À l’occasion du Festival Sœurs Jumelles 2025, Sylvain Chomet, réalisateur reconnu pour son style d’animation unique et ses œuvres cultes telles que Les Triplettes de Belleville, revient sur son dernier projet ambitieux : Marcel et Monsieur Pagnol. Dans cet entretien, il nous plonge au cœur de la création d’un film qui rend hommage à l’immense écrivain, réalisateur et défenseur du cinéma français, Marcel Pagnol. Entre anecdotes personnelles, réflexions sur le cinéma, Chomet nous offre une plongée dans les coulisses d’un film populaire.
Parlez-nous de la genèse de Marcel et Monsieur Pagnol.
J’ai reçu un mail de mon agent qui me dit : « Est-ce que tu aimes Marcel Pagnol ? » Une question posée là, comme ça. Je lui réponds qu’évidemment, oui, j’aime Marcel Pagnol. Il me confie alors que le petit-fils de Marcel Pagnol souhaiterait me rencontrer, car il aimerait réaliser un documentaire sur son grand-père.
Moi qui n’avais encore jamais fait de documentaire, je trouvais l’idée excitante, rien qu’en m’imaginant me plonger dans les archives, faire du montage, etc. Je suis donc entré en contact avec lui, et rapidement, il m’a expliqué qu’il souhaitait intégrer de petits bouts d’animation, des séquences recréant des scènes d’époque, comme celles où Marcel discute avec Raimu. J’ai donc réalisé ces quelques scènes animées.
Lorsque nous avons présenté le projet à des partenaires financiers, ils nous ont dit qu’ils voulaient voir ça : un long-métrage entièrement animé. Ils étaient scotchés par les images que nous leur avions montrées.
Le documentaire mêlant archives et animation est alors devenu un biopic animé avec des extraits d’archives. Et ça m’a beaucoup plu. J’ai découvert Marcel Pagnol, mais à travers les yeux de son petit-fils. J’ai été tellement bien accueilli par la famille Pagnol que j’ai eu l’impression d’avoir connu Marcel lui-même. J’ai découvert un grand homme à travers leurs regards.
Nous voulions avant tout un film accessible. Pas besoin d’être un grand connaisseur pour l’apprécier. Même si vous ne connaissez pas Marcel Pagnol, vous apprendrez une grande partie de sa vie. On s’était un peu référés à The Aviator, le biopic sur Howard Hughes. C’est la vie de l’homme qui est fascinante : ce qu’il a accompli, qui il était, et comment il y est arrivé.
Il vous a contacté parce qu’il avait vu vos précédents films d’animation ?
Oui, c’est ça. Comme il voulait intégrer des scènes animées dans son documentaire, il pensait que mon style correspondait bien à l’idée qu’il avait en tête pour son film. Je fais un style un peu réaliste caricatural – c’est un peu dans l’esprit du travail de Marcel Pagnol, donc ça collait.
Le film propose une narration très intéressante, avec une mise en abyme où le vieux Marcel Pagnol revit sa vie à travers le prisme du Marcel Pagnol enfant. Pourquoi ce choix scénaristique ?

Je ne voulais pas raconter l’enfance de Marcel Pagnol, car elle est déjà bien connue à travers La Gloire de mon père et Le Château de ma mère. Moi, ce que je voulais raconter, c’est la vie du jeune homme. Comment cet enfant est devenu l’un des plus grands auteurs de la littérature française ? En même temps, je trouvais dommage de ne pas montrer ce petit garçon, car ils sont indissociables. Alors, plutôt que de faire un vieux monsieur qui raconte ses souvenirs d’enfance, je trouvais plus intéressant d’avoir un petit garçon qui découvre sa vie d’adulte. C’est presque les deux extrémités d’un même parcours : on replonge dans les souvenirs d’enfance, puis on avance vers l’adolescence, avec notamment la perte de sa mère.
Ce dispositif permettait de créer un lien entre les deux, une forme de connivence. Ils rigolent ensemble, ils s’amusent de leurs souvenirs. Et puis, cela parle aussi de cette part d’enfance qu’on garde en soi, et qui revient souvent nous aider dans les moments difficiles. Retrouver cet enthousiasme, cette naïveté propre à l’enfance… parfois, ça sauve.
Et ce petit garçon, il interagit aussi dans la vie de Marcel Pagnol…

Oui, il interagit effectivement, mais Marcel ne le voit pas. Il est à l’affût, caché, toujours présent. C’est son compagnon de route. Il l’aide à rencontrer des gens, il pousse le destin. Ce petit garçon a envie de réussir, de devenir quelqu’un, et surtout, il ne veut pas être abandonné. Il a fait une promesse à sa mère, et il veut qu’elle soit tenue.
