Dans un univers audiovisuel où les séries et les genres se mêlent et se transforment sans cesse, Thomas Mansuy s’impose comme un scénariste touche-à-tout, capable de naviguer avec aisance entre comédie, thriller et drame. Fort d’une expérience riche, il partage avec nous son regard sincère sur son métier, ses méthodes d’écriture et sa quête personnelle.
Rencontre avec un artiste qui conjugue rigueur, inventivité et humanité.
C’est quoi être scénariste, quelle définition donneriez-vous de votre métier ?
C’est un métier qui consiste à raconter des histoires. Tout simplement. Les écrire pour l’image. Et pour l’image qui bouge. Ça a l’air hyper simple comme ça, mais on a trop tendance à l’oublier quand on écrit.
Pour vous, c’est quoi une bonne histoire, un bon scénario ?
Si on parle d’un point de vue technique, un bon scénario pour moi, c’est un produit très pur, qui ne fait pas forcément de la littérature, des didascalies très simples, qui laisse de la liberté aux comédiens. C’est-à-dire un super socle pour que les talents du réalisateur, des comédiens, de toutes les équipes puissent s’exprimer et s’y agréger facilement. Il faut que ce soit équilibré, que le scénario soit porteur d’une vision bien sûr, et en même temps, qu’il soit assez accueillant pour les talents afin de ne pas leur confisquer l’image, le son, le jeu et les intentions. Quand je lis un texte, je n’aime pas qu’il ait cet aspect dictatorial. Alors, j’essaie de ne pas mettre trop de didascalies d’intention, je ne veux pas imposer trop de choses aux comédiens, ni au réalisateur pour qu’il garde une certaine latitude sur sa mise en scène et sa direction d’acteurs.
Ensuite, une bonne histoire, pour moi, ce sont avant tout des personnages attachants, auxquels on va s’identifier, dans des environnements totalement inattendus. Ce que Steven Spielberg par exemple parvient à faire à la perfection. Qu’il y ait des dinosaures ou des pirates, au fond, ils ressentent des émotions très très proches de nous. On peut à la fois rêver et vivre des choses intimes et quotidiennes. Enfin, c’est le rythme. Un scénario, c’est comme une partition de musique. C’est trouver les bonnes respirations, avoir des moments de calme et/ou d’accélération. Pour moi, c’est vraiment ça une bonne histoire. C’est un récit qui vous prend par la main et vous embarque pour ne pas que vous voyiez le temps passer, que vous n’ayez qu’une hâte, c’est de voir la séquence d’après (au cinéma) ou l’épisode suivant. Un récit doit nous emprisonner pendant un temps donné, et personnellement, je trouve que c’est le grand mystère des histoires qui marchent. Et j’oubliais peut-être l’essentiel : le côté imprévisible. Quand je sors du cinéma ou d’une série, un vrai gage de qualité sera de ne pas avoir vu venir ce qui allait se passer. Bien entendu, il faut que les événements soient satisfaisants, mais souvent, c’est ça la vraie satisfaction : l’imprévisibilité. C’est tellement rare. Mon grand plaisir, dans toute cette offre de films et de séries actuels, c’est de voir un produit qui n’est pas totalement formaté ou qui n’est pas programmatique dans de sa dramaturgie.
« Avec mon co-auteur, on assume totalement de parler d’amour, d’émotion, et de ne pas se cacher derrière une distance ironique »
Qu’est-ce qui fait une bonne caractérisation d’un héros ou d’une héroïne de fiction ?
