[INTERVIEW] – RIVAGES : ENTRETIEN AVEC LA COMÉDIENNE FLEUR GEFFRIER, LE RÉALISATEUR DAVID HOURRÈGUE ET LE SCÉNARISTE JONATHAN RIO

En vue de la seconde semaine de diffusion de « Rivages » sur France Télévisions, la comédienne Fleur Geffrier, le scénariste Jonathan Rio et le réalisateur David Hourrègue sont revenus sur les étapes importantes autour de la création de la série et du personnage d’Abigail.

Quels ont été vos premiers sentiments en lisant le scénario de « Rivages » ?
Fleur Geffrier : J’étais très excitée lorsque j’ai vu que la série partait dans une fable écologique-fantastique. Ça m’a plu d’être dans le genre parce que c’est ce à quoi j’ai été biberonnée depuis toute petite. Quand je lisais, j’étais si heureuse en imaginant que nous allions tourner telle ou telle séquence. Ça m’intriguait autant que ça m’excitait. Puis, le personnage d’Abigail très humain avec sa trajectoire, son histoire, ses failles et ses forces. Je voulais la comprendre et la défendre. Enfin, lorsque j’ai eu David Hourrègue au téléphone, ça a terminé de me convaincre. Je voulais vraiment travailler avec lui. Ce fut une magnifique rencontre et c’est un grand réalisateur. Il m’a embarquée dans son univers avec une telle facilité. C’est une de ses grandes facultés. On pourrait le suivre partout.

Abigail est un personnage riche en émotions, qui a vécu un terrible drame. Comment avez-vous abordé ce rôle ?
F.G : Je me suis entraînée physiquement et j’ai également passé mon permis bateau ainsi que celui de plongée. Ce fut un vrai challenge pour moi. Je me suis sentie privilégiée et chanceuse de pouvoir faire tout ça. Pour ce qui est des émotions et du personnage d’Abigail, cela s’est fait de façon naturelle dans le travail, au contact des autres comédiens et de David. Je me sentie rapidement connectée à Abigail. C’était assez étonnant, presque magique. Dès qu’il était question de son drame, l’émotion arrivait instantanément. Je n’avais pas besoin de la convoquer. Comme si elle m’habitait.

[…] Je me suis un peu inspirée du personnage incarné par Rebecca Fergusson dans « Silo », parce que je regardais la série en parallèle du tournage, même si ce n’est pas des choses que je vais chercher volontairement. Elles ne se ressemblent pas mais il y avait des choses chez elle qui m’interpelaient et j’y pensais dans certaines scènes de « Rivages ». Mais nullement je ne souhaitais faire une copie ou quelque chose comme ça. C’était plus comme une pensée. Abigail est plus douce par exemple. Parfois, c’est notre tambouille d’acteur. Nous allons chercher par-ci par-là, voir une expo, écouter certaines musiques.

Vous avez suivi un entraînement spécifique pour les scènes sous-marines. Pouvez-vous nous en parler ?

F.G : J’ai appris à plonger en région parisienne, d’abord en piscine puis dans un lac de Cergy-Pontoise. C’est particulier de plonger dans un lac. On ne voyait rien avec la vase. Donc, je gardais ma monitrice de plongée de visu (rire). J’appréhendais beaucoup. Me baigner en haute mer, ça me faisait déjà peur. Pour le tournage, nous avons tourné les séquences sous-marines à la toute fin. Nous n’avons pas pu tourner dans la Manche car la visibilité est quasi-nulle. Nous avons alors tourné en Corse mais aussi en studio en Belgique. Quand on plonge pour le travail, nous sommes de suite dans une autre disposition.

Je ne me suis pas posé les questions que je me serais posé en temps normal. Je me concentrais sur ce que j’avais à faire. Nous avions 2 à 3 sessions de plongées par jour, avec 2 doublures. Il faisait froid et ma combinaison pour des raisons esthétiques n’était pas assez épaisse de fait, je ne pouvais pas tenir sous l’eau plus d’une heure. David lui, pouvait rester jusqu’à 5h sous l’eau.

Sous l’eau, nous n’avions pas de communication entre David et moi ou David et la surface. Ça passait par le chef opérateur. David faisait des signes à la caméra et à moi aussi. Pour les biens de la série, j’avais un peu appris le langage des signes pour fluidifier nos communications. Il m’expliquait à la surface ce que nous allions faire avant de tourner, bien entendu. Une fois sous l’eau, on y va. Puis, étant donné que nous avons tourné toutes ces scènes à la fin du tournage, nous nous comprenions. Nous avions eu le temps de développer une relation de travail.

