[INTERVIEW] – CLÉMENCE BŒUF, LE VISAGE DE LA JEUNESSE : « Je pense que l’art peut réparer beaucoup de choses, soigner certaines blessures »

Il y a des carrières qui se construisent dans la continuité d’un âge, et d’autres qui semblent traverser les âges eux-mêmes. Celle de Clémence Boeuf appartient sans doute à cette seconde catégorie. Révélée très jeune, elle enchaîne les rôles d’adolescentes et de jeunes femmes dans des séries qui marquent le paysage audiovisuel français, de Déter à Un Si Grand Soleil, jusqu’à Désenchantées. Des personnages souvent traversés par des émotions fortes, des trajectoires intenses, des premières fois qui laissent une empreinte.
Mais derrière ces incarnations répétées de la jeunesse, il n’y a ni enfermement ni étiquette. Plutôt un terrain de jeu, un espace d’exploration, où l’actrice apprend à affiner son instinct, à apprivoiser l’émotion et à construire une méthode au fil des tournages. Entre souvenirs de plateaux, apprentissage du métier et attachement profond aux histoires qu’elle défend, elle revient sur ce que jouer veut dire quand on grandit en même temps que ses personnages.

Qu’est-ce qui a déclenché chez vous l’envie d’être comédienne ?
Je faisais du théâtre en option au lycée et je crois que c’était le cours auquel j’allais avec le plus d’entrain. C’est là où je me sentais la plus épanouie. En discutant avec ma prof de théâtre, elle m’a conseillé de tenter une école. Je crois aussi que, petite, j’ai toujours rêvé des spectacles. J’adorais les comédies musicales. J’étais cette enfant qui organisait des spectacles à la maison pour les parents, pour la famille… Sauf que sur Parcoursup, les écoles de théâtre, ça n’existe pas. Et comme j’avais de bonnes notes, je me suis retrouvée en double licence de droit et de sciences politiques.
En parallèle, j’avais déjà signé en agence depuis mes 16 ans. J’ai commencé à tourner vers 16-17 ans sur une série TF1, tout en poursuivant mes études.

Ce n’est pas un choix anodin que de devenir actrice. Qu’est-ce qui vous fascine dans le fait d’incarner des personnages ?
Le fait de pouvoir raconter une histoire qui n’est pas la sienne, je trouve ça hyper enrichissant. On apprend énormément sur les humains, sur les différentes facettes d’une personnalité. Et puis il y a les rencontres. C’est un métier où l’on croise énormément de gens et je crois que je fais surtout ce métier pour ça.
Aussi, je trouve ça fou de se dire qu’on peut se réveiller un matin en incarnant une lycéenne à 26 ans, puis devenir prof de natation le lendemain. Le fait de toucher à plein d’univers différents et d’apprendre des choses qu’on n’aurait jamais découvertes autrement, je trouve ça passionnant.
Enfin, les sujets qu’on défend. Quand on porte des histoires qui nous semblent importantes, ça donne encore plus envie de faire ce métier. Et puis savoir que les gens peuvent passer un bon moment devant un projet, se questionner ou ressentir une émotion grâce à ce qu’on a fait… c’est génial.

Que ce soit dans Déter, Sam, Un Si Grand Soleil ou Désenchantées, vous avez souvent incarné des adolescentes ou des étudiantes à travers des intrigues fortes autour de la jeunesse. Qu’est-ce qu’on réapprend sur soi en rejouant cette période de la vie ?
J’adore jouer la jeunesse parce qu’à l’adolescence, on vit tout de manière hyper intense. On ne se soucie pas trop du lendemain. Il y a aussi la magie des premières fois. À l’écran comme dans la vie, on ressent tout extrêmement fort, avec cette impression d’être immortel. J’aime beaucoup retrouver cette sensation-là, revivre certaines émotions et me rappeler comment on réagissait à cet âge-là : une peine de cœur, une trahison amicale ou des sujets beaucoup plus lourds.

Aujourd’hui, vous avez 26 ans. Comment prépare-t-on un rôle d’adolescente à cet âge-là ? Est-ce différent de vos débuts ?

Quand j’ai commencé à tourner, honnêtement, je ne savais pas vraiment ce que je faisais. J’avais fait du théâtre au lycée, mais personne ne vous apprend le fonctionnement d’un plateau, les placements, toute la technique… Je me souviens qu’à 16-17 ans, tout me paraissait immense. La plupart du temps, je faisais ce qu’on me demandait parce que j’étais impressionnée par l’envergure des tournages et par les comédiens aguerris avec lesquels je travaillais. Mais j’y allais avec des étoiles plein les yeux, comme si j’allais à Disneyland.
Aujourd’hui, c’est complètement différent. Je prépare beaucoup plus mes rôles. À l’époque, c’était plus naïf. Maintenant, j’aime avoir des petits carnets où je note des idées, où je visualise certaines scènes. Je fais aussi beaucoup de playlists.