C’est lui, par exemple, qui lui fait rencontrer un ami à Paris, un ami qui va beaucoup l’aider dans sa nouvelle vie. Il y a même une scène où il nettoie les chaussures de son lui adulte dans la ville, ou encore celle où il le pousse à aller en Angleterre voir un film parlant – un film qui changera sa vie.
C’était amusant de construire la narration ainsi, en faisant intervenir ce petit Pagnol. D’où aussi le titre du film.
Quelles ont été vos ambitions artistiques sur l’animation ?
Je souhaitais rester assez fidèle à mon style. Celui des Triplettes de Belleville ou de L’Illusionniste, c’est-à-dire un réalisme caricatural, avec une fabrication proche des films Disney comme Les 101 Dalmatiens ou Les Aristochats. Des films dans lesquels on voit le trait de l’animation, une image très solide, très compacte. J’aime quand on a l’impression de voir un tableau qui s’anime.
Et puis, comme c’est un film parlant – à la différence de mes précédents – je voulais ajouter une forme de réalisme dans le jeu des personnages. Une sorte d’authenticité, quelque chose de naturel. Que les personnages se coupent un peu la parole, qu’il y ait parfois des silences, des petits trous… comme dans le jeu d’acteurs réels.
« Peut-être qu’à force de se plonger dans les archives de Marcel Pagnol, on finit par s’imprégner de sa vie, de son univers, et finalement, oui, on finit par inventer des choses vraies »
Ce côté caricatural se retrouve aussi dans le casting vocal, notamment sur certains personnages comme celui de la Bonne, par exemple…
Quand j’ai fait l’animatique, c’est moi qui ai fait toutes les voix. Pendant la construction du documentaire, on ajoutait des bruitages, des extraits, des maquettes de musique… mais surtout, je faisais toutes les voix, parce que je n’aurais pas pu construire l’animatique autrement. Et c’est quand même la parole qui porte le film.
Cette Bonne, c’est moi qui l’avais faite au départ. Et pour le long-métrage, j’avais en tête une actrice pas très connue, qui était la muse de Luis Buñuel : Muni (Marguerite Dupuy). Elle jouait souvent des rôles de bonnes dans ses films, avec une manière de jouer très étrange. On avait l’impression qu’elle lisait son texte. Et je me suis dit que ce serait drôle de lui rendre hommage. Ce sont des références comme celle-là qu’on a distillées dans le film. Et pour l’animation de ce personnage, c’était très drôle aussi : je n’avais aucune photo, aucune archive de la vraie bonne de Marcel Pagnol. Et quand Nicolas Pagnol a vu le dessin, il m’a dit : « C’est elle ! Une petite bonne femme toute ronde, toute brune. » Je l’avais dessinée presque à l’identique.
À force de vous imprégner des archives de Marcel Pagnol, peut-être avez-vous capté certaines choses…
Oui, c’est hallucinant. C’est étonnant comme la réalité et la fiction se mélangent dès qu’on commence à raconter le vivant, à évoquer des choses qui ont réellement existé. Et ce n’est pas la seule chose ! Par exemple, j’ai reçu un coup de fil très touchant du fils de Marcel Pagnol – Frédéric – qui est la seule personne encore vivante parmi les personnages du film. Il m’a remercié : « Ce film m’a fait un bien fou. J’ai revu ma mère, mon père évidemment, et ma petite sœur. » Il y a une scène sous l’olivier avec son père dont il m’a dit ne plus se souvenir. Or cette scène, c’est moi qui l’ai inventée, c’est moi qui l’ai écrite. Mais lui, même s’il ne s’en souvenait pas, m’a confié qu’il avait effectivement un souvenir vécu similaire avec son père.
Peut-être qu’à force de se plonger dans les archives de Marcel Pagnol, on finit par s’imprégner de sa vie, de son univers. Et finalement, oui, on finit par inventer des choses vraies. C’est étrange.
Le film se déroule à Marseille et à Paris, deux villes très différentes. De quelle façon avez-vous dessiné ces deux villes, visuellement et au niveau de la colorimétrie ? Il y a aussi un beau travail sur les sons à Marseille.

Alors, c’est très simple, j’avais déjà les deux villes dans Les Triplettes de Belleville. Le début des Triplettes se passe à Paris, donc j’avais déjà ces couleurs un peu typiques parisiennes : des verts chauds, des bleus chaleureux. Et j’avais aussi une scène à Marseille, en plein été, dans des tons très chauds, orangés, très jaunes. Je ne voulais pas refaire exactement la même chose, mais j’ai utilisé les mêmes procédés, justement pour bien marquer la différence entre les deux univers.
