Actrice incontournable du paysage audiovisuel français, Sonia Rolland, ex-Miss France 2000 n’a jamais cessé de se réinventer. Révélée au grand public avec la série Léa Parker, elle s’est imposée au fil des années comme une comédienne puissante et nuancée, notamment grâce à son rôle dans Tropiques criminels. Mais son regard ne se limite pas au jeu : réalisatrice engagée, elle explore aussi des récits intimes et nécessaires à travers le documentaire et la fiction. À l’occasion de sa venue au Festival de Luchon où elle présentait Crime à Cluny, Sonia Rolland s’est confiée avec sincérité sur ses choix, ses doutes et ce qui continue, aujourd’hui encore, de nourrir sa passion.
J’ai vu que vous vouliez être artiste depuis toute petite, bien avant votre participation à Miss France. D’où vient cette envie ? Quel a été le déclic ?
Depuis petite, je fréquente des cours de théâtre, d’abord à l’école française de Kigali, puis à Bujumbura, au Burundi, où j’ai grandi. J’y ai été inscrite parce qu’il fallait me canaliser. J’étais une enfant qu’on qualifierait aujourd’hui de TDAH, mais à l’époque, on disait simplement « turbulente ». Ma mère avait donc trouvé deux options pour m’aider à canaliser mon énergie : le théâtre et le basket-ball. Dès l’âge de neuf ans, j’ai commencé à pratiquer les deux. Ma mère tenait aussi, au Burundi, un café littéraire où des pièces étaient régulièrement jouées, souvent des seuls en scène. Je me souviens que cela a profondément nourri mon envie de devenir comédienne.
En 1994, nous sommes arrivés en France dans un contexte très difficile. Nous avions tout perdu, tout laissé derrière nous, y compris beaucoup de rêves. Ma mère n’avait plus les moyens de m’inscrire dans des cours de théâtre. Et l’idée même de me projeter en tant qu’actrice était très compliquée à l’époque, notamment en raison du manque de diversité. Bien sûr, il y avait des acteurs afro-américains ou métis auxquels je pouvais m’identifier, mais en France, je ne me sentais pas représentée. Il y avait Mouss Diouf, mais très peu de personnes qui me ressemblaient. Je pensais, à tort, qu’il n’y avait pas de place pour moi. Mon entourage lui-même me faisait comprendre que ce n’était pas un métier fait pour moi.
Puis l’opportunité de participer à Miss Bourgogne, puis à Miss France, s’est présentée. Au fond, je ne savais pas si j’allais gagner, mais je me disais que cela me permettrait au moins d’avoir un pied à Paris. J’étais une provinciale de Cluny, et je pensais que ce concours pourrait m’ouvrir des portes ou, en tout cas, me faciliter l’accès à ce milieu. Cela n’a pas été aussi simple. L’image associée à Miss France est très forte, et certains réalisateurs ou productions ne souhaitaient pas forcément s’y associer. J’ai traversé une période assez difficile. J’étais mannequin, je gagnais bien ma vie, mais en tant qu’actrice, j’étais encore très loin de mes rêves.
Un jour, j’ai passé un casting, après m’être formée dans une classe de théâtre. C’était pour un film de Radu Mihăileanu, Les Pygmées de Carlo, destiné à Arte. J’y suis allée sans trop d’attentes. Je ne pensais pas que ce serait possible, en tant qu’ancienne Miss France, d’obtenir un rôle dans un film d’auteur. Mais j’avais énormément travaillé mon personnage, et j’ai été choisie. Cela a suscité la curiosité d’autres producteurs, et j’ai ensuite tourné dans Léa Parker. À partir de là, tout s’est enchaîné : de belles rencontres et de très bonnes surprises.
Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui vous dites oui à un rôle, à un projet ? Est-ce que la rencontre avec un réalisateur ou réalisatrice compte ?

C’est d’abord l’émotion que me procure le personnage. Il y a l’histoire, bien sûr, mais il y a surtout ce que je peux faire du personnage. L’histoire appartient aussi au réalisateur ou à la réalisatrice, il y a mille façons de la raconter. Je regarde beaucoup leur travail, mais j’aime aussi faire confiance à mon intuition.
Par exemple, sur Le crime à Cluny, c’est une réalisatrice dont c’est le premier unitaire. Mais elle avait déjà une belle expérience et une vraie technicité qui a attiré mon attention. Et puis, j’aime beaucoup l’idée de voir émerger de nouveaux talents et d’en faire partie. Parce que, quand j’étais jeune comédienne, je sentais que ce n’était pas si évident d’accéder à certains rôles. Je m’étais dit qu’un jour, si j’avais la possibilité de choisir davantage mes projets, je ferais aussi le choix de l’audace, et de travailler avec de nouvelles voix.

La prise de risque est importante pour un acteur. Sinon, on s’ennuie. Et moi, je n’ai aucune envie de m’ennuyer dans ce métier. Aujourd’hui, les rôles viennent un peu plus facilement, mais il fut un temps où je devais aller les chercher. Il a fallu que je propose des choses, parfois même à l’écriture. Je pense que la série Tropiques criminels m’a permis de montrer une palette plus large. Ce rôle m’a donné l’occasion de passer de la comédie au drame, avec aussi des moments plus décalés, des scènes physiques… et cela a ouvert d’autres portes. En général, je reçois des scénarios bien construits, mais ils ne sont pas toujours faits pour moi. Il m’arrive de les refuser, soit parce que j’ai déjà exploré ce type de rôle, soit parce que ce n’est plus le bon moment.