Par exemple, pour Désenchantées, on avait toutes des playlists années 90 qui correspondaient à nos personnages. Ça m’aide énormément à entrer dans un univers. Ensuite, quand le personnage commence à exister à travers les costumes, le maquillage ou la coiffure, ça devient beaucoup plus concret pour moi.
Mais malgré toute cette préparation, je reste quelqu’un d’assez instinctif. Comme je travaille énormément le texte en amont, je peux ensuite me permettre d’être plus libre sur le plateau. Selon les réalisateurs, soit je me laisse complètement guider par leur vision, soit je peux proposer davantage ma propre interprétation du personnage et des scènes.

Légende : Clémence Boeuf dans le rôle de Charlotte (Un si grand soleil).

Est-ce plus facile de jouer une adolescente quand on est ado ou quand on a la vingtaine ?
C’est drôle, je ne sais pas vraiment. Je pense que ça dépend des personnages. Parfois, je lis certaines réactions et, en tant que Clémence de 26 ans, je me demande : « Mais pourquoi elle fait ça ? » Et en même temps, c’est hyper libérateur de jouer des choses qu’on ne ferait plus aujourd’hui avec davantage de responsabilités. Peut-être que c’est plus simple en vieillissant parce qu’on l’a déjà vécu. On replonge dans des souvenirs, dans des émotions connues, qu’on revisite presque avec un peu de nostalgie. Quand on devient adulte, on regarde parfois les adolescents en se disant : « Mais personne ne réagit comme ça.” » Alors qu’en réalité, si… c’est juste qu’on a grandi.
Je pense qu’il y a forcément un aspect introspectif là-dedans. Les peines de cœur notamment m’ont parfois fait me demander si, à l’époque, je n’aurais pas dû réagir différemment, être plus honnête, ou agir autrement avec certaines personnes. Ça rouvre des portes et beaucoup de questionnements sur l’adolescence.

Dans ces séries, vos héroïnes traversent souvent des situations émotionnellement très fortes. Où allez-vous puiser toutes ces émotions ?
Cela varie selon les arcs narratifs. Mais je crois déjà que lorsqu’une histoire est bien racontée on peut assez vite fusionner avec le personnage et ressentir ses émotions. L’écriture est déjà un bon indicateur et nous permet déjà de ressentir tel ou tel sentiment.
Je ne sais pas si c’est forcément conseillé, parce qu’il ne faut pas non plus se faire du mal pour jouer, mais il y a parfois des choses personnelles qu’on revisite inconsciemment. Moi, la musique m’aide énormément dans les scènes émotionnelles. Le silence aussi. J’aime bien m’isoler avant une grosse scène, que ce soit des pleurs ou quelque chose de très intense, essayer de couper le bruit autour pour me recentrer sur ce que j’ai envie de faire sortir. Après, chacun a sa méthode de travail. Cependant, je pense que replonger dans certains traumatismes peut être compliqué.

Par exemple, sur Désenchantées, l’histoire portée par les quatre filles est extrêmement forte et très bien écrite. Le roman est déjà bouleversant à la lecture, donc forcément, on s’attache énormément. Et comme on était toutes très proches dans la vraie vie, certaines scènes nous touchaient profondément. Il y a des moments où on pleurait réellement pendant les prises parce qu’on était sincèrement émues par ce qu’on jouait.

Je sais que Déter a été un moment clé dans votre carrière. En quoi cette expérience a-t-elle été déterminante pour vous ?

Je crois que tous les comédiens et toutes les personnes qui ont travaillé sur Déter ont vécu quelque chose d’assez fou. On se réveillait le matin en sachant qu’on allait passer une bonne journée, même quand on avait des scènes difficiles ou de longues journées de tournage. Franchement, je ne pensais pas qu’il était possible de rencontrer autant de gens gentils, bienveillants et fun réunis au même endroit. Ce qui a été fort avec Déter, c’est qu’on s’est tous trouvés humainement. Aujourd’hui encore, on est restés amis dans la vraie vie, et ça, c’est précieux. J’ai aussi eu la chance de retravailler ensuite avec certains réalisateurs, chefs opérateurs, ingénieurs du son ou régisseurs rencontrés sur la série. Donc oui, Déter a été déterminante, déjà pour le bonheur immense que cette aventure nous a procuré.

Professionnellement aussi, parce qu’il est vrai qu’après cette série, les choses se sont un peu accélérées.

Vous avez également tourné dans Un Si Grand Soleil, devenu l’un des rendez-vous importants du paysage audiovisuel français. Qu’apprend-on sur une quotidienne qu’on n’apprend pas ailleurs ?
Le rythme, clairement. Une quotidienne vous apprend à être efficace immédiatement, à être prêt dans un temps extrêmement réduit. C’était d’ailleurs assez drôle parce que je faisais des allers-retours entre Désenchantées et Un Si Grand Soleil. Je pense que Un Si Grand Soleil m’a appris une vraie efficacité de travail, mais aussi une compréhension plus globale d’un plateau et du rôle de chacun. On reçoit les textes peu de temps en avance, les arches sont très intenses et les journées peuvent être énormes. Ça oblige à être extrêmement réactif, malléable et solide dans son travail.

Pour revenir sur la question de l’émotion, y a-t-il une scène ou une arche qui a été particulièrement difficile à tourner pour vous ?

