[INTERVIEW] – ÉCHANGE AVEC LA COMÉDIENNE JOSÉPHINE JAPY : « Je n’aime pas l’idée d’être enfermée dans un type de cinéma »

À l’occasion de la sortie de Qui brille au combat, son premier long-métrage en tant que réalisatrice, Joséphine Japy se confie sur son métier de comédienne, sur son rapport au jeu, à la mise en scène, à la direction d’acteurs et sur le chemin intime qui l’a menée derrière la caméra. Une rencontre sensible avec une artiste guidée par l’écoute, le collectif et le désir profond de raconter.

En tant que comédienne, qu’est-ce qui vous fait dire oui un rôle, à un personnage ?
C’est fluctuant. Je crois que les carrières se construisent aussi en parallèle de ce qu’on vit dans nos vies civiles, entre guillemets. Il y a des choses qu’on a envie d’accepter à certains moments, d’autres non. Les envies changent et se transforment tout le temps. Mais s’il devait y avoir une constante, ce serait l’histoire et la collaboration artistique avec un réalisateur ou une réalisatrice. Et je pense même que c’est ce qui est en train de devenir le plus important pour moi aujourd’hui. Encore plus que l’histoire, que le personnage, ou même que l’importance du rôle.

Qu’est-ce que vous attendez, vous, d’un réalisateur ou d’une réalisatrice sur un tournage ?
Je ne me mets pas dans la position d’attendre quelque chose d’eux. Je crois qu’un tournage, c’est avant tout entrer dans l’énergie d’une personne, dans ce qu’elle insuffle sur son plateau. Mais je sais ce que j’aime. Par exemple, le sentiment d’être accompagnée dans une interprétation. Je trouve ça très agréable d’avoir un réalisateur ou une réalisatrice totalement présent·e pour ce que vous êtes en train de proposer, réceptif, attentif, et qui va peut-être réfléchir dans la journée à certains éléments en lien avec ce que vos propositions. Ce sont toujours les moments que j’ai préférés sur les plateaux.
Il y a une super série sur Scorsese qui est sortie en ce moment sur Apple, et on y voit comment il accompagne ses comédiens sur le tournage de Casino, à quel point il est totalement présent pour eux. Je trouve ça merveilleux, en tant qu’acteur, d’avoir un réalisateur qui, malgré le plateau, le monde, les vingt mille distractions de la journée et les cinquante mille questions qu’on va lui poser, parvient à revenir à l’essentiel de son rapport avec les comédiens et choisit de le privilégier avant tout. C’est hyper beau, précieux et important.

« À l’époque, je ne me sentais pas du tout crédible. Il y avait très peu d’actrices-réalisatrices. Aujourd’hui, elles sont un peu plus nombreuses, mais cela reste minoritaire »

Et vous, quel type de réalisatrice pensez-vous être aujourd’hui ?
Alors ça, il faudrait le demander à mes comédiennes (rire). En tout cas, j’espère être une alliée à cet endroit-là. Probablement parce que je reproduis – ou j’essaie de faire – ce que j’aimerais qu’on fasse pour moi en tant que comédienne. Et puis, parce que ça m’intéresse profondément : étant actrice, accompagner l’interprétation de quelqu’un d’autre, c’était presque un fantasme, une manière de me demander : Mais comment ça se passe dans le cerveau d’un autre acteur ?
Donc oui, j’espère avoir été une bonne accompagnatrice.

Est-ce que, durant toutes ces années à jouer, cela a influé sur la façon dont vous vouliez mettre en scène et diriger ?

C’est compliqué de savoir quelle a été l’influence réelle. Je ne sais pas quel genre de réalisatrice j’aurais été si je n’avais pas joué. Je ne sais même pas si j’aurais réellement été réalisatrice sans être passée par le jeu. C’est un long parcours. Moi, je découvre le cinéma. Je ne viens pas d’une famille qui travaille dans ce milieu, ce n’est pas du tout le genre de métier que l’on exerce chez moi. Pour moi, le cinéma, c’était presque quelque chose de magique, comme si les gens faisaient ça en hobby, sur leur pause déjeuner. Je ne m’imaginais pas qu’il y avait derrière tout ça des équipes, des gens qui travaillaient vraiment pour faire des films. Je suis arrivée au cinéma d’abord comme spectatrice, puis ensuite comme actrice. J’ai vu ce que cela voulait dire de créer une entité collective sur un tournage, de voir des réalisateurs réussir à embarquer tout le monde, parfois dans des aventures complètement folles, complètement barjots.

Créateur : Marie Genin/Netflix | Crédits : Marie Genin/NetflixDroits d’auteur : © 2023 Netflix, Inc.