C’est un personnage qui va pouvoir être à la fois très loin de nous, mais pourtant un petit véhicule à fantasme. Par exemple, je n’aurai jamais la personnalité de Jack Sparrow, je ne serai jamais pirate, pourtant je rêverais d’en être un. Il faut que le héros ou l’héroïne soit aussi très humain dans ses désirs profonds, qu’il ait ou fasse des choses qui me concernent, que je peux ressentir tous les jours ou que j’ai déjà ressenties. En ce moment, je lutte pour la présence de héros gentils à l’écran. Et j’ai l’impression que c’est une tendance que je ne suis pas seul à défendre. Moi, j’ai été élevé dans les années 90. Mes héros s’appelaient MacGyver, ou Sam Beckett dans Code Quantum, des boy scouts, des good guys, qui avaient le bien au cœur et aux tripes, qui étaient des héros nobles et voulaient juste… sauver le monde. Je trouve qu’on a un peu perdu la boussole de la gentillesse dans la caractérisation des personnages et qu’il n’y a plus assez de héros de ce genre. C’est notamment pour ça que j’ai fait Panda. Avec mon co-auteur, Mathieu Leblanc, nous voulions créer un héros… gentil. Et ça n’a pas été si facile à faire accepter. Pendant le développement de la série, combien de fois on nous a demandé : pourquoi est-il si gentil ? Notre réponse : parce que ça fait du bien au cœur ? Parce que c’est noble. C’est devenu un peu bête d’être gentil aujourd’hui. Je suis heureux de revoir des vrais héros comme eux revenir sur le devant de la scène.
Vous avez dû adorer le Superman version James Gunn ?

J’ai adoré la vision James Gunn oui, d’autant que je l’attendais au tournant. Je ne suis pas friand de l’humour à la Marvel qui fait que même Thor devient un guignol, que plus rien n’est sérieux, que même l’amour devient une blague, que le monde à sauver, ce n’est pas si grave parce qu’en fait, il y a le multivers et que tout le monde peut revivre. C’est ainsi que l’on vide de sa substance ce qu’est le super-héros. Captain America, à ce titre, est le meilleur super-héros Marvel pour cette raison-là. C’est un type qui a des idéaux et qui est porté par des valeurs. Tout en étant imparfait et bourré de dilemmes. Je trouve ça incroyable que le message du Superman de James Gunn soit la gentillesse.
Il y a cette scène incroyable entre Loïs et Superman, où elle lui dit « Moi, je suis une punk, je n’ai confiance en personne. Toi, la première fois que tu vois les gens, tu les aimes et tu vois ce qu’il y a de merveilleux en eux. En fait c’est ça le vrai punk-rock. » Je suis tout à fait d’accord et je trouve que c’est un film hyper réussi.
Avec mon co-auteur, on fait tout ensemble, on partage tout. Et c’est souvent le discours qu’on tient aux producteurs, on leur partage cette envie de créer des héros positifs, de ramener des valeurs très basiques. Nous assumons de parler d’amour, d’émotion et de ne pas être dans une forme de distance ironique.
Ce que vous avez avec Panda. Comment ce personnage est-il né ?

Il faut savoir qu’on était quand même dans le carcan du procédural TF1, donc on avait des codes assez clairs. Dans une première phase de développement, on a fait un peu fausse route, on a rendu Panda très moralisateur. C’est-à-dire qu’il sortait des citations de Bouddha et du Dalaï Lama, qu’il expliquait qu’il fallait être comme-ci ou comme ça, être vegan, que les téléphones c’est pas bien, qu’on est tous dans l’erreur. C’était un peu puant et insupportable. Un flic non-violent, ça nous amusait – même si au final, on a peu exploité le sujet de la violence – puis, on a poussé le curseur : on lui a donné cette douceur, cette tendance aux câlins, le tactile, ça, c’est aussi c’est un truc qui se perd.
