Depuis plus de vingt ans, la voix de Laurent Sao incarne Yugi Muto, héros d’une génération de fans de la célèbre saga Yu-Gi-Oh !. Dans The Dark Side of Dimensions, il a dû relever un défi de taille : faire évoluer sa voix pour suivre la maturité de son personnage tout en restant fidèle à l’âme de la série. Avec lui, nous revenons dans les coulisses du doublage français d’un film longtemps attendu dans sa version française, entre anecdotes, émotions et souvenirs d’une carrière singulière. Rencontre avec un acteur dont la voix résonne encore dans le cœur de millions de fans, jeunes et moins jeunes, autour d’un jeu de cartes devenu bien plus qu’un simple divertissement.
Vous rappelez-vous, à l’époque, comment vous êtes arrivé sur la voix de Yugi Muto et de Yami, le Pharaon ?
J’ai passé un casting pour Yu-Gi-Oh !, comme sur beaucoup de projets. On me présente l’anime en me précisant que c’est un personnage à deux voix, avec l’idée qu’ils chercheraient sûrement deux acteurs pour les distinguer, sans fermer la porte à l’éventualité de prendre un même acteur pour les deux rôles. Donc, je réalise d’abord des essais sur Yami. C’est le premier rôle sur lequel on veut me voir. Puis, sur place, on me demande également si je peux essayer une voix plus jeune sur le personnage de Yugi Muto. Et, pour être honnête, j’ai eu plus de facilité, à l’époque, sur Yugi.
Lorsque les Japonais ont entendu mes deux essais, ils ont fait part de leur envie d’avoir ces deux acteurs-là. Sauf que… c’était moi. Je n’en sais pas davantage sur la manière dont ils choisissent, que ce soit sur Yu-Gi-Oh ! ou même Pokémon. Car Pokémon, ce fut un concours de circonstances. Je suis venu pour faire un guest, au troisième épisode me semble-t-il, et Antoni Lo Presti, la voix de Pierre, qui était un ami, avait une tournée de théâtre. C’est quand j’arrive pour faire ce guest qu’on me dit que j’ai la même voix qu’Antoni, et que ça pourrait matcher sur le personnage. Je l’ai donc remplacé ainsi, au pied levé. Quand il est revenu, il a repris son rôle, et moi, je suis resté sur Yu-Gi-Oh !.
« Quand je m’échauffe pour le doublage, ou quand il faut que je descende dans les graves, je fais quelques mouvements de respiration, et j’utilise le Tai-Chi pour ça »
De quelle manière aviez-vous travaillé les deux voix, celle très enfantine de Yugi et celle très grave et assurante du Pharaon ?
Je commençais un peu à avoir l’habitude du doublage. Ça faisait deux ans que j’avais démarré, notamment sur des productions japonaises, en prêtant parfois ma voix dans les films de Takeshi Kitano. J’avais 27-28 ans quand j’ai commencé sur Yami. J’avais une voix claire et assez jeune, et il fallait alors que je force un peu pour lui donner ce côté rassurant, ferme, et une personnalité différente de celle de Yugi. Mais, comme je le disais, j’avais plus de facilité à faire Yugi, parce qu’il suffisait de remonter un peu dans les aigus. C’est une question de jeu vocal : on monte ou on descend dans les cordes vocales selon les intentions. Pour Yami, je descendais dans les graves pour qu’il paraisse plus imposant.
Vous disiez que la voix du Pharaon pouvait descendre très bas. Est-ce que vous aviez une sorte d’échauffement ou de rituel pour protéger votre voix avant les sessions de doublage ?

Jeune, on est en pleine possession de ses moyens, donc on ne fait pas forcément attention à tout ça. Mais je vais vous confier un secret. Quand j’étais à l’INSAS pour ma formation d’acteur, j’ai voulu reprendre les arts martiaux, car j’en ai toujours été passionné. Mon prof de formation corporelle m’a alors aiguillé vers le Tai-Chi et le Kung-Fu. Avec le Tai-Chi, tu travailles l’énergie interne, et avec le Kung-Fu, l’énergie externe. Ce sont deux arts martiaux très différents mais complémentaires. Quand je joue au théâtre, quand je m’échauffe pour le doublage, ou quand il faut que je descende dans les graves, je fais quelques mouvements de respiration, et j’utilise le Tai-Chi pour ça. Dès lors, je n’ai quasiment plus besoin de faire d’exercices vocaux. Il y a certains mouvements de respiration qui permettent de détendre profondément, et c’est essentiel pour descendre dans les graves : il faut que ton diaphragme soit très relâché.
Le Tai-Chi m’aide beaucoup à atteindre cet état. Je me souviens que, dans mon coin, tout seul, je faisais deux ou trois petits étirements de Tai-Chi ou de respiration avant de doubler sur Yu-Gi-Oh !