C’est peut-être ça, finalement, qui m’a aidée à passer à la mise en scène : ce sentiment du collectif qu’il peut y avoir sur un plateau. J’ai sans doute reproduit, de manière inconsciente, les tournages qui m’ont rendue très heureuse, ça c’est sûr. Par exemple, quand je tourne Respire avec Mélanie Laurent, il y a probablement une inspiration de ce que j’ai pu ressentir sur son plateau. C’était un tournage où j’étais extrêmement heureuse, où je me sentais accompagnée par une réalisatrice merveilleuse.

« J’aime décortiquer, me prendre la tête, réfléchir aux textes, aux personnages »

Vous avez incarné des personnages qui ont réellement existé, comme France Gall ou Dominique Tapie. Est-ce que ce sont des exercices plus difficiles à appréhender ?

Non, pas tant que ça. En plus, ce sont des personnages extrêmement intéressants, parce qu’il y a une matière première très riche, qui n’est pas seulement à l’intérieur de soi. Quand on aborde un personnage de fiction, il faut presque tout inventer, tout décortiquer de l’intérieur. Avec un personnage réel, il y a soudain un matériau supplémentaire, presque un travail d’archives. J’aime beaucoup faire ce travail-là, m’en nourrir, puis ensuite le délaisser complètement, l’oublier, pour me concentrer sur quelque chose de plus sensoriel. Ce qui est peut-être plus difficile, et en tout cas très différent, c’est qu’à un moment donné, on est frappé par une forme de responsabilité. Se dire que l’on raconte l’histoire de quelqu’un qui a réellement existé, et qui parfois existe encore.

Ça a été le cas pour France Gall, puisqu’elle était encore vivante, et aussi pour Dominique Tapie. Il y a cette idée que ces personnes ont la possibilité de voir ce que j’ai fait, ou en tout cas ce que j’ai projeté d’elles.

Quand on vous propose un rôle, de quelle manière le travaillez-vous ? Avez-vous des méthodes propres à chaque personnage ou une méthode commune ?
Je n’ai pas vraiment de process de travail. Je n’aime pas trop cette idée, parce que je trouve que c’est quelque chose d’un peu figé. Et puis, ce qui fonctionne à un moment de votre vie ne fonctionne pas forcément plus tard. J’essaie donc de ne pas trop m’enfermer, de ne pas me cristalliser dans une méthode unique. Je suis assez cérébrale pendant un long moment ça, c’est certain, et je réfléchis aux rapports de cause à effet : pourquoi mon personnage fait telle chose, pourquoi la personne en face répond de telle manière. Je fais ce travail en amont pour pouvoir ensuite l’oublier totalement et me laisser le temps de digérer. J’aime décortiquer, me prendre la tête, réfléchir aux textes, aux personnages. Si c’est un film d’époque, je vais aussi réfléchir au contexte. Je me souviens que sur Eugénie Grandet, par exemple, j’ai passé plusieurs jours avec le strict minimum de ce que l’on pouvait avoir à l’époque : pas d’électricité, la bougie, apprendre à coudre… J’avais le droit à trois livres, dont la Bible. J’essaie de m’adapter à chaque expérience, parce que chaque projet ne nécessite pas le même processus. Mais globalement, il y a trois étapes qui reviennent souvent : le travail cérébral, puis un vrai moment d’immersion, et enfin un moment d’oubli.

Vous passez parfois d’un genre à l’autre avec beaucoup d’aisance : la comédie (Jack Mimoun), la comédie romantique (Mon Inconnue) ou encore le drame. Est-ce évident de naviguer ainsi entre les genres ? Est-ce quelque chose à quoi vous faites attention pour ne pas être cantonnée à une seule case ?

Oui, et en même temps, ce n’est pas si simple, parce que les gens aiment bien vous mettre dans une case – et particulièrement les actrices. On entend souvent : ça, c’est une grande actrice de drame, ça, une grande actrice comique… Il y a cette tentation-là, même si elle est en train d’exploser aujourd’hui, notamment avec des comédiennes très reconnues comme Virginie Efira ou Camille Cottin, qui viennent de l’humour et qui ont su basculer à un moment donné. De mon côté, je fais ces choix pour deux raisons. D’abord parce que ça m’amuse davantage : j’aime le mélange des styles et des genres. Je n’aime pas l’idée d’être enfermée dans un certain type de cinéma, avec toujours les mêmes personnes, et de rester à cet endroit-là. Je trouve ça trop dommage.

Ce n’est pas ce qui m’épanouit humainement et artistiquement. Mais ce n’est pas une évidence non plus. À force de faire des choses très différentes, certains peuvent se dire : Mais en fait, elle fait quoi ? Elle est actrice de quoi ? Est-ce qu’elle veut faire Jack Mimoun ou Eugénie Grandet ? J’ai parfois senti que ce n’était pas le choix le plus simple d’aller un peu partout. Mais je ne le regrette absolument pas. Sur Qui brille au combat, par exemple, j’ai retrouvé des gens que j’ai rencontrés à différents moments de ma vie. Une partie de l’équipe technique vient d’un cinéma plus dramatique que j’ai pu faire avec eux, une autre vient de Tapie. Je crois davantage à ces mélanges-là. Et d’ailleurs, les techniciens de cinéma sont souvent bien meilleurs que nous sur ce point : ils passent naturellement d’une comédie à un drame, sans se poser la question.

