[CONVERSATION ARTISTIQUE] : THIERRY NEUVIC, ACTEUR TOUCHE-À-TOUT : « Toute mon enfance a été marquée par des visages, des voix, des acteurs, des histoires, des plans »

Dans « Made in France », Thierry Neuvic incarne un garagiste dont le mariage vole en éclats après une tromperie. Un nouveau rôle puissant pour l’acteur, qui continue une carrière télévisée intense. Avec un personnage comme celui-ci, il était intéressant de revenir sur sa manière d’aborder son métier d’acteur, sa vision du jeu, et de créer des liens avec ses partenaires. Au travers un parcours atypique entre les États-Unis et la France, des anecdotes de tournage et des souvenirs uniques, Thierry Neuvic se confie sur ce qu’est être acteur et les temps forts de sa carrière.

Pour vous, qu’est-ce qu’un acteur, quelle définition vous en donneriez ?
Les définitions de l’acteur sont multiples. Basiquement, c’est raconter des histoires en incarnant des personnages. Mais c’est surtout raconter le monde, tenter de le comprendre, et donner parfois un point de vue éclairant sur celui-ci, sur les situations ou les caractères. Pour moi, c’est une compréhension du monde et un décryptage de l’humain.

« Jouer des personnages, me déguiser […] me permettait de m’échapper de moi, de ma condition »

Être comédien, ça a toujours été une évidence pour vous ?
Avec le recul, visiblement oui. Cependant, cela n’a jamais été formulé concrètement. Je n’ai jamais dit clairement « Je veux être comédien ». J’ai même l’impression que c’est arrivé par hasard. Néanmoins, aujourd’hui, je m’aperçois que j’ai toujours voulu échapper à une certaine réalité et j’ai toujours aimé le jeu. À 18 ans, je me suis retrouvé dans un petit village du sud de la France après avoir quitté la banlieue parisienne que je trouvais triste et morose. Dans ce village, il n’y avait pas grand-chose à faire sauf des cours de théâtre mais aussi de musique et de poésie. Comme par hasard ! Je me suis donc inscrit à toutes les activités culturelles. J’ai pris instantanément un plaisir fou au cours de théâtre. Il s’avère que j’étais le seul garçon à suivre ces cours de théâtre, avec toutes les tranches d’âge, de la jeune fille à la grand-mère. Je jouais alors tous les rôles, de l’enfant au grand-père. Tout ça m’a donné des perspectives, m’a ouvert des horizons que j’imaginais. Ma prof de théâtre m’avait dit que j’avais un truc évident mais que je ne pourrais pas faire ce métier si je restais ici. Je suis retourné à Paris où j’ai suivi d’autres cours de théâtre. Puis, tout s’est enchaîné. Ce fut des petites aventures qui m’ont amené là.

Quand vous dites que vous vouliez échapper à une certaine réalité, est-ce que vous vous êtes réfugié dans des personnages ?

Oui, certainement. Je m’en suis rendu compte plus tard, mais depuis ma plus tendre enfance, j’ai été nourri par le cinéma et la télévision. J’ai en partie été élevé par ma grand-mère et mon oncle et, ce dernier, est un grand cinéphile. Il m’emmenait voir plusieurs films par week-end. Toute mon enfance a été marquée par des visages, des voix, des acteurs, des histoires, des plans. Je suppose que ça a imprimé très fort chez moi. Effectivement, ça me permettait d’échapper à une réalité qui ne me convenait pas ou dans laquelle je n’étais pas à l’aise. Enfant, je parlais peu, le monde pouvait m’effrayer et j’étais assez timide. De fait, jouer des personnages, me déguiser, me faire accepter d’être regardé parce que ce n’était pas vraiment moi, me permettait de m’échapper de moi, de ma condition.

Légende : Thierry Neuvic dans « La Belle et Sébastien »
Droits d’auteur : Eric TRAVERS, © Eric TRAVERS

Au théâtre, vous avez pu jouer dans des pièces classiques telles que « Cyrano de Bergerac », « L’Avare » et même une adaptation du roman « Illusions Perdues ». En tant qu’acteur, de quelle façon s’approprie-t-on ces textes classiques ?
Je n’ai pas de méthodes particulières. Je lis beaucoup les œuvres en question. Pour « Cyrano de Bergerac », je sais que je l’ai lue des milliers de fois. À force de le lire et de le relire, ça vous imprègne, vous commencez même à vivre avec des pensées qui ne sont pas les vôtres mais celles liées à ces textes. Ne penser qu’à ça, fait que chaque caractère s’imprime en vous. Ensuite, à vous de le rendre au mieux. Ma méthode de travail est celle-ci, celle du geste lent comme on l’appelle. On laisse descendre les choses gentiment jusqu’au fond puis, ensuite, on les porte.

