L’Alliance européenne s’est associée pour développer une série sur l’un des événements les plus marquants de l’année 2021 : la prise de Kabul par les talibans et la chute de l’Afghanistan sous le joug de l’islamisme radical. Réalisée par deux Polonaises, Kasia Adamiket Olga Chajdas, et portée par un casting international de haute-volée, « Kabul» nous plonge dans l’intensité des ultimes heures d’une ville prête à tomber, où le désespoir se confronte alors au dernier rempart d’une humanité sur le départ.
La diplomatie en tête-à-têteavecl’horreur
« Kabul » est une série de point de vue. Un choix intelligent afin de multiplier les enjeux et les tensions scénaristiques dans tous les décors où se déroule l’action : les rues de Kabul, l’ambassade de France – la seule restée ouverte – et l’aéroport international. Mais aussi pour révéler la manière dont les différentes forces armées et diplomatiques ont géré l’afflux d’Afghans paniqués par l’arrivée des talibans au pouvoir ainsi que la logistique qui fut requise pour évacuer un maximum de gens.

Dans ce vacarme désespéré, on y suit la famille Nazany, dont les membres sont séparés. Luttant pour leur survie, chacun va se frayer un chemin dans une ville en pleine mutation et tenter de rejoindre l’ambassade française ou l’aéroport international dans l’espoir de se retrouver et rejoindre ensemble l’Europe. Dans le même temps, la série met en scène toutes les nationalités présentes sur le sol afghan depuis le début du conflit : la diplomatie française, emmenée par les brillants Jonathan Zaccaï, Olivier Rabourdin et Thibault Evrard, la diplomatie italienne, conduite par le magnifique Gianmarco Saurino, l’armée allemande et une soldate interprétée par Jeanne Goursaud revenue en Afghanistan avec pour objectif de sauver le Général Hassan – recherché par les talibans -, l’armée américaine et la corporation de la CIA supervisé par l’acteur Eric Dane.

Grâce à un montage dynamique, nous passons d’une vision à une autre, d’un problème à un autre, étirant le récit jusqu’à son paroxysme. La première partie de la série, sans la présence visible des talibans à l’image, reste pourtant suffocante. Les deux réalisatrices parviennent, par le biais du regard d’une mère de famille, d’une jeune femme et d’une petite fille, à nous faire comprendre à quel point leur vie va basculer dans la noirceur. De petites touches subtiles avant la confrontation. Et tandis que l’évacuation se poursuit, les diplomates aussi font face à une énorme pression car les talibans sont bien plus en avance que prévu. Là aussi, l’écriture et la mise en scène transmettent parfaitement la manière dont le stress influe sur le corps et la réflexion humaine.
Il faut réfléchir vite, proposer des solutions rapides, improviser si besoin. Une avalanche de gesticulations et de dialogues précipités d’une rare précision.
Cette tension est accentuée lorsque les talibans entrent dans la ville de Kabul. Les auteurs exposent alors des séquences choc, notamment oppressives envers les femmes. Parmi elles, Zahara, procureur, est pourchassée et obligée de quitter le pays sous peine de mort. Alors que sa fille, Amina, infirmière subit les nouvelles lois islamiques au sein de l’hôpital : les talibans murent certains couloirs afin de séparer les hommes et les femmes qui ne peuvent plus travailler ensemble. Dans ce contexte, comment soigner les patients dans de bonnes conditions ? La question est posée. Toute la bêtise de leurs croyances archaïques se révèle au grand jour. Mais l’impact, lui, est bien réel et conduit certains protagonistes à s’adapter ou à quitter les lieux, les obligeant donc à choisir entre la morale, le devoir ou la « désertion » de leur pays. Des dilemmes déchirants qui nous ramènent à notre propre condition et notre chance d’avoir encore nos libertés fondamentales d’exister, de penser et de choix.
Pour revenir sur la mise en scène, les deux réalisatrices optent pour une caméra toujours dans l’urgence, toujours en mouvement, au plus près des personnages qui, eux aussi, sont en perpétuelle activité. Une prouesse étant donné qu’une grande partie de la série se déroule presque en huis-clos dans des ambassades ou des bureaux à l’aéroport. Dans ce bouillonnement énervé et anxiogène, Kasia Adamiket Olga Chajdas n’oublient pas les sentiments. Leur caméra est également le miroir des émotions. Bien qu’il faille garder la tête froide, être inflexible et parfois dur, l’empathie est le point commun à chacun des personnages et se manifeste sous différentes formes : sur le visage souvent impartial et neutre de Jonathan Zaccaï, l’optique se glisse dans ses yeux et y expose le doute, la peur et aussi la honte, celle d’avoir abandonné tout un groupe d’Afghans et de ne pas avoir pu tenir sa promesse. Sur le visage du consul italien, se révèle toute la beauté de l’humanité. La force et la détermination de vouloir sauver tout le monde mais contraint par une bureaucratie ridicule et des soldats américains peu enclins à obtempérer. Sur le visage d’Amina, la tristesse de quitter un amant, de quitter un travail qu’elle aime, et l’espoir de survivre, de donner un avenir à sa jeune patiente.
Tous ces points de vue, s’ils ne se confrontent jamais à l’image, se confrontent néanmoins dans leurs yeux, créant un unique regard, celui de la douleur…
Le soleil contre l’obscurantisme