On lui a donné cette hygiène de vie qui, au final, nous fait tous envie, on a tous envie de vivre au bord de la mer et de se lever à l’heure qu’on veut, d’avoir son petit paradis. Mais très vite, on s’est dit qu’il devait ne pas être si évolué. C’est un personnage qui est extrêmement imparfait. Il nous dit en permanence qu’il est abstinent depuis des années, dans de nombreux domaines, mais qu’il peut replonger à tout moment. Il est dans un idéal, il essaye de s’y conformer, mais en réalité, c’est un toxico en détox. Je trouve ça important de l’avoir fait descendre de son petit piédestal, d’autant que l’on vit dans un monde où les conseils deviennent vite des commandements : on n’est jamais assez écolo, jamais assez sobre au niveau technologique. Là, c’est juste un personnage cool, qu’on aime, qu’on admire, et en même temps, tous ses défauts sont sur la table. Et des défauts, il en a autant que nous. On l’a vraiment construit sur cette ligne-là.
Est-ce que le fait de savoir que Julien Doré incarnerait Panda a influé sur votre écriture ? Il a une personnalité atypique.
On avait sa musique dans la tête oui, et on lui a proposé un personnage sur mesure. Mais ce n’était pas très compliqué dans la mesure où son univers rejoignait un peu notre désir de faire quelque chose de l’ordre de l’enfance, ou de la naïveté. Tout ça existe fort chez Julien Doré, notamment depuis son album Bichon. À savoir quelque chose d’un peu pop, de délirant, très enfantin, des animaux partout, une espèce de grosse rêverie. Lui-même a apporté plein de choses visuellement, notamment la Camargue, car c’est sa terre, là où il filme tous ses clips. Cette imagerie nous a aidé à trouver le titre de la série, Panda. Il fallait trouver un nom de personnage qui évoque la zénitude, la placidité, le câlin, avec ce petit côté nounours. Et puis évoquer un vrai gentil aujourd’hui, on s’est dit qu’on parlait d’un animal en voie de disparition. Et on a fait le lien avec le panda. C’était forcément son animal totem. En plus il l’utilise en mascotte dans la chanson « Coco Câline ». Bref, son univers a rencontré le nôtre, ou peut-être que notre univers a rencontré le sien.
Quand on adapte des personnages de fiction ou issus de la littérature comme Lucky Luke (prochainement sur Disney+) et Belphégor (HBO Max), qui ont déjà été adaptés plusieurs fois à l’écran, quelles sont les difficultés ?

Pour Belphégor, la difficulté, c’est qu’il ne s’agit pas vraiment d’un personnage, mais d’une idée. Quand on pense à Belphégor, on pense tout de suite au Fantôme du Louvre. Le roman d’origine commence à dater, avec des intrigues très ancrées dans son époque. Le défi, pour nous, était donc de dépoussiérer cette idée, de la moderniser, d’en faire autre chose. Par exemple, nous avons choisi d’assumer davantage le côté surnaturel. Car à la base, Belphégor, c’est une arnaque : un tour d’illusionniste pour retrouver un trésor caché au Louvre. En réalité, il n’y a pas vraiment de fantôme. Nous avons pris le contre-pied. Il y a donc une vraie liberté d’adaptation.
Pour Lucky Luke, la grande difficulté, c’est sa représentation. Tout le monde connaît Lucky Luke, tout le monde a une idée très précise de lui… mais personne ne se le représente exactement de la même façon. Et puis, s’il fonctionne très bien en BD, Lucky Luke reste un héros assez « chiant ». C’est un héros gentil – et moi j’adore ça -, il a des principes, mais il n’est pas drôle. Les personnages drôles sont Rantanplan et Jolly Jumper… mais ce sont des animaux qui parlent, et ça, on a choisi de ne pas le faire. C’est aussi un héros surpuissant : il tire plus vite que son ombre.

99 % des histoires de Lucky Luke peuvent se résoudre en trois secondes : il dégaine, il désarme tout le monde, et c’est fini. Mais ce qui est intéressant, c’est que Lucky Luke, c’est un personnage qui arrive dans un village et qui aide les gens sur place à devenir eux-mêmes des héros. Et ça, c’est une belle mécanique. Notre difficulté à nous, ça a été de l’humaniser. De garder tous les attributs qui font de lui Lucky Luke – sa rapidité, son statut de légende de l’Ouest, son cheval mythique – tout en lui donnant des petits problèmes, des failles. On lui a aussi apporté un petit second degré sur lui-même, qu’il n’avait pas dans la BD.
