[CRITIQUE] – CULTE (PRIME VIDEO) : DÉCOUVREZ L’AVÈNEMENT DE LA TÉLÉ-RÉALITE EN FRANCE

En empruntant les codes du thriller médiatique, les auteurs de « Culte » captivent autant que les créateurs-concepteurs de « Loft Story ». Happé, notre regard ne se détache pas du spectacle inouï qui se déroule sous nos yeux. Une série dans les coulisses de la première télé-réalité française efficace, redoutable, où la moralité se confronte à des enjeux financiers considérables. Et si la production Prime Vidéo devenait à son tour, culte ?

Dans les coulisses de Loft Story

La série s’ouvre sur la désormais iconique scène de la piscine entre Jean-Edouard et Loana. Suggérée d’abord par les commentaires des producteurs de l’émission – les scénaristes se réservant la séquence et ses conséquences pour plus tard – elle impose néanmoins ce que sera le ton de « Culte » ainsi que la façon dont va s’articuler la narration à savoir, un savoureux mélange d’emmerdes et de provocations en tous genres. Parce qu’au-delà des lofteurs, qui servent davantage de contexte, la série est avant tout un thriller médiatique sur la fabrication d’une émission, les enjeux financiers de celle-ci et les répercussions de l’émission sur la vie de ceux et celles qui font vivre le programme au quotidien, du stagiaire au patron de chaîne. Cette façon de concevoir la série est son atout premier car le thriller contraint forcément le récit à un rythme effréné qui, de fait, tient en haleine le spectateur du début à la fin. Entre les pressions des financiers auxquelles s’ajoutent celles de deux producteurs endettés incarnés par César Domboy et Nicolas Briançon, et les débordements au sein du loft, lesquels provoquent indubitablement des questions sur le droit du travail et d’éthique via le CSA, la série nous plonge dans cet univers mouvementé, dans un tourbillon de rebondissements à la fois fascinants et surprenants.

« Culte » confronte aussi à la vision morale du concept. À travers des débats télévisés, des revues de presse et des manifestations, « Loft Story » divise la société. Expérience sociologique, télé-poubelle qui tire la jeunesse vers la médiocrité, émission voyeuriste sans intérêt, simple divertissement sans prétention, « Loft Story » repousse les frontières de la réflexion. Des politiques aux bourgeois, en passant par la classe moyenne, tous regardent pourtant ce nouveau genre de télé novateur. Et puis, il y a la réalité des audiences. Une réalité dans laquelle TF1 et M6 s’opposent. TF1, leader incontesté du début des années 2000 avec la multiplicité de ses émissions, dominait le PAF et écrasait ses concurrents, dont M6.

La chaîne, en perte de vitesse, cherchait alors des concepts innovants pour survivre et rassurer ses actionnaires. Arrivent alors ces deux producteurs dans une impasse, dos au mur même, pour vendre le concept de « Big Brother » en France. Malgré des réticences, M6 prend le risque avec une version « plus édulcorée ». Bingo ! Si les frasques inévitables de « Loft Story » sont régulièrement sources de conflits, les parts de marché explosent, obligeant ses concurrents à revoir leurs stratégies et programmations. Passionnant ! Et cela l’est d’autant plus par l’impact des échanges entre le patron de TF1, vieillissant, conforté dans ses idées réactionnaires, et une jeunesse plus ambitieuses, portée vers l’avenir.

Pour pimenter cette fresque médiatique, les scénaristes ont ajouté quelques intrigues secondaires, mais toujours en lien avec l’intrigue principale. Isabelle (Anaïde Rozam), inspirée par la productrice Alexia-Laroche Joubert, doit repousser ses limites et se faire une place dans un milieu d’hommes où règnent une domination violente et une misogynie crasse. Sans compter les problèmes familiaux de la jeune femme. Elle, qui vient d’un milieu chic, aux valeurs traditionnelles, affronte au quotidien des parents qui lui reprochent de participer à la destruction de leur sphère bourgeoise. Toutefois, la société évolue, et avec elle, une certaine idée de la télévision.
Aux côtés d’Isabelle, il y a Karim, un jeune homme avec la tête sur les épaules, issu de la classe populaire, qui défend, lui, une conception noble du journalisme et de l’investigation. Jusqu’à sa rencontre avec Loana. Séduit, il tombe amoureux de la lofteuse, au point d’en devenir fou…

Des personnages parfaitement caractérisés, au-delà des clichés. Chaque personnage est travaillé pour envelopper la série d’un lien humain. Parce que le thriller serait sans saveur s’il se concentrait uniquement sur lui-même, apporter des oppositions familiales ou amoureuses, permet d’élargir le champ des possibles sur le développement de ses héros et de ses héroïnes. Aimer ou détester des personnalités, avoir des personnages auxquels s’identifier ou envers qui ressentir de l’empathie, contribue à faire vivre des personnages dans un univers crédible et à leur donner une constance, une vie. Peut-être que la caractérisation des protagonistes est le processus créatif le plus important dans la création d’une série ou un film.