Avec la pièce « Cyrano de Bergerac » de Valérie Nègre, vous avez fait une tournée dans toute l’Italie. Parlez-nous de cette expérience à l’étranger…
Nous partions un peu comme à l’époque, en roulotte. C’est un organisme italien qui avait commandé cette pièce en Italie pour la jouer en français. Nous sommes donc partis avec nos décors, nos costumes, nos maquillages, épaulés par deux techniciens italiens. Et nous avons joué dans toutes les villes d’Italie, dans toutes les salles, du gymnase au Grand Théâtre National. Il y avait cette notion de troupe à l’ancienne. Nous faisions tous les métiers. Nous participions tous au montage et démontage du décor, etc… C’est là que nous nous rendions compte qu’un métier sans l’autre, ça ne fonctionne pas. C’est-à-dire que juste l’acteur, ça ne suffit pas. Il a besoin d’un décorateur, d’un costumier, d’un maquilleur, d’un éclairagiste, etc. J’ai eu très vite cette notion d’équipe et que personne n’a plus de valeur que l’autre. Nous avons réalisé plus de 200 dates et j’ai pu visiter toute l’Italie. Une aventure folle et joyeuse.

Votre premier film, c’était « Code Inconnu » de Michael Haneke. S’en sont suivis de jolis films, dans de jolis rôles « Les Papas du Dimanche », « Les Francis », « L’Affaire SK1 » ou encore les « Belle et Sébastien ». À la télévision, on peut citer vos rôles dans « Clara Sheller », « Sam », Mafiosa ». Qu’est-ce qui vous fait dire « oui » à un rôle ?

Je ne suis pas dans le calcul de quoi que ce soit, ni dans une analyse. C’est à l’instinct. Je lis un texte et il m’évoque des choses ou non. Lorsque je vois que je commence à interpréter des petits bouts, à jouer pendant que je le lis, à me projeter, à imaginer des choses, pendant que je lis, c’est qu’il y a déjà un intérêt. Si je reste à distance du texte, c’est qu’il n’y a rien qui me touche. Et ça rejoint ce que je disais tout à l’heure sur la définition de l’acteur, si j’y vois aussi un écho avec le monde que je regarde.
Ensuite, c’est la rencontre avec le réalisateur ou la réalisatrice, parfois même les producteurs, qui peut être déterminante.

Légende : Hélène de Fougerolles et Thierry Neuvic sur le tournage de la série « Sam ».

« Regarder Clint Eastwood diriger, c’est magnifique »

Il y a également un film avec Clint Eastwood, « Au-delà », aux côtés de Cécile de France et Matt Damon. C’était comment de tourner sous l’œil de Clint Eastwood ?
C’est assez impressionnant mais ça l’est dès la première seconde. Vous passez un casting dans un hôtel parisien et vous vous dites que vous avez 1 chance sur 1000 d’être pris. Un soir, vous buvez un verre avec un pote en terrasse, on vous demande si vous êtes bien assis car Clint Eastwood vous a choisi. C’est Noël en juin (rire). Je pars sur cette aventure mais je ne rencontre pas encore Clint Eastwood. Un mois passe et vous ne le rencontrez toujours pas, 15 jours avant le tournage toujours pas, puis 2 jours avant toujours rien. Là, la pression commence à monter. Je trouve ça bizarre. La veille du tournage, je suis encore dans l’attente de la rencontre. Je passe les essais costumes, etc, mais Clint Eastwood reste invisible. D’autant que moi, j’ai été nourri par ses films, ses personnages, ses western spaghettis. Le jour du tournage, on m’amène dans ma loge, je me prépare. 1h avant de tourner, on vient me chercher pour me présenter Clint Eastwood. Dans ma tête, je me dis « Enfin ! » (rire). Je sors de ma loge et je le vois au loin, sa démarche reconnaissable entre mille, ce rythme lent, il arrive vers moi la tête baissée avec une casquette. Donc, je ne voyais toujours pas son visage. À 50cm de moi, il lève la tête et me dit : « Hi ! » avec un grand sourire. C’est impressionnant et, pour être honnête, je me sentais un peu con. Je ne savais pas quoi lui dire. Je commence à lui demander pour mon personnage, ce qu’il attend. Il pose une main sur moi pour m’interrompre et me dit : « Ton personnage, toi seul le connaît. Personne d’autre le connais mieux que toi. Tu as passé des essais, tu as fait une proposition et tu sais qui il est. Personne ne doit te dire comment jouer. »