Après, vous avez aussi des exercices de préparation de la bouche, pour réveiller les terminaisons nerveuses, bien articuler, éviter de bafouiller ou de produire des bruits de salive qu’on entend très bien au micro.
« Quand Yugi ou Yami pleuraient ou qu’on les voyait plus fragiles, ça donnait une dimension encore plus humaine à la série. Dans ces épisodes-là, vous aussi, vous pleurez derrière votre micro »
Comme vous le disiez, c’est une série où ça peut « crier » très fort durant les duels. Il faut être à fond pour donner du rythme à une séquence ou à un propos. Sortiez-vous des séances de doublage parfois éreinté ?
On pouvait doubler jusqu’à six épisodes. Il m’arrivait de rentrer chez moi aphone, au point parfois de ne plus être capable de parler. Je buvais des tisanes de thym frais avec du miel. Je prenais des pastilles, de l’erysimum, qu’on vendait en pharmacie.
Aviez-vous les épisodes en avance pour mieux vous préparer ?
Non. Généralement, les acteurs n’ont pas accès aux épisodes en amont. Il n’y a que le directeur artistique qui les visionne en entier. Nous, on ne voit que nos boucles (les scènes à doubler).
Néanmoins, ce qui était agréable avec Yu-Gi-Oh !, c’est que plus le temps passait, plus on connaissait nos personnages, leurs latitudes, on connaissait bien la mécanique des épisodes. On finissait même par ne plus regarder la boucle en version américaine : on doublait directement. À la volée, comme on dit.
Avez-vous eu des difficultés à doubler certaines séquences ?
Le plus difficile, c’était de passer de Yami à Yugi après des combats où je devais crier. Ça devenait très compliqué, parce que tu perds tes aigus ou ton médium, et donc tu n’arrives plus à jongler entre les deux. D’ailleurs, au départ, pour les scènes où Yami et Yugi se parlent, on coupait, puis on reprenait. Mais au fur et à mesure, on connaissait tellement bien les personnages et les épisodes que c’est devenu une sorte de jeu avec Romain, l’ingénieur du son, de ne pas s’arrêter. On essayait de passer de l’un à l’autre sans pause.
Y a-t-il un ou des épisodes qui vous ont particulièrement marqué dans l’animé ?

J’ai beaucoup aimé les épisodes de la dernière saison, avec la découverte de la vie de Yami et ce duel final pour qu’il rentre enfin chez lui. C’était hyper intéressant, hyper bien vu au niveau de la construction narrative. Il y a aussi des épisodes que j’ai trouvés assez trash et qui m’ont marqué. Notamment ceux où May se retrouve enfermée dans un sablier, au Royaume des Ombres. Je sais qu’ils ont beaucoup édulcoré et censuré certains épisodes, mais c’était déjà violent d’un point de vue psychologique. Puis, il y a des épisodes plus touchants, plus marquants. Quand Yugi ou Yami pleuraient ou qu’on les voyait plus fragiles, ça donnait une dimension encore plus humaine à la série. Dans ces épisodes-là, vous aussi, vous pleurez derrière votre micro. Enfin – et on en a reparlé avec Nessim récemment – c’est l’humanité de Kaiba. On se rend compte que Kaiba, ce n’est pas vraiment l’antagoniste de l’histoire.
Les vrais méchants, ce sont Pegasus ou Marek. Mais Kaiba, lui, suit un autre chemin. Yugi base tout sur l’amitié, les sentiments… on va dire les sentiments nobles. Et de l’autre côté, Kaiba mise tout sur sa société, la réussite par le pouvoir, l’économie, etc. Et puis, finalement, l’un et l’autre aboutissent à certaines valeurs communes.
« On fait la Japan Expo avec Konami, où nous avons rejoué, avec Nessym, le premier combat de cartes entre Yugi et Kaiba. Résultat : presque 4 millions de vues cumulées sur les réseaux »
Il y a quelques semaines, vous avez signé votre grand retour avec un doublage surprise, celui du film Yu-Gi-Oh ! : The Dark Side of Dimensions, sorti en 2016. Neuf ans plus tard donc, vous reprenez presque tous vos rôles. Racontez-nous ce miracle : comment le doublage français a-t-il pu se réaliser ?
