Muriel Robin explore de nouveau le thème de la maternité à travers le personnage de Judith, une mère intransigeante et peu encline à l’émotion. Entre comédie noire, satire sociale et esthétique audacieuse, Pierre Mazingarbe signe un film terriblement émouvant sur les relations mère/fille, un film qui ne ressemble à aucun autre et redonne souffle et audace à la comédie française.
Synopsis
Louise de Pileggi, brillante substitut du procureur, a toujours eu des relations compliquées avec sa mère Judith qu’elle n’a pas vue depuis 15 ans. Quand elle se retrouve mutée au petit tribunal où Judith est greffière, Louise devient la cheffe de sa mère. Et pire encore : elles vont devoir collaborer dans une affaire à première vue banale, mais qui va mettre leurs nerfs à vif.
Mère impitoyable ?
Que ce soit à la télévision ou au cinéma, Muriel Robin a incarné des mères émouvantes et tendres (La Chambre des merveilles, En corps…), mais aussi froides et ambiguës (Jacqueline Sauvage, Les Yeux grands fermés), toujours avec un sens profond de la pudeur, de l’intelligence et une précision dramaturgique remarquable. À travers ses héroïnes, elle a, au fil des années, montré toute la diversité des rôles de mère, les difficultés parfois morales auxquelles elles sont confrontées, et mis en lumière toute la complexité des relations familiales, en particulier les liens mère-fille :
« J’ai creusé ce genre de relation dans ma vie, et je trouve que c’est très intéressant, passionnant. Au cours de notre vie à tous, on se rend compte de l’importance de ce personnage qu’est une mère. Tout ce qui peut faire bouger les lignes, notamment dans des familles où ce n’est pas comme on aimerait que ce soit, m’intéresse. Ce film participe à ça. »
« Je trouve que les femmes sont des héroïnes du quotidien. Je ne sais même pas si je serais capable de faire ce qu’elles font »
Dans La pire mère du monde, elle incarne donc Judith, une mère implacable, sèche. Derrière cette attitude aux allures antipathiques, cette insensibilité violente, se terre une douleur, impalpable, un secret enfoui depuis plus d’une décennie (un turn-over magnifique et dans l’ère du temps !). Et ses retrouvailles impromptues avec sa fille sont alors l’occasion de renouer un lien – bien que chacune y soit réticente au départ -, un contact longtemps perdu, et de révéler les non-dits qui ont forgé la personnalité de sa fille, pour qui, désormais, la carrière de magistrate et la justice passent avant tout le reste. Et, sous couvert de la comédie, d’une enquête un peu ubuesque, le film évoque le sacrifice des mères et, peut-être, ses répercussions sur les enfants, ainsi que le souci d’une communication souvent rompue qui finit par pourrir les relations. Un personnage que Muriel Robin défend et qui fait écho à son propre vécu :

« J’ai une tendresse pour les mamans un peu dures, parce que la mienne l’était. Parce que cette dureté cache toujours quelque chose. Souvent de la souffrance, à laquelle, en tant qu’enfant, on pourrait aussi s’intéresser, au lieu de toujours vouloir recevoir. Aller voir sa mère et lui demander comment cette dureté s’est mise en place. Je vais rejoindre le film : ces mères sacrifiées sont admirables. De toute façon, je trouve que les femmes sont des héroïnes du quotidien. Je ne sais même pas si je serais capable de faire ce qu’elles font, entre les enfants, le travail, tout ce qu’elles portent. Je trouve ça incroyable. Et puis ça parle aussi du droit à l’erreur. Bien sûr qu’elles se trompent, comme on se trompe tous, quel que soit le rôle : ami, amoureuse, amante ou dans son métier.
On se trompe tous. Malgré tout, il y a quelque chose de très beau, parce que le mot sacrifice, on ne l’emploie pas si souvent. C’est un mot fort. Faire passer quelqu’un d’autre avant soi, s’annuler un peu pour quelqu’un d’autre… Il n’y a qu’une mère qui peut faire ça. C’est magnifique. Et c’est important de mettre ça en lumière. »
D’ailleurs, le réalisateur Pierre Mazingarbe a construit ce personnage autour du thème du sacrifice, en parallèle d’une époque où les femmes étaient invisibilisées par la société et par les hommes. C’est toute la beauté de ce personnage : avoir accepté qu’un jour sa fille la renie totalement.

« Je voulais partir d’une idée relativement complexe qui est : c’est quoi une femme qui reproduit des archétypes sexistes et misogynes, très ancrés dans sa famille, dans la société dans laquelle elle évolue ? En fait, cette mère a créé un père idéal dans les yeux de sa fille, pour faire grandir sa fille, pour qu’elle ait du pouvoir, pour qu’elle soit puissante, etc. Il y avait ce truc intéressant de, consciemment ou pas, elle a créé ce modèle-là. Et au point d’avoir une fille qui la méprise, qui pense qu’elle est la pire mère au monde. Il y a ce truc-là qui me plaisait et que je trouvais relativement juste : ne pas rendre absolument héroïque une femme. Il y avait vraiment le fond de la question du déterminisme. Cette femme a voulu changer de classe sociale. Elle a voulu que sa fille s’échappe de tout son déterminisme. Elle en a fait un programme. C’était ça son projet », confie-t-il.
Une comédie audacieuse et inspirante !
La pire mère au monde est un film qui ressemble à son réalisateur, Pierre Mazingarbe. Dans ses courts-métrages, il abordait, par le biais de la comédie satirique, de l’absurde, du fantastique et de la métaphore, des thèmes sociaux difficiles comme l’avortement (Les poissons préfèrent l’eau du bain), la justice pour les femmes (Moonkup – Les noces d’Hémophile) ou encore la dénonciation des traditions bourgeoises et des conventions sociales qui, parfois, étouffent (Boustifaille). La pire mère au monde s’inscrit pleinement dans cette vibe : une satire de l’époque, mêlant comédie sociale et familiale, dans un ton oscillant entre humour noir et provocation, flirtant avec le thriller et une légère touche horrifique – un soupçon seulement, pour ne pas effrayer le grand public et rester accessible.