Parfois, en lisant un scénario, je visualise immédiatement une autre actrice, et je me dis que ce n’est pas pour moi. Il faut savoir faire les bons choix et être bien entourée. J’ai la chance d’avoir une agente qui lit très bien les projets. Parfois, elle me propose des rôles que je n’aurais pas forcément envisagés, et ce sont finalement de très belles surprises.
[…] Sur la question de la rencontre, j’ai eu la chance de pouvoir travailler aussi bien avec des réalisateurs de films d’auteur – donc des auteurs – qu’avec des réalisateurs appelés sur un projet, ce qu’on appelle de la commande. Ce n’est pas du tout la même approche et cela vous engage différemment. Il faut pouvoir répondre à l’appel d’un auteur qui a une idée très claire du personnage qu’il veut pour vous. Il faut savoir être malléable, être à l’écoute. Moi, je suis assez docile comme actrice, mais quand je sens que cela ne correspond pas forcément à l’idée que je m’étais faite du personnage, j’aime bien en parler avec le réalisateur ou la réalisatrice. Et je me rends compte que cela amène des choses très gratifiantes pour l’actrice. Je n’ai vraiment pas peur, en tout cas, de rencontrer les réalisateurs. C’est d’ailleurs à ce moment-là que je me fais une idée claire de ce qui m’attend. C’est important, parce que c’est un vrai saut dans le vide.
J’ai besoin de sentir que la personne qui va m’engager dans son processus de construction a la même hargne que moi, sinon, j’aurai du mal. Mais vous savez, il m’est arrivé une chose… Je vous confie un truc. Pour un film, il m’est arrivé une fois de rencontrer un réalisateur qui avait été choisi par la chaîne, et moi aussi. Et nous ne nous étions jamais rencontrés avant le tournage. Parfois, à cause du timing, on n’a pas le temps de se voir, et ça, c’est terrible. Ça ne m’est arrivé qu’une fois, et plus jamais ! Je me souviens qu’il était très dur avec moi, parce qu’il n’avait pas confiance en l’actrice que j’étais : il n’avait jamais vu mon travail. Moi, en revanche, j’avais regardé deux de ses œuvres, donc j’étais en confiance. Je me disais : « C’est un super réalisateur, il n’y a pas de problème. » Mais il était très tendu, et cela a créé une discorde. À un moment, je lui ai dit : « Écoute, voilà, je sais que je ne suis pas ton choix d’actrice, mais tu n’es pas mon choix de réalisateur non plus. » Parce que la réalité, c’est qu’une actrice, quand elle vient sur un projet, choisit aussi de travailler avec le réalisateur… ou pas. Et je lui ai dit : « C’est quand même dommage, parce qu’au fond, la vraie star, c’est le scénario. Donc, si on lui fait honneur, on va réussir notre projet. » Et à partir de là, tout est devenu parfait. Nous sommes devenus complices.
Depuis toutes ces années, qu’est-ce que le métier de comédienne et de réalisatrice aussi, parce que vous avez réalisé des documentaires sur le Rwanda et l’homosexualité, vous ont apporté individuellement et humainement ?
Individuellement, c’est toujours très riche de travailler sur des documentaires, parce que ça vous nourrit énormément. Vous êtes dans une forme d’intimité avec les protagonistes, qui vont vous confier une partie de leur vie, leurs émotions. Il faut toujours garder la bonne distance, ne pas tomber dans le pathos, et conserver une forme de professionnalisme. C’est très dur, mais nécessaire si vous voulez ensuite être la plus juste et sincère possible dans la retranscription de leur vérité.
En revanche, le métier d’actrice est différent. Mais le fait d’être réalisatrice de fiction – par exemple sur Un destin inattendu – m’a permis de prendre conscience que je me faisais beaucoup de nœuds dans la tête en tant qu’actrice. On est très parano, très fragiles. On est une matière vivante, presque comme de la pâte à modeler. En devenant réalisatrice, je me suis aperçue qu’en réalité, chacun est concentré sur son propre poste et ses propres angoisses. Les acteurs pensent que tout le monde les observe et les juge, mais ce n’est pas le cas. Le chef opérateur veut que vous soyez bien cadrée, le chef électricien veut que vous soyez bien éclairée… et vous, vous devez simplement jouer votre partition. Nous, les acteurs, on se fait souvent un sang d’encre en se disant : « Et si je joue mal, tout le monde va me juger. » Et puis il y a le syndrome de l’imposteur qui s’en mêle. Devenir réalisatrice m’a profondément apaisée à cet endroit-là. Surtout, cela m’a permis de gérer mes frustrations d’actrice qui n’a pas encore accédé aux rôles qu’elle souhaite. D’une certaine manière, je me suis fait justice en accompagnant des acteurs et des actrices que j’admire profondément, qui m’ont fait rêver, comme Clémentine Célarié ou Thierry Godard. Je les ai dirigés comme j’aimerais, moi, être dirigée.
La saison 7 de Tropiques Criminels sera diffusée le 5 mars sur France.tv et le 13 mars sur France 2.