Le regarder diriger est magnifique. Il y a une sorte de décontraction, de hauteur et une conscience parfaite de ce qu’il dégage, de l’impact qu’il peut avoir les uns sur les autres. Par exemple, il y avait une séquence de débrief entre journalistes (mon personnage est journaliste dans le film) à Londres. C’était le matin très tôt, et tout le monde ramait un peu. La scène manquait de rythme. Clint Eastwood nous a regardés et il a quitté la salle. Il est revenu quelques minutes plus tard avec son Stetson (un chapeau) sur la tête et a tourné autour de la table sans dire un mot.

Légende : Thierry Neuvic dans le film « Au-delà ».
Créateur : Courtesy of Warner Bros. Picture Droits d’auteur : ©2010 Warner Bros. Entertainment Inc.

Personne ne parlait, nous le regardions. Il est revenu derrière son combo, a prononcé le mot « Action ! » et tout le monde s’est réveillé. En même temps, nous finissions toujours à l’heure voire en avance et, parfois, nous nous retrouvions sur une plage à Hawaï à siroter des bières en train de parler de sport.

J’ai eu la chance de répéter un plan à ses côtés, un plan de grue. Il voyait que je m’intéressais à la technique et il m’a demandé si je voulais le faire. Il m’a fait répéter le plan de caméra, que j’ai pu faire. C’est au début du film, lorsqu’il y a le tsunami. Dans une vie d’acteur, c’est un moment unique.

« Robert Downey Jr. est mon héros absolu »

Vous faites une apparition dans « Sherlock Holmes : Jeu d’Ombres » au côté de Robert Downey Jr., Jude Law et Noomi Rapace. Une séquence dans un sous-sol parisien, où vous échangez avec eux avant de vous suicider. Est-ce que vous pouvez nous raconter les coulisses de cette séquence ?

C’était assez fou là aussi. Le film était tourné intégralement et je ne sais pas pourquoi, les scènes ne convenaient plus. La production a alors pris la décision de retourner les scènes et de refaire un casting pour trouver un autre acteur. *
Je me retrouve donc à Londres, dans la suite d’un grand hôtel, avec des textes envoyés à la dernière minute que je révise toute la nuit. Le lendemain, alors que je suis dans ma loge pour le maquillage, je vois débarquer Robert Downey Jr. en jogging. Mon héros absolu ! Il arrive comme un copain, me tape dans la main, ravi de tourner avec moi. Il me met en confiance et me détend totalement.
Une fois sur le plateau, Guy Ritchie, le réalisateur, vient me voir et m’annonce qu’il a modifié tout le texte. Je me débrouille en anglais mais j’avoue que j’étais flippé de tout revoir à la dernière seconde. Robert Downey Jr. s’approche de moi, grande classe, et me rassure :

« Ne t’inquiète pas, on s’en fout du texte. Tu as du charisme, tes répétitions étaient supers. Si on se trompe, on recommence, on est là ». Nous avons tourné la scène, et tout s’est bien passé. Cela a duré environ une journée et demie.

* Ils s’avèrent que c’est Gilles Lellouche qui avait tourné les séquences à Paris. Des reshoots avaient été prévus sur ses scènes, l’acteur, engagé sur le tournage d’un autre film, devait adapter son emploi du temps avec la Warner. Or, il n’a jamais été rappelé selon ses dires.

On dit souvent que Robert Downey Jr. a l’attitude d’un Tony Stark dans la vraie vie. C’est vrai ?
Robert Downey Jr. a cette démarche et le corps très droit, il a vraiment ça, oui. C’est vrai qu’il en a joué beaucoup dans d’autres rôles au cinéma et lui-même a avoué que le film « Oppenheimer » de Christopher Nolan lui avait permis de jouer à nouveau. Mais techniquement, c’est un acteur brillant. Je leur regardais répéter ses scènes, où il y avait des mouvements de caméras et de lumières très précis, où il devait se positionner à tel endroit à tel moment, tourner la tête à ce moment-là pour que le regard tombe pile poil dans la lumière et, c’est une machine de guerre. Et sur ce film, il avait effectivement cette allure à la Tony Stark.