J’ai l’impression que, malgré ces contraintes, vous avez quand même eu beaucoup de liberté…
Je pense qu’il faut s’astreindre à la liberté. Parce que s’il s’agit juste de faire du copier-coller, la BD se suffit à elle-même. J’ai le sentiment que nous avons eu la chance – en tout cas dans tous les développements – qu’on nous laisse combler les vides, qu’on nous permette d’apporter une autre teinte, une autre couleur, et surtout de justifier le fait de refaire Belphégor aujourd’hui, ou Lucky Luke. Avec Belphégor, l’ambition n’est pas de faire un feuilleton à rallonge, mais un format rythmé en 4 x 52 minutes.
Et pour Lucky Luke, l’idée était de proposer une grande série d’aventures, avec un peu de feuilleton, mais aussi des histoires bouclées comme dans les BD. Quelque chose de plus adulte, moins cartoonesque, avec des enjeux émotionnels forts.
« Scènes de Ménages m’a apporté cette capacité à avoir une écriture efficace »
Parlez-nous de votre parcours.
Je suis à la fois un très mauvais exemple et un très bon. J’ai commencé tout bêtement en pratiquant. C’est-à-dire, enfant et ado, en écrivant des histoires et en ayant une appétence pour le cinéma et pour la télévision. Je suis vraiment un enfant de la télé. Cependant, j’ai commencé par des études très traditionnelles. J’ai fait une classe prépa, puis une licence d’Histoire. Là, je me suis rendu compte que j’avais envie d’écrire à un niveau professionnel. Alors, j’ai tout arrêté et tenté une entrée à la FEMIS. À l’époque, il n’y avait pas les formations courtes d’un an. Malheureusement, je n’ai pas été pris. Par la suite, j’ai tenté le Conservatoire Européen d’Écriture Audiovisuelle que j’ai également raté. J’ai donc continué en amateur. Ma première école, ça a été le court-métrage. J’avais un collectif, on avait une caméra DV, et on faisait des films. On est notamment passé par le 48h Film Project, qui existe encore. C’est un concours formidable qui nous oblige à faire un film en 48 heures, sous contraintes. J’ai gagné mon premier prix de scénariste dans ce concours. J’étais totalement autodidacte et j’ai fini par briser l’espèce de plafond de verre qui consiste à commencer à se faire payer pour écrire en m’incrustant, au culot, dans une réunion de brief de Scènes de Ménage, qui en était à sa saison 2. J’y suis allé sans être invité. J’ai envoyé trois sketchs, et j’ai été pris. J’avais 25 ans.
Est-ce que votre licence d’Histoire vous a aidé dans votre carrière de scénariste, notamment pour une série comme Belphégor ?
C’est assez drôle, parce que mes co-auteurs et ma productrice ont découvert, au bout d’un an de développement de Belphégor, que je savais écrire l’akkadien – l’écriture de la Mésopotamie antique. Alors non, ce n’est pas une compétence très utile… si ce n’est pour faire le lien entre l’Histoire, avec un grand H, et les histoires. Évidemment, mes études ont nourri tout mon imaginaire. Et dans le domaine qui est le mien – le genre, l’aventure, le fantastique – je me nourris de tout ce qui m’a fasciné dans l’Histoire. Après le bac, je suis naturellement allé vers l’Histoire parce que c’était une discipline académique qui me faisait rêver. Parce qu’il y avait tous ces récits du passé parfois grisants. Et souvent bien plus cool que n’importe quelle fiction.