Sur Un Si Grand Soleil, je crois que ma dernière arche narrative a été la plus compliquée émotionnellement. Il y a des moments où c’est fatigant, parce que passer ses journées à pleurer ou à jouer des crises d’angoisse laisse forcément des traces. Beaucoup de choses passent par le corps pour un comédien, en tout cas pour moi. Même si ce ne sont pas de vraies crises, on va quand même chercher des endroits émotionnels assez proches.
Je me souviens notamment d’une scène de crise d’angoisse dans la maison des Guérin qui avait été assez difficile. J’avais du mal à trouver immédiatement la bonne émotion. Nicolas, le réalisateur, m’avait laissé tout le temps nécessaire pour m’isoler un peu et aller chercher quelque chose de plus juste.

C’est exigeant parce qu’on se met parfois dans des endroits très challengeants émotionnellement. Mais il faut aussi réussir à rentrer chez soi le soir en se disant : « Ce n’est pas mon histoire à moi. C’est une histoire que je raconte et que j’ai envie de défendre. »

Pour conclure, parlons de Désenchantées. Comment avez-vous vécu cette aventure ?
Quand j’ai lu les deux premiers épisodes, je me suis dit : « OK, là il faut tout donner. » Je sentais que c’était un projet extrêmement solide et j’avais vraiment envie d’en faire partie. Le premier tour de casting s’est très bien passé. Puis on m’a rappelée seulement quelques jours plus tard pour un callback, ce qui est assez rare. Ce jour-là, il y avait David Hourrègue, le réalisateur. On a beaucoup parlé du projet, du personnage, de sa vision. On a travaillé ensemble pendant longtemps sur plusieurs scènes. Et à la fin, il m’a simplement dit : « Merci. » J’étais persuadée d’avoir raté quelque chose. Puis, en discutant après, il m’a expliqué qu’il m’avait déjà vue dans d’autres projets, qu’il voulait surtout voir comment l’énergie fonctionnerait avec Morgane… et là, il m’annonce que je suis prise. Ça ne m’était jamais arrivé qu’un réalisateur me l’annonce directement en sortant du casting. Je pensais sincèrement que c’était une blague.

Ensuite, il y a eu la rencontre avec les autres filles dans les bureaux de production. David nous avait préparé une petite surprise : aucune de nous ne savait qui avait été choisie. Et surtout, je ne savais pas que Leïna, avec qui j’avais déjà joué dans Déter, faisait partie du projet. On s’est toutes entendues immédiatement. Il y a eu des lectures avec David, qui est quelqu’un d’extrêmement fédérateur. C’est un réalisateur très présent pour ses comédiens et pour toute son équipe. Il porte ses projets avec énormément de passion et une vraie envie de bien raconter la jeunesse. Je trouve qu’il a un regard magnifique sur cette génération.

La relation entre nous quatre a été très évidente et très belle dès le départ. Je me souviens notamment d’une scène sur la plage, celle des adieux. Le ciel était magnifique mais allait disparaître en quelques minutes, donc il fallait tourner très vite. Et c’était très émouvant parce qu’on arrivait à la fin du tournage et qu’on avait réellement l’impression de se dire au revoir. Ce qui est drôle, c’est qu’on a commencé le tournage avec des scènes extrêmement dures émotionnellement. Et progressivement, c’est devenu un tournage du bonheur.

Être plongée dans les années 90, une époque que vous n’avez pas connue, c’était difficile à appréhender ?

Moi, j’ai adoré. J’avais l’impression d’être une petite souris qui observait la jeunesse de nos parents. Avec mon regard d’enfant des années 2000, je trouvais ça hyper enrichissant de découvrir cette époque. David nous a beaucoup guidées sur les références : les musiques, les expressions, la manière de vivre… Je crois que revisiter cette période le touchait personnellement, donc il nous a énormément transmis. Et puis, une fois qu’on est dans les costumes, avec les vêtements des années 90 et cette bande-son incroyable, ça aide énormément à entrer dans l’univers.
Je me souviens qu’à cette période-là, je faisais très peu d’allers-retours chez moi pour rester plongée dans l’énergie du projet, dans celle des Désenchantées, de David et de toute l’équipe.

Vous disiez tout à l’heure qu’il était important pour vous de défendre des projets qui ont du sens. Est-ce que Désenchantéesfait partie de ces projets que vous aimeriez continuer à porter à l’avenir ?
Mais complètement ! Si je pouvais faire Désenchantées toute ma vie, je le ferais sans hésiter. On a l’impression de participer à quelque chose qui peut être utile, que ce soit pour une personne ou pour des centaines d’autres. Mettre en lumière des sujets importants, qui méritent d’être abordés aujourd’hui au cinéma, à la télévision ou au théâtre, c’est essentiel. Je pense que l’art peut réparer beaucoup de choses, soigner certaines blessures. Et puis mettre en avant l’énergie féminine, la sororité, c’est extrêmement important. Quand on est une jeune femme et qu’on peut interpréter ce type de personnages tout en parlant de problématiques sociales fortes, c’est une vraie chance. Pour moi, c’est le plus beau prisme du métier de comédienne.