« J’avais à cœur qu’on rende hommage aux marins-pêcheurs dans cette série »

Comment on s’imprègne de ce magnifique environnement qu’est Fécamp et comment la ville influe-t-elle sur vous ?
F.G : C’est un personnage à part entière dans la série. Fécamp est très présente et très incarnée avec ses falaises qui surplombent la ville d’un côté, sa mer, ce port en plein cœur, ses plages, le bruit des vagues… En novembre, il y a quelque chose de particulier là-bas. Nous l’avons tous senti. Ça met dans l’ambiance. On découvre des gens, des métiers, des vies. Tout ça, ça nous nourrit intérieurement. Puis, Fécamp met parfaitement en lumière la part sociale de la série, mais également un métier, celui de marin-pêcheur, et des difficultés d’un travail éreintant. La mer est un élément qui les nourrit et, en même temps, peut les « tuer ». J’avais à cœur qu’on leur rende hommage dans cette série. Il y a dans « Rivages » plusieurs couches de lecture intéressantes parce qu’on parle autant d’écologie que du drame familial qui touche Abigail. On s’attarde suffisamment sur chacun des thèmes abordés pour en parler de façon forte.

Thierry Godard incarne votre père dans la série. Il était d’ailleurs le Président au Festival de la Fiction de La Rochelle où vous êtes venue présenter « Rivages ». C’est un bon papa de fiction ?
F.G : Bien sûr ! J’ai eu beaucoup de chance de travailler avec lui. Humainement, c’est une personne formidable et un acteur immense. Il a une grande charge émotionnelle et il parvient à dégager quelque chose de très rassurant mais aussi de fort. Par moment, lorsqu’il m’engueulait, j’avais la petite fille à l’intérieur de moi qui ne bronchait plus (rire). Ce fut un excellent partenaire de jeu.

« Mon obsession était de trouver le moyen de ranimer la flamme qui nous a amenés vers ce métier-là » – David Hourrègue, réalisateur

Comment cette histoire a-t-elle été imaginée ?
Jonathan Rio, scénariste : Je suis issu de la région normande et nous avons dans ma famille une lignée de pêcheurs et de sauveteurs en mer. Mon arrière-grand-père fut l’un des premiers sauveteurs en mer. Il a eu tout un tas de médailles. Donc, j’ai grandi avec ces histoires. La difficulté du monde de la pêche ce sont des choses qui m’ont inspiré. Puis, j’ai toujours eu un attrait au monde de l’imaginaire. Nous avons tous grandi avec les mêmes références comme Steven Spielberg, où la poésie fantastique est vraiment magnifiée. J’avais à souhait de mélanger ces deux univers.

Quand on évoque la mer, on parle souvent les créatures sous-marines. Et plusieurs articles de presse m’ont aidé à définir certains sujets de « Rivages » comme l’impact écologique sur la mer. Un jour, j’en ai lu un sur une orque, qui avait eu un petit mort-né et, pendant 17 jours, avait fait en sorte qu’il reste à la surface pour ne pas le perdre au fond de la mer. Épuisée de fatigue, elle l’a finalement laissé tomber. Ce rapprochement du cétacé avec le deuil a été l’étincelle de tout ça. Enfin, il y eu d’autres articles sur la pollution, le trafic maritime et les conteneurs de marchandises qu’on perd en pleine mer, qui ont apporté leur pierre à l’édifice.

Pourquoi le choix de Fécamp pour tourner l’intrigue et vous David, de quelle façon avez vous capté l’essence de cette ville à travers la réalisation ?
David Hourrègue, réalisateur : Je voulais qu’on sente que l’environnement est lié à ce qui se passe au large. Je voulais une connexion directe entre les habitations et la mer. Dans ce sens-là, Fécamp réunissait dans un espace restreint tous les éléments clé de l’histoire. Le phare est connecté à la lumière, vous sentez les ports, vous sentez les embruns, cette plage…

Sur la réalisation, ma première envie était de capter en premier lieu les regards, cette gravité et la joie de vivre des marins. Vous avez des marins qui reviennent au port à minuit, leurs femmes les attendent pour les embrasser et ils repartent deux heures plus tard en mer après avoir déchargé. Ce sont ces regards-là, frappés par le soleil, creusés par le sel, qui étaient pour moi le premier rendez-vous immanquable à capter. Ensuite, il y a cette histoire de sororité inter-espèces, entre deux mères endeuillées, qui nous obligeait à être plus proche dans comment les gens se touchent, s’étreignent. Nous devions trouver le bon équilibre en le spectaculaire et l’intime.