Durant votre carrière, vous avez tourné parfois dans de magnifiques environnements naturels. Dans « Made in France », par exemple, vous avez pu tourner dans l’ancien hôtel particulier de la comtesse Du Barry. En tant que comédien, de quelle façon appréhendez-vous ces environnements avant et pendant le tournage ?
Cela dépend de ce qu’on a à y faire et de quel lien votre personnage a avec cet environnement. Sur « Made in France », mon lieu à moi, c’était mon garage à Montreuil. C’est donc un milieu que mon personnage connaît bien. Lorsqu’il débarque dans des endroits comme Versailles, j’y vais avec une grande virginité. J’arrive sur le lieu en le découvrant en même temps que mon personnage. Néanmoins, si cela avait été l’inverse, si j’avais à incarner un personnage mondain habitué à des endroits luxueux, je demanderais à y aller en amont, à me sentir à l’aise, à toucher les objets, à me balader dans le décor.

Sur des tournages comme « La Belle et Sébastien », par exemple, je suis arrivé 4-5 jours avant le tournage et j’ai fait de grandes randonnées pendant des heures dans la montagne. Je l’appréhende et l’apprivoise ainsi, en traînant dedans, en me perdant parfois. Je passe peu de temps dans ma loge, je préfère me balader, aller sur les décors, etc. Il faut que tout insuffle en moi.

« Avec mes partenaires, je n’ai jamais eu le moindre problème »

Au cinéma et à la télévision, vous avez formé des duos magnifiques. De manière générale, comment vous abordez l’idée des duos en fiction, notamment pour tout ce qui est alchimie ?
C’est un travail de directeur ou directrice de casting ainsi que du réalisateur. Quand ils sont de bons instincts, le travail qu’ils font fait qu’ils réunissent des gens dont ils pensent que l’alchimie sera bonne. Je suis plutôt une bonne patte, si je puis dire, et je m’entends rapidement avec les gens. De temps à autre, il m’est arrivé qu’on me dise qu’un tel ou tel est « chiant » et, je crois que j’arrive à instaurer de simplicité. Les alchimies sont quelquefois plus naturelles qu’avec d’autres mais je fais toujours en sorte de mettre une proximité et une simplicité dans l’échange qui fait que ça se passe généralement très bien. Je n’ai jamais eu à affronter un ou une partenaire où nous devions jouer une complicité alors que c’était la guerre entre nous. Je n’ai jamais connu cela parce que je ne laisse pas la place à ça.

Sur « Made in France », que ce soit Cécile Bois ou Antonia Deplat, ils s’avèrent que ce sont des personnes avec le même caractère que moi à savoir, des gens qui aiment la simplicité. Encore une fois, j’ai eu de la chance. À la lecture, nous avions déjà cette connivence immédiate, une même approche du travail, pas d’égo. Cela apporte une facilité de jeu et des improvisations possibles. Nous nous apportons une écoute, un regard, des points de vue sans que ce soit ni de jugement, ni d’influence mais un simple échange. Avec mes partenaires, je n’ai jamais eu le moindre problème. C’est une chance.

Dans « Made in France », il y a une scène bouleversante où Cécile vous ordonne de quitter la maison, fouille dans les placards, jette des vêtements… Même si ça reste du jeu, comment on reçoit cette colère, cette haine dans des scènes d’engueulades ?
On la reçoit telle qu’elle nous est balancée à la figure. Nous connaissons les raisons de cette colère, nous sommes dans nos petits souliers et, lorsque c’est admirablement joué comme c’est le cas de Cécile, on l’accepte et on baisse les yeux. Cette scène dure environ 2 min, et c’est ça qui est génial avec ce métier, c’est que pendant ces quelques minutes, vous vivez pleinement, intensément toutes ces émotions.

« Made in France » dès ce mercredi 15 janvier sur France 2.

Synopsis :
C’est la crise ! Rita, 50 ans, découvre que son mari Olivier l’a trompée. Or Rita et Olivier c’est 30 ans de vie commune, 4 enfants, et quand elle ne s’occupe pas d’eux, Rita assiste Olivier en faisant la compta de son garage-carrosserie. Mais qui est cette « autre » femme ? Olympe, 38 ans, cadre dirigeante chez Valières, grande marque française de maroquinerie de luxe est l’opposé de Rita. Femme de pouvoir, elle est issue d’un milieu très privilégié. Bête de travail et d’ambition, elle est chic, belle, et possède un CV long comme le bras. Rita décide de la confronter et se rend au siège de Valières. Mais rien ne se passe comme prévu. Et alors que Rita a toutes les raisons de détester Olympe, et Olympe de se méfier de Rita, Rita va au contraire, bien qu’elle n’y connaisse rien au monde du luxe, devenir l’assistante d’Olympe ! Forcées de travailler ensemble, combien de temps un tel duo pourra-t-il tenir ?