J’ai vécu en Provence – ce qu’on appelle la Provence historique, dans le sud de l’Ardèche. Donc je connais bien la colorimétrie du Sud, et je connais aussi les sons. Je sais exactement quels sons utiliser, mais surtout, je sais comment fonctionnent les jeux d’ombres.

Dans le Sud, on est presque toujours en contre-jour. La lumière est tellement forte que, par exemple, quand quelqu’un s’approche de vous, il n’est jamais complètement éclairé.
Et puis, pour certains décors plus précis, nous avions des archives. Il y a beaucoup d’éléments dans le film qui sont de vrais endroits. Surtout le bureau de Marcel Pagnol, où se passe la rencontre avec son jeune lui : c’est le vrai bureau de Marcel Pagnol.
C’est important, parce qu’il avait deux bureaux. Un bureau « officiel », au rez-de-chaussée, où il recevait les journalistes. Une grande pièce avec des livres en cuir partout, un vrai décor d’académicien… mais dans lequel il n’a jamais rien écrit.
Son vrai atelier, c’était à côté. Un petit endroit avec un lit pour faire la sieste, des papiers éparpillés partout, un cabinet, de l’alcool, des bouquins qu’il lisait… C’est là qu’il écrivait. C’est ce lieu-là que nous avons reconstitué.
Dans une interview pour le film Paris, je t’aime, vous aviez dit que la Tour Eiffel était difficile à cadrer, difficile à filmer. Est-ce plus facile en animation ?
Oui, la Tour Eiffel est dure à cadrer. C’est un sacré morceau ! En animation, c’est effectivement plus simple, mais je n’ai pas commis l’erreur que font tous les réalisateurs américains : la mettre dans tous les plans. Dans Ratatouille, par exemple, la Tour Eiffel est partout. Dès que la caméra tourne, on la voit ! Là, j’ai essayé de la placer à des endroits plausibles, crédibles. Et puis, on a évidemment plus de facilité à faire des envolées aériennes sur Paris, sans avoir besoin de drones.
Comment avez-vous décidé des moments clés à mettre en image ?
C’étaient surtout des moments où l’on pouvait faire du Pagnol. C’est-à-dire utiliser soit des textes qu’il avait écrits sur ses souvenirs, soit des scènes que moi, j’écrivais, mais qui donnent l’impression qu’on regarde un film de Marcel Pagnol. C’était très important pour moi.
Évidemment, il fallait mettre beaucoup de Raimu. Sa relation avec cet acteur est essentielle.
Et puis, tous les événements qui ont marqué sa vie : les drames, les instants de bascule, ses grandes rencontres… Comme celle avec l’actrice Orane Demazis, par exemple. C’est elle qui lui a soufflé l’idée d’écrire une pièce qui se passe à Marseille. Ou encore la rencontre avec le directeur de la Paramount. Ce sont des histoires vraies, qui ont changé son destin.
On connaît Marcel Pagnol l’écrivain, mais on le connaît beaucoup moins en tant que réalisateur, alors qu’il a réalisé des dizaines de films ! Et puis, il a sauvé le cinéma français avec cette fameuse taxe que l’on connaît aujourd’hui via le CNC. Cette taxe permet de financer notre cinéma.
Il adorait le cinéma. Simplement, il ne voulait pas que le cinéma français disparaisse. C’est pour cela qu’il a milité pour cette taxe.
« J’aimerais que Marcel et Monsieur Pagnol soit un film populaire, un film familial »
Quel est votre regard par rapport à cela ? Pagnol avait prédit l’américanisation du cinéma en France, et il est vrai qu’aujourd’hui, nous sommes envahis par la culture cinématographique américaine.
Dans le monde, il n’y a pas tant de cinémas que ça. Il y a le cinéma américain, le cinéma français, le cinéma indien… qui est encore un tout autre univers. Oui, on a été influencés par la culture américaine, c’est certain. Mais la culture française a survécu grâce au cinéma, et ça, c’est très intéressant. C’est très intéressant qu’il l’ait compris à ce moment-là. Il savait que les Américains avaient compris la force du cinéma. Il savait que le cinéma était un outil de culture. Il n’était pas contre les films américains. D’ailleurs, c’est contre les Américains qu’il a fait du cinéma ! Il était un grand ami d’Orson Welles, et il admirait profondément les réalisateurs américains. Alors oui, on est devenus des Gallo-Romains. On aurait pu devenir des Romains, tout court. Mais on est restés des Gallo-Romains. Et c’est ça qui est bien avec la France : ce mélange des cultures. Et honnêtement, on n’a rien à leur envier.
Vous-même, vous êtes adepte du cinéma américain ?
