[INTERVIEW] : GRÉGORY FITOUSSI… EN 3 RÔLES : « Les rôles dans Engrenages et Les Hommes de l’ombre ont été décisifs pour moi »

De ses débuts dans la quotidienne culte Sous le Soleil à la densité politique de Les Hommes de l’ombre, en passant par le tournant décisif d’Engrenages, Grégory Fitoussi a construit son parcours par étapes marquantes.
À travers ces trois rôles-clés, l’acteur revient pour nous sur son apprentissage, ses doutes, son rapport au travail et ce moment charnière où il a commencé à se sentir « acteur pour de vrai ». En bonus, il évoque également son expérience impressionnante sur Peaky Blinders et son nouveau défi dans Une relation dangereuse.

Vous avez démarré dans la quotidienne culte Sous le Soleil. Que retiendrez-vous de cette première expérience télévisuelle et qu’avez-vous appris en tant qu’apprenti comédien ?
Avec Sous le Soleil, j’ai appris le plateau. Si mes souvenirs sont bons, j’avais dû faire une pub, un clip avant, quelques petites choses très anecdotiques où je ne parlais pas. Et là, d’un seul coup, je me suis retrouvé avec sept scènes par jour, trois pages de texte par scène. Il a donc fallu apprendre très vite.
C’est vraiment le souvenir que j’en garde : celui d’un jeune comédien complètement perdu au début. Je ne comprenais même pas le vocabulaire du tournage, parce qu’il y a un langage particulier, plein de termes propres au plateau. J’étais comme un étranger, comme un immigré dans un pays dont je ne parle pas la langue, à essayer de rire quand les autres rient.
Ça a été une école du plateau, je dirais. Pas forcément une école de jeu, si je peux me permettre.

Qu’est-ce que le rôle de Benjamin représente encore pour vous aujourd’hui ? Est-ce que ça vous arrive de le regarder avec une pointe de nostalgie ?
Très honnêtement, je n’y pense plus beaucoup. Mais quand on en parle, comme on le fait là, oui, il y a une forme de nostalgie. J’avais vingt ans… et quand on a vingt ans, on est forcément nostalgique de ses vingt ans. La vie avait une autre couleur à l’époque. Mais ça fait maintenant trente ans. C’est devenu un souvenir un peu lointain, bien qu’il restera encore et toujours un morceau de ma vie, une partie de mon identité d’acteur puisque c’est là que tout a commencé.

Deux autres rôles majeurs ont jalonné votre carrière. Celui de Pierre dans Engrenages et de Ludovic dans Les Hommes de l’ombre. Dans des séries procédurales ou politiciennes où la précision des dialogues est vraiment centrale, comment, vous, comédien, vous abordez ces textes et ensuite les transformez-vous pour leur donner vie ? 

Ces deux rôles ont été assez décisifs pour moi. C’est la première fois que j’avais des personnages importants, de qualité. Je me souviens m’être mis énormément de pression en me disant : « Tu l’as cherché pendant longtemps. Maintenant, tu as un vrai rôle, bien écrit. C’est le moment de montrer ce que tu sais faire. » À l’époque, j’étais encore un novice. Je ne savais pas du tout ce que je valais devant la caméra. Engrenages a été déterminante, notamment grâce au succès international qu’on lui connaît. Cela m’a permis de rencontrer un agent anglais, de commencer à m’exporter un peu, et surtout d’être considéré comme tel. Pas simplement d’être connu, mais reconnu comme acteur. C’était ça que je cherchais.

Les textes denses ne m’ont jamais fait peur. Pour un comédien, le volume importe moins que la qualité. Et c’était la première fois que j’avais entre les mains des textes d’une telle exigence. Il y avait donc un enjeu supplémentaire.

Légende : Grégory Fitoussi dans Engrenages.

Paradoxalement, cela me semblait plus simple : il est très difficile de faire sonner un texte mal écrit ou de rendre crédible une situation irréaliste. On se débat pour faire croire à quelque chose… sans y croire soi-même. Engrenages était particulièrement bien écrite. Tout était précis, documenté, notamment sur les aspects politiques, avec des conseillers techniques. J’ai moi-même rencontré des conseillers en communication ayant travaillé auprès de présidents. Il y a eu un vrai travail de recherche et de préparation.
Avec le recul, j’ai le sentiment que c’est à ce moment-là que je commençais à devenir acteur pour de vrai. C’est en tout cas comme ça que je le vivais.

