Thriller fantastique 100 % français, « Anaon » déborde d’amour pour le genre. Sous l’œil d’un réalisateur passionné et inspiré par le cinéma américain dans tout ce qu’il a de sublime, David Hourrègue (« Rivages ») livre une histoire pleine de poésie, d’émotions, à l’expressionnisme fulgurant. Ou quand la réalité se confronte au merveilleux, les portes de l’au-delà vous sont ouvertes… mais à quel prix ?
Une plume distinguée
Max (Guillaume Labbé) est veuf depuis neuf mois et s’occupe désormais seul de sa fille Wendie (Capucine Mallare). Major à la gendarmerie de Harz en Bretagne, il est chargé de l’enquête autour de la disparition mystérieuse d’une jeune adolescente. Une série d’événements étranges et terrifiants vont pousser Wendie et ses amis à vouloir eux aussi faire la lumière sur ce qui se passe. Alors que son père remonte la piste d’un agresseur en série, la jeune fille comprend de son côté que quelque chose d’anormal est à l’œuvre : quelque chose de surnaturel, qui pourrait avoir trait au folklore local… et aux terrifiants pouvoirs que Wendie développe et qu’elle cache à son père. Malgré le deuil, les secrets et les non-dits, chacune de leurs avancées pousse un peu plus Max et Wendie l’un vers l’autre. Et pour obtenir des réponses, ils devront faire famille à nouveau.
« Anaon » est la seconde création originale de Bastien Dartois. Après un passage sur des séries comme « Panda » et « Erica », il lance aujourd’hui ce projet ambitieux imaginé depuis la Femis, un pari risqué dans un paysage télévisuel français encore réticent à produire ce type de séries. Bastien Dartois est de cette génération de scénaristes qui continuent de faire bouger les lignes. En outre, lui aussi est imbibé de la culture américaine et donc par le fantastique et la science-fiction, tout comme ses deux collaborateurs sur « Anaon » Sylvain Caron et Elsa Vasseur. De plus, leur expertise sur des séries et longs-métrages étrangers ou français comme « Haunted » (thriller fantastique), « Guilt » (film d’horreur) ou « Les Rivières Pourpres » (polar) influe chez « Anaon » un doux mélange entre deux savoir-faire.
Néanmoins, les auteurs ne se laissent pas pour autant submerger par la fiction outre-atlantique et, grâce à une écriture scénaristique portée sur les émotions (notre plus grande force) et une réalisation lyrique, « Anaon » conserve une identité propre et singulière.

Cependant, il est intéressant d’analyser les différentes influences sur nos imaginaires et comment elles découlent dans nos productions cinématographiques ou télévisuelles. Dans « Anaon », il y a une jolie fusion entre le thriller Fincherien (« Seven » et le « Zodiac ») et les films de Steven Spielberg dans la construction du récit (une petite ville tranquille, des événements étranges, une jeunesse impliquée, incomprise, et des adultes à côté de la plaque…) puis, à l’image, des visuels et un monstre qui rappelle le bestiaire des longs-métrages de Guillermo Del Toro tels que « Le Labyrinthe de Pan ». Une accumulation d’envies diverses et bouillonnantes dans l’écriture, entre le romantisme à la française et la richesse visuelle – parfois sans limite – des longs-métrages américains.
Il faut également saluer ce travail rigoureux et précis sur les dialogues. « Anaon » s’enrobe de séquences d’une grande rareté émotionnelle. Dans les moments d’intimité, l’émotion est si vive qu’elle transcende la fiction au point de toucher en plein cœur. Pour preuve, cette séquence entre Capucine Mallare et Christiane Cohendy, qui incarne la grand-mère de Wendie, où les deux femmes visionnent à la télévision des souvenirs passés. Poignant et vibrant !
Par ailleurs, ce fantastique est le socle des enjeux émotionnels de la série. C’est parce que le fantastique existe, qu’il amène en outre ces problématiques familiales, que naissent ainsi les émotions qui convergent dans un récit où l’humain est au centre de tout. Il ne s’agit pas simplement de meurtres mystérieux, de créatures magiques et de super-pouvoirs, mais de ce que tous ces éléments apportent à l’ensemble, la façon dont ils impactent et font évoluer les personnages, et l’intrigue. Trop souvent, le fantastique n’est qu’un support pour éblouir le spectateur, le plonger dans une grandiloquence de conflits en VFX sans intérêt. Cependant, les plus belles histoires sont celles où le fantastique renforce le réalisme des relations humaines et ne dévore pas le pragmatisme des sentiments. C’est le cas ici car « Anaon » a tissé un lien fort entre les deux genres par le biais d’une connexion intimiste : l’épreuve du deuil.
Un graphisme élégant