Lorsque le soleil se lève, c’est un nouvel espoir qui naît. Mais « Kabul », dans son désir d’être fidèle à la réalité, prive son public d’un happy-end. Parce que la communauté internationale les a abandonnés. Parce que malgré toute la force diplomatique mise en œuvre dans les dernières heures, cela n’était pas suffisant pour sauver tout le monde, et parce qu’il n’y a plus rien à faire sinon attendre le soulèvement d’une nouvelle génération suffisamment courageuse pour se libérer des chaînes du fanatisme religieux. À la fin de la série, les mots de Zahara résonnent au plus profond de notre âme : « On ne changera rien. On est impuissants. Il n’y a plus d’espoir Amina. Il n’y en a plus du tout ».
Conclusion
Série nécessaire pour comprendre la complexité logistique et d’organisation du départ de la communauté internationale d’Afghanistan, « Kabul » n’en reste pas moins une fiction profondément humaine et bouleversante. Les émotions, au cœur du projet, transportent la série dans une autre dimension dans laquelle se conjugue l’impensable d’une tragédie humaine au désespoir de l’abandon et de la perte. La caméra des réalisatrices Kasia Adamik et Olga Chajdas offre une authenticité face à l’impuissance des uns et des autres et, à travers l’optique, rendent aussi un hommage vibrant à ces femmes désormais seules.
Mon interview avec le comédien Jonathan Zaccaï est à retrouver ici.
« Kabul » le 31 mars sur France 2.
Synopsis :
Les Américains et leurs alliés de l’OTAN se sont engagés à quitter l’Afghanistan d’ici le 31 août. L’offensive des talibans progresse résolument vers la ville.
Alors que le personnel diplomatique et militaire français, italien, allemand et américain se prépare à partir, la famille Nazany est dans un état de déni face à la situation. Zahara, célèbre procureure, refuse de céder à la pression et se rend au tribunal. Sa fille, Amina, travaille toujours à l’hôpital, où il lui reste quelques mois de stage avant de devenir chirurgienne. Son fils, Fazal, attaché de camp pour le Colonel Omid de l’armée afghane, est posté à l’un des principaux points de sécurité de Kaboul, la redoutable route de Jalalabad. Seuls leur père et le mari de Zahara, Baqir, lucide, les enjoint à fuir le plus rapidement possible. Mais en quelques heures, Kaboul tombe aux mains des Talibans. Nous sommes le 15 août. Alors que la population, paniquée, se précipite vers l’ambassade française ou vers l’aéroport international, les services occidentaux tentent d’imposer de l’ordre dans le gigantesque chaos, pour sauver ce qui peut l’être.
Dispersés dans la ville, en proie à la panique et au chaos, les Nazany vont devoir lutter pour fuir, se retrouver… et survivre.
Casting : Jonathan Zaccaï (Mister Spade, Le Bureau des légendes), Thibault Evrard (La nuit du 12, Paris Police 1905), Olivier Rabourdin (Benedetta, Guyane), Jeanne Goursaud (Pax Massilia), Ludwig Blochberger (Commissaire Dupin), Gianmarco Saurino (L’estate piu Calda), Valentina Cervi (Medici, Jane Eyre), Vassilis Kukalawi (Kandahar), Shervin Alenabi (Téhéran). Avec Eric Dane (Euphoria, Grey’s anatomy).

1 commentaire sur “[CRITIQUE] – KABUL : AU CŒUR DE L’ENFER”
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