Pourtant, jamais Pierre Mazingarbe ne fait de concessions dans son écriture scénaristique et assume pleinement ce mélange des genres, inspiré notamment du cinéma sud-coréen : « J’adore le cinéma coréen contemporain, comme Parasite, par exemple, car ils ont cette capacité de passer d’un genre à l’autre. Mais on se rend vite compte que c’est d’une grande difficulté au moment du montage image parce qu’on va devoir circonscrire. On ne peut pas trop mélanger non plus. On ne peut pas avoir une scène de cimetière et une blague. Et on en a coupé des blagues à des moments comme celui-là. »
« Je voulais que la caméra soit le relais des rapports de pouvoir entre les personnages » – Pierre Mazingarbe, réalisateur
Si l’inspiration sud-coréenne est présente, d’autres cinéastes ont également façonné l’univers de Pierre Mazingarbe, aussi bien dans l’écriture que visuellement : « J’ai grandi avec Dupontel, Jeunet, et ces visuels-là. Il y avait cette envie d’aller plutôt vers un cinéma visuel, qui ne cherche pas le réalisme. Je tenais impérativement, pour un premier long métrage, à avoir des climats différents, une espèce d’hybridité. Ensuite, on pousse fort les curseurs à l’endroit de l’incarnation, de l’interprétation. Et c’est vrai qu’il n’y a pas grand monde en France qui ait envie… On est plutôt dans une obédience naturaliste, on va dire, en France. Et puis j’ai envie que ça soit bigger than life, que ça pète plus que la vie, quoi. »
Et lorsqu’on lui parle de provocation, de ces personnages qui endossent des répliques que l’on voit rarement au cinéma, il répond simplement :
« Pour moi, il y a un paradoxe inouï dans la provocation : c’est un appel à l’intelligence. Quand on vous provoque, on teste : est-ce que vous êtes premier degré ou est-ce que vous vous rendez bien compte qu’on vous titille ? C’est quelque chose qui me plaît énormément, en fait, qui est contre-intuitif dans l’idée même de la provocation. »
L’identité visuelle du film a été travaillée avec le directeur de la photographie Brice Pancot, dont le travail sur la série De grâce et Le Roi Soleil de Vincent Maël Cardona a su cultiver des univers singuliers, où le thriller devient avant tout un rendez-vous profondément humain : nébuleux, mensonger et flamboyant dans son désir de compassion. La pire mère au monde est ainsi la rencontre de deux univers assez proches, ceux de Pierre Mazingarbe et de Brice Pancot, réunis par une même volonté de retranscrire cette humanité à l’image. Il en résulte une photographie organique, vivante, dotée de ses propres codes et de ses propres couleurs, reflet de personnages en apparence désincarnés, dont la lumière naît de leur capacité à devenir autre chose qu’eux-mêmes. Des choix artistiques peu communs dans la comédie française, qui font figure de véritable bouffée d’air frais dans un paysage cinématographique où la comédie tend parfois à se réduire à des téléfilms de luxe, sans saveur. Pierre Mazingarbe explique son engagement :

« On a travaillé à séparer chaque séquence avec une couleur. Il y a presque dix courts-métrages bout à bout. De fait, il y avait un travail énorme de machinerie, de mouvements de caméra, de travelling, etc. Je voulais qu’il y ait une grande variété, une grande hétérogénéité de formes à l’endroit du filmage. Je voulais que la caméra soit le relais des rapports de pouvoir entre les personnages. Un personnage a du pouvoir, elle va nous écraser, donc la caméra est en dessous, en contre-plongée. Je voulais qu’il y ait des rouges très purs. Contrairement à une esthétique un peu contemporaine, je voulais que ça parte du noir plutôt que du blanc, qu’il y ait un côté sombre, polar, assumé.
Que ce soit une comédie, mais avec des partis pris visuels très marqués, qui viennent notamment de mon amour pour la gravure allemande de la fin du XVe siècle, où l’on trouve des choses très sombres, un contraste marqué, comme Les Prisons de Piranèse. C’est ce que j’ai montré à mon chef-op. »
Finalement, c’est l’ensemble de cette proposition artistique qui a séduit Muriel Robin, désireuse de s’éloigner des comédies formatées. Une direction qu’elle souhaite désormais poursuivre : « C’est exactement ce dont j’avais envie quand je suis arrivée au cinéma. On peut réellement voir, pour la première fois, un choix de ma part. Ça envoie un signal de ce que j’aime, qui est exact, de ce que je veux aujourd’hui. »
La pire mère au monde le 24 décembre au cinéma.
Casting : Muriel Robin, Louise Bourgoin, Florence Loiret Caille, Gustave Kervern, Anne Benoît, Patrick Descamps, Johan Cuny, Sébastien Chassagne…
Quelques storyboards du film, gentillemment montrés par le réalisateur.