Le deuil est au cœur de ce thriller fantastique. Max a perdu sa femme, et Wendie, sa mère. Une disparition difficile à accepter pour eux et qui sera un des fils rouges du scénario et de la transformation des personnages. Sur « Rivages », David Hourrègue magnifiait déjà par la poésie de sa réalisation les mystères autour de la perte, à travers le regard d’une mère de famille et d’une créature sous-marine. On se rappelle de ces plans sous-marins, de ces cadres sensationnels, et de cette colorimétrie chatoyante où le bleu et le rose-violet prédominaient un univers irréel. Ici, le réalisateur va plus loin dans sa démarche. Plus loin dans les émotions, avec une mise en scène où la douleur est aussi organique qu’enracinée dans les entrailles des héros, ainsi que dans l’architecture de l’image. Son optique est concentrée sur les émois des protagonistes et les sensations.
Un regard, un moment d’intimité, une larme, une note de musique, David Hourrègue capte tout avec une intensité foudroyante. Ce dernier a toujours aimé les personnages. « Germinal » ou « Rivages » en sont les exemples parfaits. « Anaon » ne fait pas exception à la règle. La série se déroule sur les visages de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants confrontés à la mort. C’est là que tout se passe, dans l’œil délicat des comédiens.

Enfin, David Hourrègue compose des cadres d’un charme envoûtant (voir image ci-gauche), naturaliste, proche d’une nature belle et énigmatique. La Bretagne, un terrain de chasse enivrant, auquel il parvient à donner vie. Que ce soit la ville d’Harz ou les forêts environnantes, il y insuffle une puissance phénoménale, à l’instar d’un Terrence Malick pour qui la nature cette grâce métaphysique et fait toujours le lien entre l’homme et ses conflits intérieurs. Et qu’un réalisateur offre pour la télévision une imagerie si symbolique, si foisonnante, si expressive, si ésotérique (on est en Bretagne, terre de mythes et de légendes !) relève d’un talent immense.
Le monstre est filmé avec le même amour et la même générosité. Si j’évoque Guillermo Del Toro, ce n’est pas un hasard. Outre la ressemblance « physique » de la créature d’« Anaon » avec ceux du cinéaste mexicain, c’est l’humanité portée à leur monstre qu’ils ont en commun. L’humanoïde en bois de David Hourrègue et son équipe est l’expression du mal intérieur, l’allégorie du poids ressenti après la perte d’un être cher. Ce n’est qu’en se débarrassant de lui que l’on peut accepter de se détacher de l’aure et de tourner la page.
David Hourrègue continue, en parallèle, une collaboration fructueuse avec la compositrice Audrey Ismäel. L’autre point commun avec la série « Rivages » est l’utilisation du piano. Élément central de l’intrigue puisque l’instrument sert de passerelle entre le monde des vivants et le monde des morts. Avec des mélodies dramatiques sibyllines (dont le thème récurrent composé dans l’histoire par la mère de Wendie), Audrey Ismaël transporte le récit dans une autre dimension, celle de la vie, du lien éternel entre les êtres, de la lumière.
Conclusion
« Anaon » séduit par sa charge émotive, sa mise en scène précise, vivifiante et sa narration rythmée et pleine de surprises. Tous les comédiens portent ce récit avec justesse, Guillaume Labbé en tête, qui n’aura jamais été aussi beau et touchant qu’ici. En père de famille endeuillé, il éblouit par sa mélancolie et sa résilience au travers les épreuves que met le destin sur sa route. Capucine Mallare, elle, délivre une performance remarquable. Il y a une sincérité dans son attitude, dans ses peurs, dans ses larmes, qu’elle en est véritablement bouleversante. Une comédienne à l’avenir plus que prometteur.
Reste désormais à savoir si le public de France Télévisions, qui n’est pas le même que celui de Prime Video, sera réceptif à la proposition d’un thriller fantastique qui s’assume pleinement comme tel. Par chance, les aspects thriller et de drame familial ancrent la série au sein d’une réalité concrète auquel le spectateur français est très attaché.
« Anaon » dès le 4 avril sur Prime Video. Et prochainement sur France Télévisions.
* Mon interview making-of dans les coulisses de la série est à retrouver ici.
Casting : Guillaume Labbé, Capucine Mallare, Eugénie Dérouand, Jérémie Covillault, Christian Cohendy, Féodor Atkine, Maxence Danet-Fauvel, Anne Serra, Yves Pignot, Steve Driessen, Aaliyah Lexilus, Fabien Houssaye…
A lire aussi
. Ma critique de « Rivages » ici et mon interview avec l’équipe ici.

5 commentaires sur “[CRITIQUE] – ANAON : THRILLER FANTASTIQUE ENTRE FINCHER, SPIELBERG ET GUILLERMO DEL TORO”
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