Vous avez démarré en écrivant sur des formats courts et des comédies comme Nos Chers Voisins, Parents Mode d’Emploi, Scènes de Ménages, En Famille… Qu’est-ce que ce format vous a apporté ou appris en tant que scénariste ?

Ça m’a appris des choses dans différents domaines. Premièrement, au niveau de la pure technique d’écriture, j’ai appris à être efficace. Et je pense notamment à Scènes de Ménages, où vous devez réaliser un sketch de 30 secondes – 1 minute soit une page environ. Il faut une mise en situation, un entonnoir, arriver à la vanne et il faut que ça percute. Et il y avait une contrainte supplémentaire, c’était du plan séquence et en plan fixe. C’était une super école. Ça m’a appris à créer une scène, à y rentrer de manière efficace, à trouver des segments d’activité pour mes personnages et à construire une séquence en ne gardant que les infos importantes.
Parce que si c’est bavard, le sketch saute. Je pense donc que ça m’a apporté cette capacité à avoir une écriture assez efficace et assez « essentielle ». Depuis, je me retrouve encore régulièrement à élaguer mes propres dialogues. Au niveau humain et au niveau égo aussi, ça m’a appris énormément. Sur Scènes de Ménages, il y avait un fonctionnement en pool d’auteurs où tous les sketchs qui n’avaient pas été achetés en première version étaient mis au milieu de la table, et tout le monde donnait des idées pour que l’auteur reparte avec des solutions. La contrepartie étant que, lorsqu’on arrivait à notre sketch, les autres devaient faire preuve de la même générosité. Ça apprend à mettre son ego dans sa poche et à travailler en équipe. La dernière chose, ça m’a apporté une vraie satisfaction dans la validation. Trop souvent, quand on écrit, on met des années à développer des choses, à les sortir – quand on a la chance de les développer – jusqu’à leur diffusion. Alors que dans le programme court, il y a quelque chose de très thérapeutique, puisqu’on écrit un sketch, il est acheté, il est tourné dans la semaine, et il est diffusé quelques mois après. On est dans l’accouchement permanent.
« Mon premier conseil, c’est de dire oui à tout, de ne pas faire de refus d’obstacle »
Comment parvient-on à se renouveler en termes de vannes sur des séries comme celles-ci, qui ont plusieurs années d’existence ?
L’esprit humain est quand même assez étonnant pour ça. Quand on creuse, on trouve toujours une petite idée qui n’a pas été faite. Et puis, Scènes de Ménages, par exemple, est un agrégat de plein d’humours différents. Il y en avait avec de l’humour absurde, d’autres avec de l’humour basé sur le dialogue, le bon mot, d’autres sur la situation, certains flirtaient même avec de la chronique. C’est une série très libre pour ça… Et puis surtout, c’est une série qui a su se renouveler. On avait des séminaires, où l’on se retrouvait un week-end avec tous les auteurs, les comédiens, les producteurs et les directeurs d’écriture. Et on travaillait de nouvelles idées pour chaque couple. Parfois, c’était des idées toute bête comme « Tiens, Philippe, va se mettre au saxophone ». Dès lors, sa compagne va réagir d’une certaine façon. Et à partir de ça découlait une foule d’idées. C’est en trouvant de nouvelles passions aux personnages, des nouveaux événements, un nouvel enfant… etc, ce genre d’idées qui, d’un coup, vont générer 50, 60 sketchs.
Vous avez ensuite fait des détours par Clem, Les Petits Meurtres d’Agatha Christie, Dix pour cent, Les Rivières Pourpres, pour quelques épisodes. Est-ce que c’est difficile de parvenir à se greffer à l’écriture de séries qui, pour certaines, avaient déjà une ou deux saisons avant votre arrivée ? Comment s’intègre-t-on tout en gardant l’essence de la série et en conservant sa propre patte ?

