Après avoir fait sensation avec la série multi-primée « Follow », la chaîne 13ème rue dégaine « Factice », un thriller percutant dans lequel une mère de famille reprend du service en tant que faussaire pour éponger les dettes de son mari. Réalisée par Julie Rohart, « Factice » séduit par son mélange des genres audacieux, son héroïne, ancrée dans une réalité sociale pleine de compromissions, mais aussi par son antagoniste, complexe et touchante.
Un thriller au goût d’encre et de sang
Victoire est secrétaire médicale et mène une vie de famille paisible et épanouie dans une banlieue calme avec son mari Sofiane, ses deux enfants Mia et Tom, et son frère Jérémie. Lorsque Sofiane est victime d‘un grave accident de travail et est hospitalisé pour une durée indéterminée, Victoire découvre que sa famille croule en vérité sous les dettes. Pour sortir sa famille de cette impasse, elle reprend du service en tant que faussaire. Avec l’aide de son frère, elle se lance dans le commerce de faux papiers. Mais si renouer avec un art dans lequel elle excelle est grisant, ce n’est pas sans risque : sa petite entreprise va attirer l’attention de véritables criminels, dont la mystérieuse et dangereuse Edith…
« Factice » réunit tous les ingrédients de ce que doit être un bon thriller. Dans cette intrigue où l’« extraordinaire » transforme le quotidien d’une jeune femme à priori banale, la série de Julie Rohart adopte un mélange des genres subtil et intelligent, progressif et enivrant. Ce qui commence par une comédie familiale chaleureuse au matin routinier devient très vite un drame social. Le personnage de Victoire accumule les emmerdes : l’hypothèque de sa maison, des retards de paiements sur les factures, passer en urgence le contrôle technique de sa voiture, et la perte de son emploi. Exposer ainsi la réalité d’une vie dans laquelle des millions de gens peuvent se retrouver, amène directement de l’empathie envers le personnage de Victoire, facilite l’entrée dans l’univers de la série, ainsi que les choix qui découleront de ces « mésaventures ». Et ce n’est qu’à cet instant, à ce basculement, que l’écriture scénaristique peut ouvrir la voie à l’impossible, à la fiction, au thriller. Avec ses capacités en contrefaçon, Victoire se livre donc à une activité « criminelle » de faussaire. Si on ne peut cautionner, on comprend les actes. La brutalité de la société entraîne parfois, de façon inexorable, à la délinquance. Dès lors, elle devient une véritable héroïne de télévision, transcende son quotidien en quelque chose de sensationnel, d’exaltant, en une aventure humaine poignante et sauvage, entre le social et le thriller mafieux. En entrant dans un monde dont les codes ne lui sont pas acquis, c’est une lutte intime qui démarre, sauver sa famille de ses dettes et, désormais, de la mafia. Une structure narrative maligne, renforcée par une mise en scène codifiée à la chaîne 13ème rue, à savoir une mise en scène proche de l’âme humaine, proche des personnages, à la direction artistique qui jongle sur une colorimétrie vivante et joyeuse et une colorimétrie référencée pour donner à l’aspect thriller une ambiance froide, oppressante, anéantissant tout désir d’empathie :

« D’un point de vue purement technique, nous avons travaillé des images très contrastées, des noirs très denses. La série a des couleurs qui tirent vers le bas. Et j’utilise une caméra en mouvement. J’aime imaginer que la caméra est un personnage invisible qui rentre dans une pièce et essaie de chercher des émotions d’un côté ou de l’autre. C’est pour ça qu’il y a des effets de zoom, de Dolly, de steadycam. Nous avons aussi créé un look pour la caméra avec des références comme L’Innocent de Louis Garrel ou A temps plein d’Eric Gravel. » explique la réalisatrice Julie Rohart.
Les regards sont éminemment profonds. Si les situations écrites sont justes et accrocheuses, ce sont les émotions qui passent dans le regard des comédiens, des regards aussi bien inquiétants, durs, qu’apeurés, qui appuient tout le suspens de la série. Et la caméra de Julie Rohart, couplée à sa mise en scène, est le moteur principal de son thriller. Elle insuffle de réelles sensations d’immersion, autant dans l’intimité des personnages comme souligné précédemment, que dans l’action, l’urgence de certaines séquences ou la violence (verbale et physique) que chacun des protagonistes subit. Une tension à tous les niveaux, jusque dans le montage. Travail fabuleux d’Ann Sophie Wieder et Roxane Fauré-Huet, car le montage de la série redonne du rythme et de la tension à travers des découpages minutieux sur des jeux de regards ou des affrontements telle que cette scène de danse électrique entre Jérémie Covillault et Anne Consigny.
D’ailleurs, afin de plonger totalement les acteurs dans les scènes de thriller, la réalisatrice Julie Rohart avait une méthode bien à elle : « Sur le plateau, j’utilise beaucoup de musiques, surtout dans les scènes de thriller. J’utilisais soit les musiques de notre compositeur, qui a commencé à composer en amont du tournage, soit celle du film Gone Girl. Tout devient alors habité sur le plateau. Sur la musique, je voulais quelque chose de dark po. » décrit Julie Rohart.
Deux faces d’une même pièce
Caroline Anglade campe une héroïne d’envergure sociale avec humanité, douceur et une férocité assez impressionnante lorsqu’il s’agit de sauver sa famille. Il y a une amplitude dans le jeu de Caroline Anglade, et une facilité pour passer d’une émotion à une autre, qui donne au personnage de Victoire une vraie épaisseur émotionnelle. La comédienne, plutôt habituée aux comédies, trouve là un rôle dramatique fort, à la mesure de son talent.

