Un jeune pianiste de renom (Oscar Lesage) voit sa vie basculer au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il est contraint de collaborer au sein d’un orchestre de l’Allemagne Nazie afin de sauver la femme qu’il aime (Pia Lagrange), juive. Une lutte pour la survie et l’espoir se profile avec pour unique objectif : se retrouver et s’aimer. Un film poignant autour d’un héros torturé par sa collaboration, que le réalisateur Jacques Otmezguine met en scène avec beaucoup de tendresse.
Le dilemme de l’amour
Commençons par évoquer le défaut majeur du film avant d’analyser ses qualités. Si la chronologie de la narration est plutôt bien gérée, sa façon de vouloir tout raconter (l’enfance de François Touraine dans La Grande Dépression, sa relation naissante avec sa professeur de musique, sa dualité, l’après-guerre et sa réhabilitation), fait que le film passe à côté de son sujet principal, à savoir la collaboration forcée de François en Allemagne durant pleine Seconde Guerre mondiale. Parce que le « Choix du Pianiste » est avant tout une histoire d’amour à travers le temps, cette épée de Damoclès au-dessus de la tête de François et Rachel, à ce moment précis de leur histoire, ne se ressent jamais intensément. Le film effleure cette période tragique dans la vie de François, au point qu’on ne ressent pas assez sa douleur de collaborer à cet instant du film, ni, pour Rachel, sa lutte pour survivre dans un milieu hostile. Ces prises de positions scénaristiques sont intrinsèquement liées à un problème de budget. Un film d’époque coûte cher, la figuration également, sans compter les décors et les costumes. De fait, difficile de tourner un film en plein cœur de l’Allemagne Nazie, avec pour décorum une multitude de salles de concerts, qui sont peut-être la cause de ces ellipses temporelles sur cette partie du film. Et pourtant…

… Le film a d’énormes qualités. Que ce soit la première partie, qui dévoile l’enfance de François Touraine jusqu’à son ascension en tant que pianiste, et sa dernière partie, celle de sa réhabilitation ainsi que son retour difficile sur le devant de la scène, alors que ce dernier est hanté par sa collaboration, « Le Choix du Pianiste » offre des moments d’une splendeur rare. Oui, le film dévoile beaucoup de choses mais – mis à part une rapidité dans l’exécution de son thème principal – il le fait bien !. Au travers des dialogues d’une beauté pure, émotionnellement puissante, ou d’une violence parfois crue, le réalisateur Jacques Otmezguine parle de la musique, de l’amour et des choix moraux avec une justesse époustouflante, nous confrontant nous-mêmes à nos propres démons, notre propre condition d’être humain, à notre propre vision du monde.
Et puis, il y a sa façon de filmer la douceur des visages, la détresse d’un regard, la crispation d’une situation inéluctable, la fureur d’une colère. Tout dans la caméra de Jacques Otmezguine – porté évidemment par un casting grandiose – immerge dans les sentiments de ses héros et héroïnes. Son objectif sonde l’âme humaine au cœur d’une profondeur troublante, émouvante.

Son héros, torturé, est également une des réussites du film. On touche au sublime du héros de cinéma par excellence. Une histoire tragique, que les Dieux grecs envieraient. Oscar Lesage, dans ce premier rôle, et par son côté théâtral dans l’acting dû à sa formation classique, rappelle ces tragédies grecques et shakespeariennes. Car il y a du Shakespeare dans « Le Choix du Pianiste », dans sa conception dramatique de l’amour mais aussi dans sa beauté.
Oscar Lesage, lui, transcende François Touraine en un personnage qui assume ses sentiments, assume sa sensibilité, sa colère, sa tristesse, ses larmes.
Et même si la partie « collaboration » est expédiée avec ce qu’elle comporte sur la moralité de ces actes en cette période, le jeu d’Oscar permet néanmoins d’endurer et comprendre toute la culpabilité inscrite dans sa chair, car des scènes le lui autorise. Il trouve ici un rôle lui offrant la possibilité d’afficher une large palette de jeu, qui nous charme autant qu’elle nous bouleverse. Une figure héroïque de haute-volée qu’Oscar Lesage incarne pleinement, dans sa complexité la plus totale.
Enfin, un des autres points forts du film, c’est la relation entre François Touraine et sa sœur, Annette (Zoé Adjani). Une relation difficile, qui démarre dans l’enfance avec ce sentiment d’abandon ressenti par Annette, alors que son frère est un jeune prodige du piano. Peut-être une rancœur qui ne la quittera jamais. Elle se tournera alors vers la collaboration et annoncera la mort de Rachel dans une scène de confrontation avec son frère, d’une brutalité sans équivalence. Une séquence saisissante qui interroge sur la nature de cette collaboration. Et c’est là, cependant, qu’une petite frustration demeure. Car la naissance du désir de collaboration chez Annette n’est jamais explicitée. Parce que ce désir, semble-t-il, est peut-être née de la frustration de voir son frère réussir une carrière brillante de pianiste, elle qui adorait le piano mais n’avait pas son talent. Il aurait été intéressant de voir cette évolution et la façon dont elle a sûrement cultivé cet esprit de vengeance jusqu’à arracher et abandonner à son sort la femme qu’aimait son frère.
L’importance de la culture et de la musique

Au-delà de l’histoire d’amour, « Le Choix du Pianiste » est un film sur la musique et son importance sur la conscience de l’être humain. Dès les premières scènes du film, le spectateur est déjà plongé dans une conversation houleuse entre le père de François (Philippe Torreton) et la professeure de musique des Touraine. Pour le père, François doit devenir un homme, figure forte, insensible afin d’être impitoyable et dure en affaires car il doit reprendre l’entreprise familiale. De l’autre, une position culturelle, celle de l’épanouissement, de l’ouverture d’esprit, de l’éveil par l’art et notamment la musique. Ce sont donc deux univers qui se percutent.
Ainsi, le réalisateur et scénariste Jacques Otmezguine dénonce la définition archaïque de ce que doit être un homme, de comment il doit se comporter. Une construction de la masculinité qui se fait au détriment de la grandeur d’âme, de la noblesse des sentiments, de la richesse des émotions. On dit souvent qu’un homme ne doit pas pleurer, si, il le doit !
« Même en temps de crise, les artistes ne sont pas épargnés ». Une phrase prononcée par François, à l’approche d’une guerre imminente dans toute l’Europe. Une phrase qui trouve un écho particulier à l’heure où le fascisme montre de nouveau son nez. Parce qu’elle représente ce que défend Rachel, l’éveil des esprits et des consciences, la culture est rapidement évincée chez la population, se transforme en outil de propagande et est conservée par une caste bourgeoise pour laquelle a joué François à contre-coeur. Un bon rappel que la solidarité envers les artistes doit être absolue !
Conclusion
« Le choix du pianiste » est une œuvre intimiste, superbement réalisée, filmée par ailleurs dans des décors minimalistes impactant et renforçant cette notion de l’intime. Oscar Lesage et l’ensemble du casting (Zoé Adjani, Philippe Torreton, Laurence Côte…) sont admirables, et livrent des performances qui auront une vraie répercussion émotionnelle sur le spectateur. Et même si le film rate son sujet, ne l’explore pas suffisamment, la narration donne une histoire complète (de l’enfance de François Touraine à sa nouvelle vie après la guerre) captivante.
« Le choix du pianiste » le 29 janvier au cinéma.
Casting : Oscar Lesage, Zoé Adjani, Pia Lagrange, Philippe Torreton, Laurence Côte, ANdréa Ferréol, André Manoukian, Nicolas Vaude, Marie Torreton…