Quand j’ai rejoint ces séries-là, j’ai fait le pari d’en donner plus que ce qu’on me demandait, pour être sûr d’être pris. Je me souviens que lorsqu’avec Mathieu on avait rencontré Storia Télévision pour Les Rivières Pourpres, ils voulaient une page, une petite idée pour un épisode de leur saison 3. On a écrit 12 pages. Je ne pose pas ça comme un conseil à donner aux auteurs car c’est du travail supplémentaire qui n’est pas rémunéré. Mais cela nous a permis d’enfoncer la première porte de Les Rivières Pourpres. Clem n’a pas été une expérience incroyable pour moi tout simplement car je ne suis pas rentré dans la musique de la série. C’était du pur soap, et ça manquait de genre pour moi.
Là, ma méthode a été de regarder tous les épisodes des saisons précédentes, je me suis immergé dedans. Mon éthique de travail sur toutes les séries a toujours été de m’en remettre à l’avis du créateur de la série, d’être un bon élève tout en défendant mes idées sur mes V1, et surtout d’être généreux, d’oser. Voire de transgresser. Je suivais ce qu’on me disait, et en même temps, j’essayais d’en faire plus, d’en faire trop, de mettre des idées à moi, des choses dont on n’avait jamais parlé. De toute façon, quand on travaille sur une série qui a une très forte identité, à la fin, la personne qui l’a créée ou qui en est le directeur d’écriture va mettre sa patte au dialogue, et à la fin, ça sera son ton à lui. Moi, à l’époque, je me disais juste qu’il fallait que je justifie le fait que c’était moi qui écrivait cet épisode, et pas quelqu’un d’autre. Je voulais écrire un épisode inoubliable pour qu’on ait envie de recollaborer avec moi, peu importe la série. Ça revenait à dire « ok, je n’existe pas encore dans votre paysage d’auteur, mais je vais vous faire gagner du temps parce que je suis un bosseur et que j’ai un univers… ».
En tant que scénariste, vous êtes passé par tous les genres : comédie, thriller, policier… Il faut savoir s’adapter à tout. Cela vous est-il déjà arrivé de bloquer sur un scénario parce que le genre ne vous inspirait rien ?
À la base, je ne voulais pas faire de comédie, donc c’est raté (rire). Mon premier conseil, très personnel, c’est de dire oui à tout, de ne pas faire de refus d’obstacle. Clem est le parfait exemple, je ne suis absolument pas le public. Pourtant, j’ai accepté tout de suite lorsqu’on m’a proposé de le faire. Il n’y a pas de sous-écriture, de sous-genre. Le soap est quelque chose de très exigeant à l’écriture, ça demande des vraies compétences et ceux qui pensent que ça s’écrit très facilement n’ont jamais essayé d’écrire une quotidienne… Quand je disais que je ne suis pas rentré dedans, c’est que je ne comprenais pas trop ce que je racontais, j’avais l’impression de me répéter un peu car je suis arrivé en saison 7 ou 8, et ça n’a pas matché pour moi. À contrario, Les Rivières Pourpres, a été une très bonne expérience. C’était une série française dans laquelle nous pouvions mettre en scène des meurtres rituels assez osés, s’éclater sur des répliques un peu rugueuses, manier la punchline. Ce fut passionnant et enrichissant. Toutes ses expériences ont confirmé également mon désir de faire désormais des fictions très marquées par le genre, teintées de comédie ou non.
Comment des décors, comme ceux d’une fête foraine ou des environnements comme la Camargue, influencent-ils votre écriture ?
Des décors, ce sont des vraies contraintes de tournage. On ne les choisit pas juste pour le fun. On les choisit pour en tirer tout le suc possible. La fête foraine a davantage influé la réalisation parce que parce que c’est un univers très coloré, et nous avions pris le pari de faire un quasi huis clos, il fallait qu’elle soit pratique. C’est un lieu de divertissement, un lieu de vie, un lieu de mythe aussi car il y a des trains fantômes, une imagerie forte, des fantasmes autour de cet environnement qui, oui, influe également sur nos désirs d’écriture et de ce qu’on veut faire de ces lieux.
