Dans L’Été 36 comme dans Flashback, Constance Gay traverse les époques en incarnant des femmes de loi confrontées à des mondes en mutation. Entre reconstitution minutieuse, énergie de jeu et travail du corps, la comédienne revient sur une expérience où chaque détail – costume, décor, intention de jeu – devient un outil d’incarnation.
Dans Flashback et L’Été 36, vous incarnez deux femmes flics, l’une dans les années 90 et l’autre dans les années 30. Comment aborde-t-on ces deux époques dans le travail de l’acteur pour s’approprier des univers aussi différents ?
Dans Flashback, ce qui est très particulier, c’est justement qu’il ne faut surtout pas que je m’imprègne de l’époque, puisque mon personnage arrive avec son regard de 2026. Elle débarque dans les années 90 et hallucine, notamment face à la manière dont les femmes y sont traitées. C’est ce qui était très intéressant à jouer : conserver cette forme d’ignorance et faire comme si j’entrais dans un monde totalement inconnu.
À l’inverse, pour L’Été 36, je me suis énormément documentée sur l’époque. J’ai regardé des archives, lu des ouvrages politiques, mais aussi des romans écrits à cette période, comme ceux d’Agatha Christie. Ensuite, je fais un peu ma tambouille avec tout ça et, à un moment, cela ressort presque malgré moi. On lit tellement, on voit tellement d’images, qu’il y a quelque chose qui finit par jaillir naturellement. Par exemple, la posture change instinctivement. Dans la vie, je me tiens plutôt voûtée, un peu en avant. Mais une fois qu’on a lu, travaillé les costumes sur mesure et plongé dans cet univers, le corps se redresse presque automatiquement. Il se met dans l’époque sans même qu’on y réfléchisse. Après, évidemment, tout le reste se construit aussi avec le réel, les scénaristes, les producteurs, la mise en scène… Mais l’époque, pour moi, c’est avant tout une question de culture et d’imprégnation.
[…] C’est toujours plus complexe lorsqu’on tourne des fictions d’époque éloignées de nous. Cela demande davantage de travail. Mais c’est aussi extrêmement grisant. Et je crois qu’on fait ce métier pour ça : pour pouvoir être ailleurs.
Est-ce que ça vous arrive, peut-être plus sur L’Été 36, de vous balader dans les décors, de faire attention à chaque objet, accessoire qu’on peut trouver sur place, de sentir certaines odeurs ?
Moi, je suis obsédée par les objets, même par la lumière, par tous les détails plus que par la globalité. J’accorde énormément d’importance aux détails. Par exemple, quand je pense à une soirée ou à des vacances, je vais me souvenir d’une chose en particulier que j’ai ressentie à un moment précis. Je vais m’y accrocher et ce détail-là fera ma semaine. Je fonctionne comme ça.
Donc, quand je suis sur des décors d’époque, c’est un terrain de jeu immense. Il y a évidemment le décor dans son entiereté, qui est exceptionnel, comme on peut le voir sur L’Été 36, mais moi, ce sont surtout les détails des costumes, les montres, les bijoux, les gazettes, les briquets d’époque qui vont me passionner. Sur chaque nouveau décor, j’allais fouiller, observer, regarder, ouvrir les tiroirs pour voir si les décorateurs y avaient mis des choses. Et dans tous les tiroirs, il y avait des objets d’époque. J’étais comme une enfant, émerveillée par tout.
« Moi, le corps a besoin de s’exprimer tout le temps. Quand je suis dans le mouvement, je me fatigue beaucoup moins »
Les essayages de costumes doivent être aussi une partie de plaisir.

C’est génial. Les filles avaient de très belles robes. Moi, dans L’Été 36, j’étais davantage en pantalons taille haute et petits hauts. Ce que je vais dire n’est peut-être pas très dans l’air du temps, mais franchement, quand je mets de belles robes et des bijoux partout, j’ai 4 ans et demi et je joue à la princesse. D’autant que, sur cette série, tous les costumes sont faits sur mesure. Tous les hauts que je porte dans la série ont été tricotés au centimètre près pour mon corps.
On dit toujours que les acteurs arrivent sur un plateau, tournent et sont payés pour ça. Mais personne ne voit tout ce qu’il y a avant : les lectures, les essayages costumes, les essais voiture, les essais caméra, les essais maquillage… Ça prend des journées entières.
Et sur Flashback, quelle a été la réflexion principale autour des costumes ?
Nous sommes allés chez Les Mauvais Garçons, un immense entrepôt rempli de costumes, parce que nous cherchions des pièces vintage. Sur Flashback, tout le travail consistait à se demander : quel style je porte en 2026 et qu’est-ce que je porte en 1994-1996 ? Ce qui était très compliqué, c’est que les vêtements des années 90 reviennent énormément à la mode aujourd’hui. Quand j’étais habillée en 2026, on avait parfois l’impression que j’étais déjà dans les années 90. Donc il y avait tout ce travail de se dire : « Non, cette pièce-là, c’est sûr, elle n’existait pas encore en 1996. »
Une fois tout ce travail fait – costumes, recherches, etc. – sur l’interprétation pure, de quelle façon avez-vous travaillé ces deux rôles-là ?

