[INTERVIEW] – L’AFFAIRE BOJARSKI : ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR JEAN-PAUL SALOMÉ : « En voyant Reda Kateb, j’avais eu cette sorte d’évidence, il pouvait être Bojarski »

À l’occasion de la sortie de son nouveau film, Jean-Paul Salomé revient sur la genèse d’un projet aussi fascinant qu’atypique, inspiré de la trajectoire hors norme de Bojarski. Entre rigueur historique et liberté de fiction, le réalisateur évoque son travail d’écriture, la construction de ce personnage d’anti-héros, la mise en scène des scènes de tension, ainsi que sa collaboration les comédiens Reda Kateb et Bastien Bouillon.

Qu’est-ce qui vous a motivé à raconter cette histoire, celle de Bojarski ?
Deux choses. Quand j’ai découvert la vie de cet homme, j’ai constaté qu’il ne correspondait pas du tout aux standards de ce qu’on attend d’un hors-la-loi, d’un truand à l’époque, dans cette France très marquée par la morale et la religion. C’est justement quelqu’un qui s’est affranchi de tout cela, qui a créé son propre système et qui est devenu un faux-monnayeur de génie, sans pour autant mener une vie de truand. Il ne tue pas. Il ne vole personne, à proprement parler, que ce soit pour du matériel – qu’il fabrique lui-même -ou pour toute autre chose. C’était donc ma première motivation : raconter cette singularité.
Ensuite, il y a cette double vie. Il a une vie de famille : une femme, un mariage, des enfants. Et, à l’insu de sa femme et de ses enfants, pendant toutes ces années, il est devenu faux-monnayeur. Ce mélange entre vie intime et vie secrète m’intéressait énormément. Comment parvient-on à conserver un tel secret ? Quel impact cela peut-il avoir sur sa famille lorsque sa femme l’apprend ? Comment les dynamiques vont-elles changer entre eux ?

Comment rendre attachant un anti-héros, à l’écrit comme à l’image ?
Je pense qu’il y a plusieurs choses à mettre en place : essayer de le rendre humain, de le rendre plus complexe, de ne pas le construire d’un seul bloc. Ne pas avoir peur de lui donner des zones d’ombre, ni de chercher absolument à ce qu’on le comprenne tout le temps.
Et puis, il y a évidemment le comédien. Quand on a la chance d’avoir un acteur comme Reda Kateb pour incarner un personnage de ce type, on sait qu’on peut aller assez loin. On sait que, même si le personnage n’est pas toujours sympathique, il restera profondément attachant.

« J’ai surtout essayé de conserver les émotions que j’ai ressenties en lisant certains éléments, en découvrant ce qu’il avait créé, en découvrant sa vie »

J’imagine que dans un récit comme celui-ci, où il faut faire des choix et fictionnaliser certaines parties, à quel point le film est-il proche du réel ?
C’est compliqué à dire aujourd’hui, parce que je me suis tellement imprégné de cette histoire que, parfois, en relisant des éléments réels, j’imaginais déjà de la fiction. À certains moments, je ne savais même plus ce qui relevait strictement du réel ou non. Cependant et sincèrement, je pense qu’environ 80% de ce qui est montré dans le film est assez proche de la réalité. Notamment tout ce qui concerne la part de cet homme qui devient faux monnayeur : la façon dont il invente, crée ses billets, le temps que cela lui a pris… Tout cela est très fidèle à ce qu’il a vécu. La partie enquête l’est aussi : dans la réalité, un policier l’a poursuivi pendant plus de quinze ans, l’a traqué à travers toute la France.
En revanche, il a fallu parfois simplifier certains éléments, notamment parce qu’il y avait trop de personnages. Autant nous disposions d’une documentation très précise sur ce qu’il avait fabriqué – les machines, le temps nécessaire à la fabrication des billets – autant, sur sa vie de famille, il n’existait quasiment rien. Pas de biographie. On sait qu’il avait des enfants, qu’il est resté avec la même femme, mais c’est à peu près tout.

À partir de là, nous avons dû trouver des points d’entrée pour rendre cette vie de couple, déjà peu banale, intéressante à l’écran. Ce rapport amoureux avec sa femme, incarnée par Sarah Giraudeau : une jeune femme issue d’un milieu bourgeois, qui quitte cet univers pour épouser un immigré polonais, pensant se marier avec un ingénieur, et qui se retrouve finalement la femme d’un faux monnayeur. C’est une aventure de couple absolument incroyable. Un couple construit sur un secret. Je trouvais ça très beau.