Cela faisait un moment que, de mon côté, j’essayais de comprendre pourquoi ce doublage n’avait jamais été fait. J’ai contacté le client qui, justement, avait fait doubler la licence en Belgique il y a 20-25 ans – un monsieur qui partait à la retraite – et j’ai compris qu’il n’avait pas acheté le film, ou qu’il n’avait pas voulu le faire. Je n’ai jamais su le fin mot de l’histoire. J’ai tenté d’obtenir les droits, parce que je trouvais ça idiot de ne pas faire une VF. Je m’étais renseigné en Belgique, dans le studio où l’on avait doublé les premières saisons, pour savoir combien cela me coûterait de doubler le film. Mais nouvelle impasse : je n’ai jamais obtenu les droits, jamais pu discuter avec les Japonais, etc. Et puis, il y a quelques années, un jeune YouTubeur, YugiMuto91, me contacte pour une interview. À ce moment-là, l’animé et le jeu revenaient en force, et j’étais de plus en plus invité à des conventions manga. En mettant la pression sur Twitter, ce jeune homme a attiré l’attention d’ADN, qui a bien vu que Yu-Gi-Oh ! avait toujours une communauté très active. Le chef de projet chez ADN, fan de Yu-Gi-Oh ! lui-même – il a grandi avec la série – m’a contacté à son tour, en 2023, un an plus tard donc, en me demandant ce qu’il pouvait faire pour moi. Je lui ai dit que ce serait intéressant qu’on se mette d’accord sur une VF du film, vu l’intérêt des fans pour un doublage. Puis, plus de nouvelles… jusqu’en 2024. On fait la Japan Expo avec Konami – il faut savoir que Konami détient la licence des jeux de cartes et des figurines, et qu’ADN a racheté le catalogue de l’anime – où nous avons rejoué, avec Nessym, le premier combat de cartes entre Yugi et Kaiba. Résultat : presque 4 millions de vues cumulées sur les réseaux. Ce qui nous a valu un article dans Kombini. Sur TikTok, 2,9 millions de vues sur une seule vidéo – filmée et montée par YugiMuto91. Devant une telle folie, ADN nous a parlé sérieusement de faire une VF… et tout s’est emballé. J’ai rappelé les copains de l’époque pour conserver le même casting vocal, et ADN s’est chargé de trouver un directeur artistique, les personnages manquants, etc. Quelques mois plus tard, en février/mars 2025, ils nous ont donné leur feu vert. On a tenu ça secret depuis avril… jusqu’au 5 juillet.
Parlez-nous du doublage. Car il a une particularité : Yugi Muto est désormais plus âgé. Il a donc fallu adapter votre voix à cette évolution…

Quand je suis arrivé sur le doublage, j’ai dit au directeur artistique, Bruno Meyère, que j’espérais pouvoir retrouver cette voix. J’ai donc retravaillé en regardant des épisodes que j’avais doublés. Et j’avais encore les deux voix. Pour Yugi, j’aurais pu le faire comme à l’époque, en tant que jeune gamin, mais je me suis rendu compte en arrivant que le personnage était un peu plus âgé. Avec le DA, on est tombés d’accord sur le fait qu’il fallait marquer cette différence. C’est-à-dire que j’ai modifié ma voix d’un cran, en mixant les voix de Yami et de Yugi. Je l’ai faite tomber un peu plus dans les graves, ce qui la casse légèrement, lui donne un côté plus ado, plus mûr, pour marquer cette transition vers l’âge adulte.
Parce que c’est à l’adolescence que tout se forme. Et puis, au fur et à mesure du film, notamment lors des duels et surtout vers la fin, il a presque la voix d’Atem. Plusieurs personnes ont remarqué cette subtilité, et j’en suis vraiment heureux. Pour les autres : non, je n’ai pas perdu la voix de Yugi (rire), on l’a juste adaptée à son évolution.
Avec Nessym Getat, vous formez également un duo mythique dans la vraie vie. Avez-vous pu doubler vos scènes ensemble ?
Malheureusement non. Nous avons doublé séparément. On a été convoqués à des jours différents. Ce sont des histoires de production et de praticité, et aussi pour l’ingénieur du son. Il vaut mieux qu’on fasse des pistes séparées, qu’il pourra ensuite mixer, plutôt que d’enregistrer à deux sur la même piste – car s’il y a un problème sur l’un, il faut tout refaire.
Néanmoins, j’ai assisté aux sessions. Nessym, je le dis en souriant mais je le pense, c’est une machine de guerre. Un vrai monstre du doublage.
J’ai la sensation que sur le film, vous vous êtes encore plus lâché et éclaté qu’avant… Parlez-nous de la direction artistique du film.

Bruno Meyère n’était pas familier, au départ, avec Yu-Gi-Oh !. Il était passé à côté du phénomène. Il s’est fait aider pour la préparation par Alexis Bourtereau, qui connaissait bien la série. Alexis l’a beaucoup aidé pour les noms des cartes, pour comprendre les combats, pourquoi le film se déroule ainsi, ce qui s’est passé avant, etc. Donc, il a vraiment plongé le directeur artistique dans l’univers. Bruno, je l’ai senti au taquet. C’est quelqu’un qui vient t’accompagner à côté du micro, qui n’hésite pas à te donner un coup de main si tu en as besoin. Je me suis vraiment senti porté et accompagné. Et forcément, lorsque tu es en confiance, tu te lâches. Puis, on vieillit aussi. J’avais un peu d’appréhension. Je sais ce que je fais, mais j’ai besoin d’être validé.