Oui. Je n’aime pas tout le cinéma américain, attention. Mais j’adore quand ils font des films d’anticipation ou des films indépendants. Ils ont toujours une qualité de jeu, une qualité d’image… C’est leur truc.
C’est nous qui avons inventé le cinéma, et on leur a donné. Mais il y a toujours eu cette relation, un peu de coussinage, entre le cinéma américain et le cinéma français. Même si nous n’avons pas les mêmes moyens. Moi, mes films coûtent dix fois moins cher que les films d’animation américains. Mais nous, on a encore la liberté. On peut encore faire du cinéma d’auteur en France, et c’est quelque chose qui est respecté. Et nous avons des auteurs extraordinaires comme Quentin Dupieux, par exemple…
Honnêtement, on n’a pas besoin que toute la production française soit de très haute qualité. Il faut de la diversité. Il faut du cinéma populaire. De la comédie populaire. Il y en a toujours eu, d’ailleurs. Mais c’est vrai qu’à une époque, le cinéma populaire visait plus haut. Quand on avait des films comme Les Tontons flingueurs, c’était du cinéma populaire. Même les films avec Louis de Funès ! Ce sont des films populaires, mais aujourd’hui tout le monde dit que c’était un génie – ce qui n’a pas toujours été le cas. En France, on a toujours tendance à mépriser ce qu’on fait… dès que c’est populaire.
J’aimerais que Marcel et Monsieur Pagnol soit un film populaire, un film familial. Je n’ai pas envie qu’on le classe dans une case de film intellectuel.
D’ailleurs, les films de Pagnol n’étaient pas des films intellectuels. Pagnol faisait des films pour les gens. Et il rentabilisait ses films à Marseille ! Sur la sortie marseillaise, le film était déjà amorti.
Moi, je veux que les Marseillais aillent voir ce film.
J’aimerais conclure sur une de vos expériences américaines. Vous avez réalisé la séquence d’ouverture de Joker : Folie à Deux. Parlez-nous un peu de cette création.

C’est Todd Phillips qui m’a contacté. Il connaissait bien Les Triplettes de Belleville — ce film est assez connu à Los Angeles. Il m’a dit qu’il avait adoré l’ouverture des Triplettes et que, pour la suite du Joker, il voulait quelque chose dans ce style pour commencer son film.
Mais mon ouverture était plus dans un esprit Betty Boop. Je lui ai proposé un ton plus Tex Avery. On a discuté, il m’a envoyé une idée, un script. Je ne connaissais pas la suite du film, juste les trois premières minutes qui se passent dans l’asile. C’était vraiment très glauque. Je me suis dit : « Bon, c’est bien parti. »
Je déteste les films de super-héros. Je n’aime pas ça, je n’arrive pas à rentrer dedans. Pour Noël, ma femme m’avait offert Joker.
Je ne l’ai pas regardé pendant un an. Mais franchement, c’est extraordinaire. Je l’ai vu plusieurs fois. Un film osé. Puis, par coïncidence, un mois plus tard, Todd Phillips me contacte.
Je suis déçu pour lui que le film n’ait pas marché. C’était un gros pari. Je pense que ce qui a un peu plombé le film, c’est la scène au tribunal, que j’ai trouvée un peu trop longue, personnellement. Surtout qu’il y a une certaine répétition. Il aurait pu condenser ça.
L’autre chose que j’ai trouvée dommage, c’est qu’il n’ait pas écrit de musiques originales pour la comédie musicale. Je pense qu’il aurait pu s’entourer de super musiciens pour ça. Ça aurait peut-être donné plus de force. Mais à la base, il ne voulait pas faire de suite.
Marcel et Monsieur Pagnol, le 15 octobre au cinéma.
Synopsis :
A l’apogée de sa gloire, Marcel Pagnol reçoit la commande d’une rédactrice en chef d’un grand magazine féminin pour l’écriture d’un feuilleton littéraire, dans lequel il pourra raconter son enfance, sa Provence, ses premières amours… En rédigeant les premiers feuillets, l’enfant qu’il a été autrefois, le petit Marcel, lui apparaît soudain. Ainsi, ses souvenirs ressurgissent au fil des mots : l’arrivée du cinéma parlant, le premier grand studio de cinéma, son attachement aux acteurs, l’expérience de l’écriture. Le plus grand conteur de tous les temps devient alors le héros de sa propre histoire.
Casting vocal : Laurent Lafitte, Géraldine Pailhas, Thierry Garcia, Mathew Gravelle, Flora Montgomery, Lu Gorfield, Sophie Maréchal, Shane Attwooll,
Olivia Gotanegre, Noa Staes, Martin Meersman, Lohen Van Houtte…