« Culte » l’a compris et peut se targuer d’avoir des personnalités riches et variées, qui font également avancer l’histoire : attachantes, égoïstes, individualistes, aimantes, lâches, ambiguës. Néanmoins, ils ne sont jamais manichéens. Ils évoluent…

Louis Farge, le forgeron

« Culte » est une série centrée sur l’humain et ses nuances, une série d’atmosphère, où les tensions sont étirées jusqu’à l’extrême. La réalisation a donc été confiée à Louis Farge, choix audacieux mais pas illogique. Avec « Cuisine Internet » et « Follow », Louis Farge avait déjà montré sa capacité à filmer l’humain dans toute sa beauté émotionnelle et/ou toute sa noirceur, à concevoir des ambiances sombres, tendues, pesantes. En optant pour des scènes très découpées au sein de petits huis-clos (bureau, salle de réunion, appartements…), il parvient à créer une intensité frénétique aux dialogues, aux multiples discussions, mais aussi à compresser les crises et les conflits en agrippant au creux de son objectif le visage de ses protagonistes.

Ces gros plans cramponnent alors le spectateur aux lèvres des personnages, attentifs à ce qu’ils vont dire, proposer, à quelles décisions l’un ou l’autre va prendre, à quelle direction ils vont choisir.

Des plans serrés qui captent également les émotions et les sentiments des héros de la série, immergeant le téléspectateur dans la profondeur d’un regard, dans l’immensité d’une frustration ou d’une colère, dans l’intimité d’une pensée ou d’un sourire. Un travail d’orfèvre !

Loana, sacrifiée sur l’autel du divertissement ?

Que serait le Loft sans sa figure emblématique, Loana ? La lofteuse, qui a intégré le casting de la première saison, avait fait sensation à l’époque par sa gentillesse profonde, sa sincérité vibrante, ses coups d’éclats et son physique sulfureux. Incarnée par la magnifique Marie Colomb, « Culte » rend à Loana un hommage saisissant. Il y a, chez elle, quelque chose de touchant, d’émouvant, et la série révèle la façon dont les problèmes psychologiques de la jeune femme, cumulés à cette expérience télévisuelle, ont fait d’elle un jouet à la solde du grand divertissement. Une vie difficile exposée sur la place publique, qui nous fait prendre conscience d’à quel point la souffrance de Loana était et est toujours viscérale, presque immuable, et qu’il était quasi-impossible pour elle d’échapper à ce destin tragique. D’autant plus dramatique quand on sait que que derrière la « bimbo » se cachait un QI de 139, une intelligence brute et émotionnelle rare. Mieux suivie, aidée, épaulée, avant ou après son aventure dans « Loft Story », on imagine ce qu’aurait pu être la vie de Loana…

Marie Colomb, l’héroïne de la série « Follow » réalisée là aussi par Louis Farge, trouble tant la ressemblance avec Loana est flagrante. Dans la gestuelle, la façon de s’exprimer, ou ce regard puissant, entre mélancolie et tendresse, Marie Colomb incarne une Loana toute en subtilité, sans tomber dans la copie trop conforme ou la caricature. Elle trouve ici une justesse bouleversante, transcendant la caméra de Louis Farge en un état de pureté qui touche à la grâce. Pour preuve, cette séquence de casting, lorsque Loana passe les essais avec Karim. La comédienne met en lumière les failles d’une femme fragile mais si douce, si sincère, avec tellement de simplicité et d’authenticité qu’il n’est plus question d’interprétation, mais de naturel, de talent.

Thriller médiatique dans toute sa splendeur, « Culte » a su se détacher d’une reproduction fidèle de « Loft Story » pour davantage se concentrer sur les coulisses du programme et l’arrivée de la télé-réalité en France. Ainsi, la série se transforme et devient plus intéressante, plus prenante, par cet aspect où tout devient instantanément plus grand, aussi bien les enjeux professionnels que personnels.
Portée par un casting impressionnant, « Culte » est parfois à l’image de « Loft Story » : provocante, scandaleuse, voyeuriste.

. Vous pouvez retrouver mon interview avec le réalisateur Louis Farge ici.

« Culte » dès le 18 octobre sur Prime Video.

Synopsis :
2001. Les tours du World Trade Center sont encore debout et les français sont champions du monde… M6 lance sa nouvelle émission Loft Story. Derrière les miroirs sans tain, aux manettes du show, un groupe de jeunes producteurs est prêt à tout pour se faire une place dans la cour des grands. Ils n’ont pas 35 ans et ensemble, ils doivent tout inventer. Mais l’émission va rapidement devenir un scandale de société et bousculer toutes les certitudes de ces pionniers de la télé-réalité.

Casting : Marie Colomb, Anaïde Rozam, César Domby, Sami Outalbali, Lila Guennas, Nicolas Briançon, Victor Poirier, David Marsais, Bastien Bernini…