J’ai besoin de sentir que ce que je fais est bien, que c’est au bon endroit. J’ai toujours besoin, que ce soit par l’ingénieur du son ou le DA, de savoir si tout se passe bien pour eux aussi. Je pense à pourquoi je fais ça, et pour qui je le fais. Pour vous. Pour ces enfants d’hier et ceux d’aujourd’hui. De fait, je suis très à cheval sur la technique. Nous étions tous à fond. Et Bruno a dirigé ça avec brio. C’est un super mec, qui a tout de suite compris l’importance de ce que nous étions en train de faire.
« On est inscrit dans le patrimoine, par notre voix »
Vous avez bercé l’enfance et l’adolescence de millions de jeunes à travers les voix de Yugi mais aussi de Pierre dans Pokemon. Aujourd’hui, la plupart de ces enfants, comme moi, sont des adultes et pourtant, on continue d’avoir une affection pour vous, pour votre voix et celle de vos camarades. Qu’est-ce qu’on ressent par rapport à ça ? De voir des adultes continuer d’être ému en vous entendant ou en vous rencontrant en convention ?
C’est très particulier comme sensation. Moi, je suis très fier d’avoir accompagné toute une génération qui a grandi avec nous. Mais au départ, on ne s’en rend pas compte, tu vois. On double juste un produit. Quand on m’a appelé pour les premiers Paris Manga en 2015, je ne répondais même pas au téléphone. C’est un copain belge qui m’a dit de décrocher, car on souhaitait ma présence. Je ne comprenais pas pourquoi. Et là, j’ai compris l’ampleur du phénomène, que Yu-Gi-Oh ! était toujours culte. Et depuis 2015 jusqu’à aujourd’hui, ce sont des adultes de 30-35 ans qui viennent te voir et t’expriment leur amour. Et cette génération transmet le jeu à ses enfants. C’est ça qui me touche le plus aussi : le fait que le jeu de cartes réunit les gens en vrai, et non pas par écrans interposés. Et ça, s’il nous reste une chose d’humain dans la société, c’est peut-être le jeu de cartes.[…] J’ai joué dans des pièces de théâtre qui ont cartonné, je me suis retrouvé au JT de 20h sur France 2… Et c’est très bizarre de se dire que c’est par le doublage, un métier de l’ombre, que tu es connu, finalement. Je fais du théâtre parce que c’était ça, mon art de prédilection. Et puis, on se rend compte que c’est par la voix que tout est passé. Le théâtre, c’est éphémère. Les gens finissent par oublier ce qui s’est fait au théâtre. Par contre, ils n’oublieront jamais la voix d’un animé, qui est toujours diffusé 25 ans après. Sur Netflix, ADN, GONG TV, Gulli… Des millions de jeunes nous connaissent par notre voix. C’est quand même assez impressionnant. Je me dis qu’au moins, j’aurai réussi ça dans ma carrière d’acteur : donner du bonheur à des gens.
Je vais vous raconter une anecdote.
En 2020, pendant le Covid, un jeune homme me demande de faire un live sur Internet avec lui. Il me confie que Yu-Gi-Oh !, ça lui a sauvé la vie. Quand il était jeune, il était devenu la cible d’un harcèlement de la part de ses camarades. Un jour, il entre dans une convention Yu-Gi-Oh !. Des grands le prennent sous leur aile, lui apprennent le jeu, lui expliquent les règles. Ils ne font pas de différence : qu’il soit gros, petit, grand, mince… Peu importe. Ils s’en moquent. Ils jouent aux cartes. Et ce jeune homme se sort du harcèlement scolaire grâce à Yu-Gi-Oh !.
À la dernière convention de Japan Expo, je vois un homme qui parle avec le responsable de Konami, puis avec Nessym… Je me retourne, je le regarde, et là je tilte : je le reconnais. C’était ce jeune homme du live ! On se tombe dans les bras. Et j’apprends qu’il est conseiller du président de la république, et que c’est lui qui l’a fait venir le jeudi à Japan Expo. Je ne parle pas d’Emmanuel Macron pour faire de la politique, je parle de la fonction. Un Président à la Japan Expo ! Le deuxième plus grand salon le plus visité après celui de l’Agriculture. Vous me demandez ce que ça me provoque ? Voilà : On est inscrit dans le patrimoine, par notre voix.
Je n’ai aucune prétention. Je n’ai pas la grosse tête. Mais c’est beaucoup d’émotions de se dire que des gens ont vu leur parcours de vie transformé, bousculé, grâce à ta petite contribution sur un dessin animé.
Yu-Gi-Oh ! : The Dark Side of Dimensions est donc disponible en version française sur ADN.

©Carlotta Forsberg