Très différemment. Parce que, bien qu’elle soit flic dans les deux séries, ce sont néanmoins deux rôles très différents. Moi, je travaille beaucoup l’énergie des personnages. Dans Flashback, le feu, c’est Mickaël Youn, et moi je suis la glace qui tempère. Dans L’Été 36, c’est l’inverse : je suis le feu et on me tempère. C’est une place à prendre qui change complètement. Comment je les travaille ? Toujours de la même façon. D’abord, les scénarios. Je les lis tellement qu’au bout d’un moment, je les ai dans la tête, et ça finit par passer dans le corps. L’intellectuel passe par le cerveau, puis le corps en découle.
Parfois, sur d’autres rôles, c’est plutôt le corps qui me fait trouver la parole, mais là, c’est souvent l’inverse.
Et pendant les périodes de lecture, est-ce que c’est possible de déjà jouer, de déjà proposer des choses sur la façon d’interpréter ?
Il y a le sens et il y a la façon de s’exprimer. C’est-à-dire qu’au fur et à mesure des lectures, on va trouver notre prise de parole, on va trouver nos mimiques, parce qu’on est en train de jouer avec quelqu’un malgré tout, même quand on lit. Et puis il y a aussi le travail du sens : avec le réalisateur, les producteurs et les scénaristes, on va préciser les intentions. On se dit : attention, le sens de cette scène, c’est ça, parce qu’après il découle ça, et là c’est le moment où elle bascule, etc. Et cette réplique, elle n’est pas dite comme ça, mais comme ça, pour faire passer tel message. Parfois, une phrase peut être interprétée de quinze façons différentes, et c’est là qu’on réajuste un peu en lecture. On n’a jamais énormément de temps pour ces lectures, mais ça permet au moins d’arriver avec un langage commun sur le tournage.
C’est marrant parce que vous disiez que dans Flashback, alors que dans L’Été 36 c’est vous qui prenez le lead, avec ce petit côté espiègle. Lequel vous demande le plus d’efforts ?
C’est plus facile pour moi d’apporter le feu. Parce que dans la vie, j’ai beaucoup d’énergie et je suis plutôt, communément, une grande gueule. De fait, ce sont des rôles qui me sont assez naturels. J’ai un truc un peu char d’assaut.
En revanche, Flashback, ça a été beaucoup plus difficile. D’être seulement dans la réponse, de tempérer le personnage de Mickaël Youn et de faire la caution 2026, ça a été plus compliqué à trouver, à faire exister cela chez Elsa. On ne se rend pas compte, mais faire exister un personnage qui, entre guillemets, ne fait que faire attention et répondre, c’est un vrai travail. Il ne faut pas la faire passer pour une moralisatrice, ni pour la meuf relou qui dit sans arrêt : « Ah ben non, on ne peut pas dire ça. » Il faut la rendre attachante, et ça a été le plus délicat à construire. J’avais envie de rentrer dans la vanne, de sortir des conneries avec les copains, de pousser les curseurs, alors que je devais rester en retrait, puisque les curseurs hauts étaient portés par les autres.
Et est-ce que physiquement ça a un impact ? Est-ce qu’on est plus fatiguée sur un tournage où justement, comme dans L’Été 36, on est tout feu tout flamme, en permanence dans l’action ?
Comme j’ai beaucoup d’énergie, que je suis hyperactive et que je fais énormément de sport, je suis plus à l’aise quand je dois bouger. Je me fatigue beaucoup moins quand je suis dans le mouvement que quand je dois rester statique, écouter les autres et être uniquement dans ma tête. Moi, le corps a besoin de s’exprimer tout le temps. Donc, quand j’ai un rôle plus en retrait, où je bouge moins, c’est presque plus difficile pour moi, en fait.
« Quand on regarde les autres avec du recul, de la connaissance des humains et de l’empathie […] alors le monde est plus joyeux et plus beau »
Est-ce que c’est intéressant pour vous de jouer des femmes policières dans diverses époques, des années 30 à nos jours, pour y voir une évolution ?
Entre 1936 et 1996, je joue quand même des femmes à qui on demande de se taire. Finalement, entre les deux, il n’y a pas une réelle grande différence.
Dans Face à face, une autre série que je tourne sur France Télévisions, là, je peux davantage comparer. Parce qu’en 2026, on ne va plus dire à une femme « ferme-la, t’es une femme », ou en tout cas plus frontalement, et la personne qui le dirait n’aurait pas vraiment le droit – du moins en fiction. Mais dans la réalité, ça reste un métier de pouvoir, de droit, de loi, d’autorité, et on a encore du mal à intégrer qu’une femme puisse mettre des menottes à un homme et lui dire : « Je t’embarque. » Je pense que ce n’est pas encore totalement ancré. Mais justement, toutes ces nuances à jouer sont géniales.