Je n’avais pas vraiment de technique, d’ailleurs. Je travaillais avec l’expérience que j’avais à l’époque – ce qui signifie que je ne travaillais pas forcément très bien. Je partais un petit peu dans tous les sens et je cherchais.

Crédits : © Etienne Chognard Les Hommes de l’ombre.


À me connaître. À comprendre comment je fonctionnais. À me regarder pour rectifier, améliorer mon jeu. On apprend sur le tas. On peut faire des cours de théâtre, mais on n’est pas filmé. On ne sait pas ce que l’on vaut face à la caméra. Et le constat peut être rude. J’avais surtout à cœur d’apprendre. D’observer les acteurs que j’admirais. De discuter avec les réalisateurs. De comprendre un plateau : pourquoi telle lentille plutôt qu’une autre ? Pourquoi placer la caméra ici et pas ailleurs ? J’ai toujours été fasciné par l’effervescence d’un tournage, par tous ces corps de métier qui travaillent de concert. C’est, profondément, un travail d’équipe.

Est-ce que vous sentiez déjà que ces rôles allaient vous emmener loin ?
J’espérais qu’Engrenages m’ouvre des portes, oui. En tournant, on s’est tous rendu compte – les comédiens – que c’était quelque chose d’un peu à part dans le paysage audiovisuel de l’époque. Il n’y avait pas de série comme celle-là. On travaillait d’une manière assez extraordinaire, en étroite collaboration avec les scénaristes, les réalisateurs, les producteurs. On était tous autour de la table, on discutait des journées entières. On nous écoutait, on pouvait influencer certaines choses. C’est sans doute l’une des raisons du succès et de la qualité de la série.

Et si, professionnellement, cela a changé votre vie, est-ce que humainement aussi, cela a eu un impact ?
Et comment ! Engrenages, je l’ai fait pendant dix ans. C’était un grand moment, un long chapitre de ma vie, au cours duquel se sont nouées de véritables amitiés. Je suis toujours ami avec Thierry Godard, Audrey Fleurot… Certains, je les vois un peu moins, mais on a toujours plaisir à se retrouver.

Bonus

En 2022, vous êtes apparu dans Peaky Blinders. On en avait beaucoup parlé à l’époque. Pouvez-vous nous raconter les coulisses de cette séquence avec Cillian Murphy ?

C’était une expérience extraordinaire. Tourner dans Peaky Blinders, c’était presque un fantasme pour moi. Un rêve que je ne pensais pas voir se réaliser un jour.
J’ai obtenu ce rôle pendant la deuxième période du Covid. Pour l’anecdote, j’avais fait un test qui s’était révélé positif – à tort – et j’ai failli perdre le rôle. Finalement, je suis parti et j’ai été placé en quarantaine pendant dix jours. Bizarrement, cet enfermement m’a mis dans un état particulier, comme un lion en cage. Je ne pensais qu’à ça. Quand ils ont ouvert la porte, j’étais prêt. Je me suis dit : « Tu n’es pas là par hasard. Tu ne vas pas jouer au timide. »
J’ai été très aidé par le réalisateur Anthony Byrne, avec qui j’avais déjà travaillé sur Mr Selfridge. C’est devenu un ami, quelqu’un qui me propose régulièrement des rôles. Il vient d’ailleurs de réaliser MobLand.

Et j’ai été très agréablement surpris par l’attitude de Cillian – il tient d’ailleurs à ce qu’on prononce bien son prénom. Il a été d’une grande générosité, très abordable, très à l’écoute de mes propositions ou de ce qui pouvait me gêner. Très humble, très concentré.
Entre les prises, on ne plaisante pas beaucoup. Là-bas, c’est sérieux. Il n’y a pas de bruit sur le plateau. Ça travaille, ça cherche. C’est une sorte de laboratoire fascinant.
À la fin de mon tournage, j’ai demandé l’autorisation de rester pour observer une scène entre Cillian Murphy et Tom Hardy. Je n’avais jamais vu ça. Ils ont répété pendant une heure quarante-cinq avant de tourner un seul plan. Dans une série française, en une heure quarante-cinq, on a généralement terminé la séquence. Eux n’avaient pas encore lancé la première prise. Ils cherchaient, ils essayaient.