Il a fallu ingurgiter énormément de choses, faire des choix, passer par la fiction, synthétiser. J’ai surtout essayé de conserver les émotions que j’ai ressenties en lisant certains éléments, en découvrant ce qu’il avait créé, en découvrant sa vie. Mon objectif était de garder ces émotions-là et de les traduire à l’écran. Et parfois, il a fallu faire appel à la fiction pour retrouver, ou recréer, ces émotions. Mais il y avait très souvent une base réelle qui nous inspirait.

Dans le film, on voit toutes les énormes machines qu’utilisait Bojarski pour fabriquer ses faux billets. Ont-elles été reconstituées ?

Effectivement, puisque ces machines n’existent plus, pour des raisons que le film explique. Il a donc fallu repartir de zéro, à partir d’images d’archives, de films d’archives et de plans. Pour certaines machines, nous avons retrouvé les plans de Bojarski lui-même, puisqu’il avait inventé et conçu l’ensemble de ces dispositifs pour fabriquer ses faux billets. […] Les équipes techniques et la décoration ont travaillé pendant des mois pour réinventer et reconstruire toutes ces machines. Ensuite, Reda a dû apprendre à travailler avec elles. Nous avons fait venir un graveur et un imprimeur afin de l’accompagner, de lui donner des conseils et de lui apprendre à les manier, pour qu’il soit pleinement crédible dans son personnage.

À la fin du film, on découvre des images d’archives de Bojarski en train de fabriquer des faux billets avec toutes ces machines. D’où proviennent-elles ?

Ce sont des archives tournées par la police, après son arrestation, dans une sorte de reconstitution. Au départ, la police ne le croyait pas lorsqu’il affirmait avoir tout fait seul. Elle se demandait s’il n’avait pas des complices, s’il n’appartenait pas à un réseau ou à un gang.

Il a donc dû leur prouver qu’il était l’unique auteur des billets, de A à Z : de la pâte à papier jusqu’à l’impression. Pendant des jours et des jours, il s’est ainsi engagé à refaire des faux billets devant eux. La police l’a filmé, et ce sont ces images-là que l’on voit à la fin du film.

Il y a des scènes de tension absolument remarquables dans le film, notamment la confrontation entre Bojarski et Mattei dans le bar d’un hôtel, alors que Mattei ignore qu’il se trouve face à l’homme qu’il recherche. Comment avez-vous construit cette séquence ?

Cette scène, nous l’avons entièrement inventée, car elle n’a jamais existé dans la réalité. En revanche, nous avions accès à une interview de la véritable veuve du commissaire. Elle laissait entendre que son mari était fasciné par Bojarski et qu’il aurait aimé passer davantage de temps avec lui, échanger, discuter. Le film lui a offert ce temps-là. Je pense que le commissaire aurait aimé vivre cette rencontre, et Bojarski aussi, très certainement. À partir de là, on répond également à une attente, à un désir du spectateur. Je me suis dit que les spectateurs auraient, eux aussi, envie de voir cette scène. Ensuite, c’est un jeu d’écriture et d’interprétation. Et c’est là qu’il est essentiel d’avoir des comédiens hors pair, car c’était une partition très écrite. C’est d’ailleurs, il me semble, la scène la plus longue du film.

À un moment, il n’y a presque que des regards, du dialogue, des échanges, des non-dits, des sous-entendus, des choses à lire entre les lignes. C’est précisément ce qui plaisait aux comédiens : jouer toute cette gamme d’émotions, avec des dialogues qui, en apparence, disent une chose mais en signifient une autre au moment même où ils sont prononcés. À jouer, c’était un vrai plaisir pour eux.

C’est aussi là que l’on voit que Bojarski se laisse, malgré tout, un peu prendre au jeu de ce chat et de la souris…
Oui, je pense que c’est exactement ce que nous voulions montrer : la réciprocité de la fascination que ces deux hommes éprouvent l’un pour l’autre. Finalement, chacun se projette dans l’autre, et inversement. Il y a une forme de compréhension mutuelle et je trouvais cela assez beau. Ce qui est intéressant, c’est que l’un voudrait que cela cesse tandis que l’autre voudrait que cela continue… mais pas forcément celui que l’on imagine. Tout est très ambigu. C’est ce jeu de dupes qui était particulièrement amusant à travailler. Un flic qui aimerait que cette relation se prolonge, et l’autre qui, peut-être, souhaiterait qu’elle s’arrête.