Sur L’Été 36, je trouve que le personnage de François-Xavier Demaison évite beaucoup les clichés. J’ai aimé que ce personnage ne soit pas totalement misogyne, crasse, comme on peut souvent en trouver dans ce type de séries d’époque…
Totalement voulu. Avec tous les hommes méchants qu’il peut y avoir dans la série, on ne voulait pas que le personnage de François-Xavier Demaison soit l’énième mec qui ne comprend rien, caricaturalement misogyne, etc. C’est juste un homme qui vit dans son époque et qui ne comprend pas très bien l’arrivée d’une jeune femme qui va vite et qui a des méthodes différentes. Il n’y a pas une seule scène où je le regarde avec des dents en disant : « C’est qui ce vieux c*** ? ». Il m’amuse en fait, tout le temps. Léonie est amusée par cet homme qui est un peu en décalage pour elle. Et il n’y a aucun moment où il est vraiment désagréable. Il est même hyper attachant. Et je trouve que c’est beaucoup plus fort comme ça : les deux personnages évoluent au contact l’un de l’autre, ils s’élèvent ensemble. Ils ne se détestent pas du tout, ils se regardent en se disant : « C’est quoi cet animal bizarre ? » Et à la fin, ils s’apprivoisent… et ils sont presque trop mignons.

C’est peut-être un des plus beaux personnages de la série. Il m’a vraiment conquis.
D’accord avec vous. Je trouve aussi ce personnage très attachant, cet espèce de vieux garçon – même s’il n’est pas vraiment un vieux garçon puisqu’il est veuf – qui ne sait pas très bien faire avec les femmes.
Dès la lecture, on a créé ce trio avec Constance Dollé et François-Xavier Demaison. On s’était raconté que le personnage de Constance Dollé, Madeleine, était secrètement amoureuse du commissaire, et que lui aussi l’était un peu, mais sans même se poser la question. Il est veuf, et dans sa tête il n’a pas le droit d’aimer, alors qu’en réalité il en aurait totalement le droit. Je trouve que ce trio au commissariat est vraiment charmant. Il n’est pas moralisateur, il n’est pas chiant. On n’est pas tombé dans des écueils. On a réussi à faire quelque chose de plus complexe que ce qu’on aurait pu voir.
Vous l’avez un petit peu évoqué en début d’interview, mais qu’est-ce qui est le plus plaisant en tant que comédienne de jouer dans des films ou des séries d’époque ? Est-ce que c’est aussi un petit plaisir coupable ou un fantasme un peu d’acteur que vous réalisez ?
C’est complètement un fantasme. Quand on est acteur, on a envie d’être ailleurs, de ne pas être soi, de voyager. Non seulement on ne joue pas soi-même, mais en plus on ne joue pas son temps. Tout est nouveau. On arrive dans un décor, on redevient un enfant parce qu’on n’a jamais vu ça. Quand on tourne dans une série en 2026, c’est moins waouh. Sur L’Été 36, c’était un émerveillement constant. Tous les jours, il y avait des waouh.
Je me rappelle de mon premier jour de tournage, en arrivant sur la plage et la promenade des Anglais : tout était reconstitué, avec les gamins, leurs shorts, les jeux de l’époque… C’était exceptionnel. Ils avaient privatisé la promenade des Anglais. C’était dingue. D’un coup, tu tournes la tête et il n’y a plus un seul élément de 2026.
Qu’est-ce que vous avez appris humainement en incarnant toutes ces femmes policières ?
Que quand on regarde les autres avec du recul, de la connaissance des humains et de l’empathie – une vraie empathie, c’est-à-dire accepter les défauts des autres et ce qui ne nous convient pas – alors le monde est plus joyeux et plus beau. Et je pense que c’est comme ça qu’on devrait percevoir les choses, plutôt qu’avec l’aigreur et la violence.
Comme moi, vous êtes née au début des années 90. Qu’est-ce qui vous manque dans ces années-là ? Et qu’est-ce que vous auriez aimé connaître ou vivre dans les années 30 ?
Dans les années 90, mon âme d’enfant.
Dans les années 30, une forme d’illusion de liberté. L’illusion d’un monde nouveau. Parce que les gens arrivent avec des yeux d’enfants en se disant que tout est possible, qu’on a des vacances, et qu’on est payé par son patron pour partir en vacances. C’est une période qui me fascine pour ça. On sort difficilement de la Première Guerre mondiale, même si elle est déjà loin, et il y a ce sas de quelques années où l’évolution sociale fait un bond immense… avant que tout ne bascule à nouveau dans la guerre, et que les hommes repartent, laissant les femmes gérer seules, dans l’attente de leur retour. Une période folle.
* Ma critique de la série L’Été 36 est à retrouver ici.
* Mon interview avec le réalisateur de L’Été 36 Fred Garson est à retrouver ici.
* Mon interview avec le compositeur de L’Été 36 Pascal Lafa est à retrouver ici.