La Camargue, ce fut notre western à nous. Il y a cet aspect sauvage, cette faune, ces animaux qu’on avait envie de voir dans Panda : il y a de la vie partout, ça bourdonne, il y a des vols de flamands roses, des taureaux, etc… Ça nous a donné une direction qui collait bien avec notre notre héros. On a exploité à fond la Camargue.
Killer Coaster a été tourné à Palavas qui est une ville totalement hors du temps, un décor de cinéma qui, dans l’image, est forcément peuplé de personnages décalés, de gens un peu fou donc ça nous aussi ça nous influence dès le départ sur la création des héros et des intrigues.
« Je pense qu’il faut absolument trouver son mari ou sa femme d’écriture »
Vous écrivez souvent en duo avec Mathieu Leblanc. Parlez-nous de votre rencontre et qu’est-ce que Mathieu vous apporte dans le travail et comble aussi peut-être chez vous ?

C’est une belle histoire parce que je le rencontre au tout début quand je rentre sur Scènes de ménages. Lui était jeune producteur. Pendant que je faisais Scènes de ménages, j’écrivais tous mes dossiers de série perso avec lui. Un jour, il a cessé d’être producteur et il est devenu scénariste. J’étais directeur d’écriture sur En Famille lorsqu’il est devenu auteur et je l’ai même dirigé un temps. Pendant des années, notre amitié s’est développée, au point que je suis aujourd’hui le parrain d’une de ses filles, et lui le parrain d’une de mes filles. Professionnellement, il a fait ses armes sur d’autres séries que les miennes et nous nous sommes finalement retrouvés sur Les Rivières Pourpres. Et à partir de là, on a décidé qu’on ferait tout, tous les deux. Nous sommes mariés scénaristiquement. Tout en étant extrêmement différents. Mathieu dit que nos qualités et nos défauts se retrouvent dans nos physiques, lui est tout en angle et en aspérité, moi davantage en rondeur, du genre Porthos dans Les Trois Mousquetaires. Il est dans une forme de structure, une forme de construction, il a un esprit très analytique. Il est capable de décortiquer 90 minutes en raisonnant en actes, Moi, je suis plutôt instinctif, dans la spontanéité, dans l’inventivité un peu débridée voire bordélique. Quand lui m’apporte une forme de cadre et de rationalité.
De mon côté, je pense que je l’aide à renverser la table assez souvent. Plus ma carrière avance, plus je me rends compte que je suis moins attaché à mes idées. Je suis capable de dire le lendemain que rien ne marche et qu’il faut tout changer. De fait, je pense que je lui amène aussi ce lâcher-prise là.
Quand je parle à de jeunes auteurs, je leur dis toujours qu’il faut qu’ils trouvent leur binôme d’écriture. Parce que c’est aussi un médicament contre le doute. Parfois, on ne sait plus pourquoi on fait les choses ou pour qui on écrit. Moi je sais : j’écris pour Mathieu. J’ai envie de lui plaire, qu’il aime ce que j’écris. Et c’est la même chose pour lui. Et puis lorsqu’il y a des coups durs, car il y en a énormément dans ce métier, on n’est jamais déprimé au même moment. Et jamais en colère en même temps. Il y en a toujours un pour apaiser ou pour remonter l’autre. C’est un cercle vertueux. J’allais oublier l’essentiel, Mathieu a beaucoup plus confiance en lui que moi. Il m’aide à être plus ambitieux, à nous imposer. Moi, j’ai souvent peur de déranger, de demander. Mathieu n’a pas de pudeur là-dessus. C’est un vrai char d’assaut qui nous permet d’exister et de poser notre valeur. Ça m’aide beaucoup. En somme, je pense qu’il faut trouver son mari ou sa femme d’écriture. C’est essentiel dans notre métier.

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