Justement, de quelle manière intègre-t-on du fantastique à l’image dans une ville très ancrée dans le réel ?
D.H : En montrant des choses que les spectateurs n’ont pas l’habitude de voir. Nous sommes partis sur l’idée d’un merveilleux qui ne dirait pas son nom, plus qu’un fantastique ou de la science-fiction. Comment on aborde le merveilleux aujourd’hui en 2024 ? A l’ère des smartphones, à l’ère où l’on dit aux jeunes que la fin du monde est proche. C’est ce qu’on ressent énormément. Mon obsession était de trouver le moyen de ranimer la flamme qui nous a amenés vers ce métier-là. C’est un climat réaliste lentement contaminé par le fantastique et qui tend vers le merveilleux, soit avec plusieurs codes du film d’espionnage ou du thriller.

J.R : C’est l’essence même du fantastique. Plus on part du concret, plus le fantastique sera intéressant.

Et puis, il y a l’aspect social qui renforce ce réalisme. Notamment avec ces figures du marin-pêcheur et cette séquence où le personnage de Thierry Godard doit licencier certains de ses employés…
D.H : Tout à fait. D’ailleurs, « Germinal » m’a beaucoup aidé là-dessus parce que c’est une séquence profondément Germinalienne. Sur cette scène de licenciement, j’avais fait très attention au choix des figurants. La séquence s’est davantage développée sous nos yeux. Au départ, c’est Thierry qui devait donner la lettre à chacun d’entre eux et, finalement, ce sont les gens qui venaient à lui. Ce qui était encore plus dur. Il faut juste être présent et capter les regards.

Comment avez-vous caractérisé le personnage d’Abigail ?
J.R : J’aime les personnages scientifiques. Surtout lorsqu’ils vont se confronter à l’irrationnel. Puis, c’est une femme qui n’a pas voulu se confronter à son deuil, s’est arrachée à sa ville natale pour ne pas faire face à son deuil. Abigail, c’est un peu moi. On insuffle toujours un peu de soi dans la création de ses personnages. […] Très vite, sont arrivées des références liées au monde de la mer, tel qu’« Abyss », mais aussi « Premier Contact » ou « Gravity ». Ce sont trois films dans lesquels il y a une héroïne avec un point de vue sur l’autre, sur l’ouverture à quelque chose d’autre.

D.H : C’est une femme dans un milieu masculin. Il y a de nombreux moments dans la série où Abigail porte une parole de raison et, de suite, elle est remise en question par beaucoup d’hommes. Elle lance un mouvement. Elle n’a jamais le temps de profiter de ses victoires où elle impose la raison et le raisonnement face à la passion et à la douleur. Ce qui fait que ce personnage-là sera inspirant pour le public. Parce qu’outre être la porteuse de sa propre voie, c’est une femme dans un milieu hostile qui soit environnemental ou intime. […] J’avoue m’être inspiré du personnage de Jessica Chastaing dans « Interstellar ». Dans Abigail, on y retrouve beaucoup de Jessica Chastaing.

Parlez-nous de la conception de la créature…
D.H : Jonathan a établi pas mal de croquis sur des pistes liées à des légendes. Pour ma part, toujours dans cette obsession de partir sur quelque chose de réel, de mêler des créatures mythologiques (Kraken…) à des formes connues du grand public. J’ai fait la rencontre du raie manta sous l’eau qui m’avait choqué par sa magnificence, sa beauté. Un moment magique qui a marqué ma vie. Je me suis donc inspiré de ça, le tout en combinant avec la théorie du gigantisme abyssal. C’est ainsi qu’elle est née. Ensuite, elle a d’abord été moulée puis conceptualisée en 3D.

Interview réalisée au Festival de la Fiction de La Rochelle.

Ma critique de la série est à retrouver ici.

Synopsis :
A la suite du naufrage inexplicable d’un chalutier et de ses marins-pêcheurs qui demeurent introuvables, Abigail, océanographe, est envoyée par l’IFREMER en mission à Fécamp, sa ville natale, qu’elle a quittée quelques années plus tôt à la suite d’un drame familial. Alors que ses recherches progressent, de nouveaux phénomènes mystérieux se produisent en mer, rendant impossible l’activité des pêcheurs, pourtant essentielle à la vie locale. Abigail va comprendre que ces catastrophes pourraient avoir pour origine une présence sous-marine à même de bouleverser le fragile équilibre entre l’homme et la nature… Et si la cause des perturbations ne correspondait à rien de connu ?

Casting : Fleur Geffrier, Thierry Godard, Guillaume Labbé, Olivia Côte, Jean-Marc Barr, Jonas Bloquet, Lucia Passaniti, Anne Loiret, Youcef Boucif…