« Une scène d’action doit toujours raconter quelque chose, avoir un sens »

Il y a aussi trois scènes de fusillade assez impressionnantes, filmées presque comme dans les grands films de gangsters d’autrefois. Est-ce que ce sont des séquences difficiles à tourner ?
Ce sont surtout des scènes qui demandent énormément de préparation. Ce sont, d’une certaine manière, des passages obligés dans ce type de récit. Le film commence comme un film de gangsters, alors qu’en réalité, il n’en est pas vraiment un. On voulait justement ouvrir sur ces codes-là, avec une véritable scène de casse et d’attaque de fourgon, comme on en a vues dans de grands classiques du polar. Il y avait évidemment des références assumées, notamment Le Deuxième souffle de Jean-Pierre Melville, avec cette attaque de fourgon au milieu du film, absolument magnifique. On pense aussi à des œuvres plus contemporaines, comme Heat de Michael Mann, avec cette violence très frontale. L’idée était de rentrer immédiatement dans le dur, avant de montrer progressivement que le film allait ailleurs, vers quelque chose de plus intime.

Il y a ensuite deux autres fusillades au cours du récit, qui sont des moments clés de la narration. L’une marque la fin d’une époque pour Bojarski, et le début de sa véritable vie en solitaire, en tant que faussaire. Cette attaque oppose le gang, auquel il appartenait presque malgré lui, à la police. Et puis il y a celle de la fin – que l’on ne dévoilera pas – qui précipite sa chute. C’était important de montrer que, finalement, il est rattrapé par ce qu’il a cherché à fuir et à rejeter.

En somme, pour vous, les scènes d’action doivent avant tout servir la narration et le propos du film ?
Oui, en tout cas dans le cinéma que je fais, dans ce que j’ai envie de raconter. Je n’ai pas envie de faire une scène d’action simplement pour créer une séquence spectaculaire, ou pour faire de l’action pour de l’action. Ça, je ne saurais sans doute pas le faire. Pour moi, une scène d’action doit toujours raconter quelque chose, avoir un sens. Il ne s’agit pas seulement de montrer des gens qui se tirent dessus, mais ce que cette violence raconte des personnages. Ça peut être quelqu’un qui assiste à une scène d’action et qui comprend que ce n’est pas sa vie, qu’il ne veut pas de cette violence-là. Ou quelqu’un qui profite du chaos pour s’éclipser, disparaître et changer de trajectoire. Ou encore, à l’inverse, quelqu’un qui se brûle les ailes à force de fréquenter ce milieu et qui entraîne d’autres personnes dans sa chute.

Vous l’avez évoqué en début d’interview : c’est Reda Kateb qui incarne Bojarski. Était-ce un choix évident dès le départ du projet ?

Oui, c’a été un choix assez évident, que j’ai concrétisé avant même d’avoir commencé à écrire le scénario. Par un hasard de circonstances, j’ai croisé Reda Kateb au théâtre. Nous allions voir la même pièce, nous nous sommes retrouvés à la sortie, puis nous sommes allés boire un verre avec la comédienne Isabelle Huppert, qui jouait dans la pièce. Trois jours plus tard, je l’ai rappelé. En le voyant, j’avais eu cette sorte d’évidence : il pouvait être Bojarski. Je l’ai immédiatement imaginé dans ce rôle. Je lui en ai parlé et il a tout de suite été très intéressé par l’histoire, alors même que je n’avais encore rien à lui faire lire. Il m’a dit : « Écoute, écris le scénario et je le ferai. » À partir de là, nous avons écrit pendant un an, avec Reda Kateb constamment en tête.

* Ma critique du film est à retrouver ici.

L’affaire Bojarski, dès le 14 janvier au cinéma.

Casting : Reda Kateb, Sara Giraudeau, Bastien Bouillon, Pierre Lottin, Camille Japy, Quentin Dolmaire, Lolita Chammah, Olivier Loustau, Arthur Teboul, Francis Leplay…

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