons tous les deux du caractère, et nous avons pu débattre sur le casting ou d’autres sujets de fabrication, mais elle a toujours compris et protégé mon intégrité artistique.
Je profitais de mes coups de téléphone avec elle pour nourrir Anaïde sur certaines séquences. Cette série était définitivement méta (rires).
. Vous pouvez retrouver ma critique de la série ici.
« Culte » dès le 18 octobre sur Prime Video.
Synopsis :
2001. Les tours du World Trade Center sont encore debout et les français sont champions du monde… M6 lance sa nouvelle émission Loft Story. Derrière les miroirs sans tain, aux manettes du show, un groupe de jeunes producteurs est prêt à tout pour se faire une place dans la cour des grands. Ils n’ont pas 35 ans et ensemble, ils doivent tout inventer. Mais l’émission va rapidement devenir un scandale de société et bousculer toutes les certitudes de ces pionniers de la télé-réalité.
Casting : Marie Colomb, Anaïde Rozam, César Domby, Sami Outalbali, Lila Guennas, Nicolas Briançon, Victor Poirier, David Marsais, Bastien Bernini…

Légende : Louis Farge dirige les comédiens dans les décors re-crées du Loft.
Crédit photo : Fanta Kaba
