[CRITIQUE] – EXTRA-LUCIDE : DANS L’INTIMITÉ D’UNE TÉLÉPATHE

Primée au Festival de la Fiction de la Rochelle en septembre dernier dans les catégories « Meilleure série française de 26 minutes » et « Meilleure réalisation » pour le réalisateur Bruno Merle, Extra-Lucide suit le quotidien de Denise, dont le pouvoir de lire dans les pensées l’empêche de vivre pleinement en société. Un huis-clos dans un unique appartement surprenant, foisonnant d’idées et qui oscille entre séquences comiques et moments de réflexions, d’introspections et d’émotions d’une grande profondeur. Un véritable bijou d’écriture et de mise en scène !

Synopsis
Denise est une femme ordinaire. Ou presque. Depuis son plus jeune âge, elle entend les pensées des gens. Aucun esprit ne lui résiste. Comment, dans ces conditions, jouer le jeu de la vie en société ? Comment maintenir une relation de couple, d’amitié, de famille ? Comment aimer, comment être aimée ? Peut-on raisonnablement être lucide et heureux en même temps ?

Extra-ordinaire !

Créée par Bruno Merle, à qui l’on doit Les Papillons Noirs, et Emmanuelle Destremau, Extra-Lucide combine fantastique et réalisme dans une histoire tragi-comique d’une envergure scénaristique et esthétique presque magique. Denise, coach de vie capable de lire dans les pensées, vit coupée du monde depuis un an dans un grand appartement où elle reçoit ses patients et partage son quotidien avec sa meilleure amie, Joy (Sabrina Ouazani), ancienne gloire du porno. Mais pas seulement : au fil des épisodes, une succession de personnages viennent franchir sa porte – un père resurgissant après des années d’absence et atteint d’Alzheimer, une musicienne en plein désenchantement, un ex perdu depuis qu’il connaît la vérité, ou encore des invités hors du commun, réfugiés et SDF.
Dans ce brouhaha intérieur et extérieur résonnent des sensibilités multiples, des émotions à vif, des vérités et des élans d’humanité. C’est donc là, au cœur de cette prison dorée et de ces rencontres, que Denise va chercher la réponse à la question qui la hante depuis toujours : « Peut-on être heureux en n’ignorant rien de ce que pensent les autres ? »

Avec une écriture philosophique accessible, tendre et drôle, Emmanuelle Destremau et Bruno Merle interrogent ce pouvoir télépathique qui fait tant rêver – au même titre que l’invisibilité ou la téléportation. Mais la réalité est tout autre : la télépathie est un véritable drame pour celui ou celle qui la possède. Déceler les idées perverses des uns, les non-dits et les mensonges des autres devient un enfer quotidien, surtout lorsque l’on est coach de vie. La séquence d’introduction de la série en est la preuve : entre les pensées étranges et/ou sales de ses patients et la plongée psychédélique dans la mémoire de son père.

Et puis, vient la question de la différence : suis-je un monstre ? Mon don peut-il servir le monde ? Et c’est à partir de cette question que la série trouve toute sa force : celle de confronter le fantasme du don télépathique à la dureté du réel, où l’hyperlucidité devient un fardeau plus qu’un pouvoir.

Une frontière à dépasser…

La réalisation de Bruno Merle est brillante. Avec le directeur de la photographie Romain Carcanade, il compose des cadres larges, dégagés, épurés, et très géométriques. Cette précision visuelle, au détail près, révèle autant la solitude de Denise, que sa détresse face à l’oppression d’un appartement dans lequel elle est recluse qu’à l’immensité du grand tout qu’est la société. L’appartement devient alors un personnage à part entière, magnifiquement exploité : ses lignes, ses motifs, ses perspectives traduisent l’enfermement intérieur de l’héroïne. Les droites de la tapisserie de sa chambre, par exemple, forment ainsi une métaphore subtile de la prison mentale dans laquelle elle se débat.
Au sein de cette géométrie et de ce cadre rectangulaire (symbolique), où se succèdent plusieurs variables de personnages, Extra-Lucide interroge ainsi l’enfermement sous toutes ses formes : psychologique, émotionnel, social. En outre, la série ne raconte pas seulement la quête de Denise pour affronter ses démons et retrouver la liberté ; il s’agit aussi du parcours de tous ceux qui, comme elle, sont enfermés leurs peurs, leurs regrets ou leurs passés. D’ailleurs, il y a dans la caractérisation de tous ces protagonistes quelque chose de vrai, de touchant, de noble, qui touche au Shakespeare, et leur octroie une dramaturgie puissante.

Le travail sur la lumière est également sublime : tamisé pour créer cette intimité avec Denise, la rapprocher émotionnellement du spectateur, lui faire ressentir son désespoir ; néonisé, au contraire, pour instaurer ces scènes de confidences auxquelles le spectateur est convié. La mise en scène n’exclut jamais le regard du spectateur – elle l’enveloppe, l’absorbe, et l’entraîne dans l’intimité de Denise, silencieusement. C’est précisément pour cela que cette héroïne nous émeut : parce que toute la réalisation prend en compte l’ensemble des éléments qui construisent le cadre – l’environnement de l’appartement, authentique symbole de l’oppression, la lumière, et l’écriture scénaristique, dans ses confrontations entre moments décalés et séquences d’une sincérité éblouissante.

Bien entendu, l’interprétation de Camille Rutherford y est pour beaucoup. La comédienne déploie un jeu désarmant – désarmant par sa spontanéité, sa vérité, et la douceur de son regard comme de ses gestes, parfois bouleversants. Actrice d’une grande justesse, elle sonde – pour reprendre un terme de la série – avec acuité chacun de ses rôles, leurs enjeux, leurs failles, et les retranscrit à l’écran avec grâce et intelligence.
Dans le rôle de Denise, elle livre une lecture sensible, rigoureuse et généreuse d’un personnage complexe, où les pensées malsaines de ses patients se mêlent à la résignation de l’être humain, où la beauté de ces mêmes individus finit par se confondre avec l’acceptation et le franchissement d’un seuil longtemps redouté.

Conclusion

Dans ce huis clos savamment orchestré, Bruno Merle et Emmanuelle Demestrau font déambuler une héroïne étonnante parmi une galerie de personnages pleins d’humanité. À travers eux, ils nous invitent à réfléchir à notre propre condition, à notre existence et à notre perception du monde.
Une série rare, elle aussi, par sa proposition artistique et visuelle, sa singularité scénaristique, et sa morale, belle et subtile. N’oublions pas son casting : Camille Rutherford est extraordinaire, Sabrina Ouazani détonante, Antoine Chappey saisissant tout comme Emmanuelle Destremau, Daniel Lundh et Bellamine Abdelmalik qui harmonisent une partition mélancolique.
Oui, avec Extra-lucide, OCS prouve une fois encore le charme de sa ligne éditoriale, son exigence et ses ambitions télévisuelles, mais surtout son dévouement envers les téléspectateurs.

Extra-lucide, dès le 18 novembre sur OCS.

Casting : Camille Rutherford, Sabrina Ouazani, Antoine Chappey, Daniel Lundh, Emmanuelle Destremau, Bellamine Abdelmalik, Bryan Trésor…

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