Je me souviens de Tom Hardy qui se mettait à chanter son texte. C’était fascinant. C’est un rêve pour un acteur de disposer de ce temps-là, de ne pas être pressé, de pouvoir explorer, trouver quelque chose d’inattendu pour la scène. Ça a été un vrai challenge. C’est comme si je m’étais retrouvé à jouer au tennis avec Nadal : j’avais envie de montrer que mon coup droit n’était pas si mauvais. Je suis rentré avec un sourire qui a duré des semaines. Et puis, il y a le professionnalisme à tous les niveaux. Sur ces productions anglo-saxonnes, tout est fait pour mettre les acteurs dans les meilleures conditions possibles. Chaque poste est occupé par des gens d’un talent incroyable, et tout concourt à vous permettre de donner le meilleur.

Arrive-t-on à se détacher du côté fan et du stress que l’on peut ressentir, même lorsqu’on est un acteur aguerri, dans ce genre de situation ?
J’avais déjà vécu l’expérience World War Z, avec Brad Pitt, et je dois avouer que j’avais eu du mal à redescendre de ce stress et de cette excitation. Tourner avec Brad Pitt, c’était quand même quelque chose d’improbable. Pendant les dix jours où je suis resté enfermé avant Peaky Blinders, j’ai eu le temps de me préparer mentalement. Je me suis dit : « Ne refais pas cette erreur d’être un peu timide, de ne pas oser. » Ce sont des productions énormes, avec des stars immenses. Mais on ne vous paye pas pour être timide quand vous êtes acteur. On vous paye pour tenir la dragée haute. Si on vous a choisi, c’est que vous avez une vraie raison d’être là. J’ai fait un vrai travail d’autohypnose, comme un boxeur avant de monter sur le ring. Et quand je suis sorti de cette quarantaine, j’étais prêt.
Sur le tournage de Peaky Blinders, j’étais surexcité. J’allais partout, je voulais tout comprendre. J’étais loin d’être timide. Presque comme un enfant.

Prochainement, vous serez à l’affiche de Une relation dangereuse, où vous incarnez un personnage assez trouble, avec une part d’ombre. Comment avez-vous abordé ce rôle ?
C’est un très beau rôle. Quand j’ai lu le scénario, je l’ai trouvé excellent, mais certaines choses me dérangeaient concernant mon personnage. Il était écrit comme un pervers narcissique, assez monolithique, presque le connard de service qui traite mal les femmes. Je trouvais cela dommage.
J’ai appelé Nadège Loiseau, la réalisatrice, et nous avons échangé pendant près d’une heure. Je lui ai demandé s’il était possible d’éviter de trop stéréotyper le personnage. Dans une histoire comme celle-là, il me semblait plus intéressant de le rendre humain, d’essayer de comprendre sa trajectoire, ses motivations, si l’on se place de son point de vue. Je ne voulais pas jouer le méchant, entre guillemets, mais plutôt un père de famille qui aime son enfant et qui ferait tout pour le protéger. Même si cela doit l’opposer à la mère. À ce moment de l’histoire, il a, à ses yeux, de vraies raisons de s’inquiéter : elle est hospitalisée en psychiatrie, elle adopte des comportements troublants, potentiellement dangereux. J’ai eu la chance que Nadège soit en accord avec cette vision et qu’elle accepte de réécrire certaines séquences dans ce sens. Nous voulions en faire un personnage plus nuancé que ce qui était initialement proposé.
Au final, j’ai été très heureux de faire ce film. Je trouve que c’est une très belle histoire et j’en suis fier. Surtout, je trouve qu’Ophélia livre une interprétation merveilleuse et bouleversante. Ce fût un bonheur de tourner à ses cotés.

Echange réalisé au Festival de Luchon 2026 (format 15 minutes).

* Grégory Fitoussi nous parle de son métier de comédien ici.