Je ne suis pas cliente des phrases du type regardez ce que font les Américains, parce que je trouve ça un peu facile. Mais quand même… regardons ce qu’ils font. Ils bougent tout le temps. Je pense notamment à un acteur que j’adore, Adam Sandler. On l’a longtemps associé à des comédies grand public, mais il a aussi fait des choix très audacieux, très auteurs, et exploré des rôles profondément dramatiques.

Une dernière question. Vous réalisez votre premier long-métrage, Qui brille au combat. Qu’est-ce qui a motivé votre envie de passer derrière la caméra ? Et pourquoi avoir choisi de mettre en scène cette histoire-là en particulier ?
J’avais très envie de réaliser, mais au-delà de ça, d’écrire des histoires, de réfléchir à leur mise en scène, à la photographie d’un film. Cette envie était là depuis très longtemps, presque aussi ancienne que mon désir de jouer. Quand je découvre le cinéma, je découvre tout, et j’ai envie de tout comprendre. Mon premier tournage, je l’ai fait à dix ans, sur Les Âmes grises, avec Jean-Pierre Marielle et Jacques Villeret, des icônes. À hauteur d’enfant, on observe énormément de choses. Je me faufilais partout, sans que personne ne s’inquiète vraiment de moi. Ce n’était pas comme aujourd’hui : le plateau était beaucoup plus chaotique. Tant que je m’occupais, tout allait bien. Je passais du temps au costume – je me souviens qu’il fallait fabriquer 250 masques à gaz pour une scène de figurants, le film se déroulant pendant la Seconde Guerre mondiale – puis j’allais traîner avec les machinistes, jusqu’à ce qu’ils finissent par me chasser gentiment. Je découvrais tout cela avec fascination et je me demandais sans cesse : comment faire pour tout faire ? J’avais envie de comprendre comment l’accessoiriste ou la maquilleuse fabriquaient le sang, comment on créait des blessures sur un corps. Je jouais une petite morte, donc ça m’intriguait. Rien ne m’échappait, tout m’intéressait. Et je me suis rendu compte que, pour être à cet endroit-là, pour embrasser l’ensemble, il fallait être réalisatrice.
À l’époque, je ne me sentais pas du tout crédible. Il y avait très peu d’actrices-réalisatrices. Aujourd’hui, elles sont un peu plus nombreuses, mais cela reste minoritaire. Quand je tourne Respire avec Mélanie Laurent, je me dis : OK, il y a cette grande actrice, reconnue, qui est aussi réalisatrice. Peut-être que c’est possible pour moi aussi. Il fallait encore trouver une histoire. J’ai écrit beaucoup de projets qui sont restés dans des tiroirs. Ça ne prenait pas. Et puis un jour, je me suis rendu compte que je n’avais pas commencé par le bon bout. La première histoire que je devais raconter, c’était celle-ci. Une histoire extrêmement personnelle, que j’étais moi-même à peine en train de régler à ce moment-là. Pendant des années, on a vécu une errance de diagnostic, sans comprendre ce qui arrivait à ma sœur. Ce qui est fou, c’est qu’on peut écrire des projets pendant des années sans que rien ne se passe. On peut les empiler dans son cœur, ça ne bougera pas. Alors que celui-ci, dès que j’ai commencé à l’écrire, un an et demi plus tard, j’étais sur le plateau. Tout est allé à une vitesse fulgurante. Je crois que c’est ce qui arrive quand on est exactement au bon endroit.

Entretien réalisée au Festival du Film de Société de Royan.

* Ma critique de Qui brille au combat est à retrouver ici.

Qui brille au combat, le 31 décembre au cinéma.

Synopsis
Qui brille au Combat est le sens étymologique du prénom Bertille, la plus jeune des deux sœurs de la famille Roussier, atteinte d’un handicap lourd au diagnostic incertain. La famille vit dans un équilibre fragile autour de cet enfant qui accapare les efforts et pensées de chacun, et qui pourrait perdre la vie à tout moment. Chacun se construit, vit comme il peut avec les exigences de ce rythme et les incertitudes qui l’accompagnent. Les parents, Madeleine et Gilles, la sœur aînée, Marion. Quel quotidien et quels avenirs pour une mère, un père, un couple, une adolescente que la responsabilité ​ de sa cadette a rendu trop vite adulte ?

Casting : Mélanie Laurent, Angelina Woreth, Sarah Pachoud, Pierre-Yves Cardinal, Anne Loiret, Juliette Gasquet, Félix Kysyl, Birane Ba, Maxence Tua…

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