Anne Consigny, de son côté, incarne une antagoniste comme il n’en existe que trop rarement à la télévision. Chez elle se dégage une incroyable complexité, un caractère à la fois touchant voire émouvant. Si sa cruauté n’a d’égal que le monde mafieux qu’elle côtoie, quelques séquences interrogent sur la nature de notre rapport vis-à-vis de cet antagoniste. L’ambiguïté autour de sa caractérisation est la véritable clé de voûte d’un énième suspens qui entoure la série. Pour preuve, la scène où Edith danse seule dans son bar, où une forme de mélancolie s’impose à l’écran et s’infuse en nous.
Un moment de grâce absolue ! De la mélancolie naît alors une tendresse envers Edith, dont le passé tumultueux et mystérieux renforce une envie de la voir s’extirper de sa condition et, peut-être même, de la voir construire une amitié avec Victoire. Mais pénétrer dans ce monde, c’est se soumettre à la fatalité. Peut-on sortir d’un univers comme celui-ci ? Et, surtout, en sortir indemne ? Que ce soit pour Victoire ou Edith, peut-il y avoir une issue favorable ?
Les confrontations entre Victoire et Edith sont chaque fois d’une grande intensité. Il y a, bien entendu, l’écriture des dialogues conçue aux petits oignons, la mise en scène, mais ce sont surtout et avant tout le jeu des deux comédiennes, Caroline Anglade et Anne Consigny, qui apportent une autre dimension à ces scènes. Une dimension tragique, presque mystique, où le temps semble suspendre deux êtres au destin incertain. Chacune voyant chez l’autre, ce qu’elle aurait pu être ou pourrait devenir :

« Nous les avons pensées en opposition et en effet miroir. C’est le fil rouge de cette histoire, la rencontre de ces deux femmes qui sont les deux faces d’une même pièce. Puis, de jouer sur l’attirance et le rejet entre les deux. Encore plus avec le thème du faux : est-ce qu’on est une contrefaçon de soi-même ? Et, des deux, qui est la plus authentique ? C’est plein de nuance. Et jusqu’où ça va aller ? Quelle est celle qui va entraîner l’autre dans son abyme ? » comme l’explique le scénariste de la série Julien Messemackers.
« Factice » est une véritable série de personnages. Parce qu’une bonne histoire ne suffit pas, ce sont les personnages, leur construction et leur évolution, qui font la solidité d’une intrigue et la rendent plus immersive : « La vraie difficulté était de raconter une histoire dans un nombre de décors limités, avec peu de personnages. C’est pour ça que la série démarre ainsi, comme une comédie familiale, et qu’elle va de plus en plus vers le noir. Car toute la série a été construite autour des personnages, de leurs relations, des rebondissements sur eux. C’est une série de genre et une série de personnages. Le suspens est basé sur la psychologie, sur la tension, le basculement avec au centre cette mère qui se retrouve prise au piège d’un engrenage qui l’a dépasse complètement. » conclut le scénariste.
Conclusion
« Factice » est loin d’être une contrefaçon ou une pâle copie sans identité du genre thriller. Efficace, la série vogue intelligemment avec ses références, tout en trouvant son propre look visuel et narratif. Si effectivement la série est portée par deux comédiennes fabuleuses que sont Caroline Anglade et Anne Consigny, « Factice » est également soutenu par d’autres acteurs, intransigeants dans leur jeu : Constantin Vidal, Jérémie Covillault ou encore Michaël Abiteboul complètent une très belle sélection.
« Factice », dès le 14 janvier sur 13ème rue.
Casting : Caroline Anglande, Constantin Vidal, Anne Consigny, Jérémie Covillault, Michaël Abiteboul, Mhamed Arezki, Jennaïa, Aymé Medeville, Thomas Durand…
