Coupe au bol, lunettes audacieuses, doudoune rose… difficile de passer à côté de Giaccomo sans le remarquer. Dans The Giaccomo, le personnage impose autant qu’il déroute, figure d’un univers où l’image est une monnaie, et où l’influence devient un terrain de jeu autant qu’un champ de bataille.
Derrière cet docu-fiction grinçant sur les influenceurs, les réseaux sociaux et leurs dérives, le film interroge ce que signifie exister à l’heure du tout-visible : faut-il être soi-même, ou devenir un personnage pour survivre dans le regard des autres ?
Pour en parler, nous avons rencontré le comédien Xavier Lacaille, le réalisateur Baptiste Drapeau et Bastos, influenceur bien réel plongé au cœur d’un monde qu’il connaît parfaitement. Ensemble, ils reviennent sur la création de Giaccomo, sur l’envers du décor de l’influence, et sur les zones grises d’un système où la frontière entre vérité et mise en scène est parfois impossible à tracer.
Comment est né le personnage de Giaccomo et toute la direction artistique autour de ce personnage ?
Xavier Lacaille (Giaccomo) : On est partis faire une croisière avec Baptiste et les deux autres scénaristes parce qu’on écrivait un film qui se déroulait sur un bateau de croisière. Il y avait déjà un personnage secondaire qui s’appelait Giaccomo. Pendant cette croisière, on a commencé à créer le personnage sur Instagram. On prenait tellement de plaisir à le faire vivre, aussi bien virtuellement que dans la vraie vie – parce que je commençais à le jouer sur le bateau et que les gens croyaient que j’étais un véritable influenceur – que cela a créé des situations complètement rocambolesques au fil des journées. Je ne quittais jamais le personnage. Et au bout d’une semaine de croisière, assez éreintante, où tout le monde croyait à son existence, on s’est rendu compte que le film devait être centré sur lui, et non sur la croisière. Puis l’idée est venue de faire un faux documentaire sur ce type-là, sur l’influence et tout ce qui gravite autour.
Ensuite, lorsque nous avons commencé à écrire son histoire plus en profondeur, c’est là que Baptiste a commencé à développer tout l’univers graphique de Giaccomo.
Baptiste Drapeau, réalisateur : Je viens de l’animation, donc j’aime que les personnages aient une identité visuelle forte. Je faisais beaucoup de croquis pour essayer de saisir sa forme, sa silhouette. Très vite, la coupe au bol est arrivée. Elle structurait son visage. Dans les premiers looks, il portait déjà de grosses doudounes qui lui donnaient une silhouette assez particulière. Pour le film, nous avons créé près de 150 costumes. La costumière a conçu plus de 150 tenues pour un seul comédien, puisque c’est le seul acteur principal du film.
Comme nous étions dans une forme de documentaire, nous n’avions pas une maîtrise totale des décors, des arrière-plans ou des personnes que nous croisions. Il fallait donc que lui attire immédiatement le regard. Nous voulions qu’il apporte constamment de la couleur à l’image. Nous vivons dans un monde où tout est devenu gris : les voitures sont noires, blanches ou grises. Il n’y a presque plus de couleur. Alors voir débarquer un type habillé en rose, en rouge ou en jaune le fait immédiatement ressortir. Et cela a finalement défini assez naturellement l’identité graphique du film.
« Ma compagne n’en pouvait plus d’entendre la voix de Giaccomo » – Xavier Lacaille, comédien
De quelle façon avez-vous réussi à capter ses tics, sa façon de marcher, de bouger et surtout de parler ?
X.L. : Sur le bateau, je ne l’avais pas encore totalement trouvé. Il n’y avait que l’apparence visuelle. Nous développions son look, son comportement, mais je n’avais pas encore sa voix. Je n’avais pas encore trouvé le personnage dans son ensemble. C’était une sorte de brouillon.
Ensuite, je me suis inspiré de plusieurs influenceurs que j’écoutais en boucle. Tous les matins, pendant une demi-heure, j’écoutais une playlist composée de cinq ou six influenceurs qui avaient chacun quelque chose de très particulier : une voix, un accent, une façon de s’exprimer. Je voulais que Giaccomo soit immédiatement identifiable. Quand on entend sa voix, on doit savoir instantanément que c’est lui.

Par exemple, j’utilise parfois l’hypnose pour trouver un personnage. C’est une manière de faire émerger quelque chose de physique. Ensuite, il y a tout un travail émotionnel que nous avons mené avec les auteurs et Baptiste : son passé, son enfance, ses traumatismes. À partir du moment où nous avions défini certains déclencheurs émotionnels, je savais comment il réagirait dans certaines situations. Si quelqu’un évoquait son enfance, par exemple, cela provoquait quelque chose chez lui. Il y a d’ailleurs une scène, qui n’est finalement pas dans le film, avec Michael Goldman, l’ancien directeur de la Star Academy.
À un moment, il me demande simplement si ça va et me pose vaguement une question sur mon enfance. Et là, Giaccomo se met à pleurer. C’était devenu un réflexe du personnage. Si quelqu’un abordait ce sujet, je savais que cela le ferait immédiatement sombrer.
Quand on joue un personnage aussi exubérant, qui porte également beaucoup de choses en lui, arrive-t-on à s’en détacher ? Est-ce qu’il ne finit pas par prendre le pas sur votre propre personnalité ?
X.L : Au niveau de la personnalité, ça allait. Je pouvais faire la bascule le soir et redevenir moi-même. En revanche, émotionnellement, j’étais affecté et surtout très fatigué. Je n’étais pas forcément très heureux en fin de journée.

B.D : On est assez proches, je connais bien sa compagne, et elle nous disait qu’elle avait eu l’impression de vivre pendant six mois avec Giaccomo à la maison. Et ce n’était pas toujours simple. Franchement, c’était assez extrême. Xavier est capable de déconnecter, mais quand on est sur un projet passion, on s’y donne à fond. Il y a évidemment le tournage, mais aussi tout ce qui vient après : la promotion, qui prend énormément de place, sans compter tous les contenus que nous produisions autour du film. Même pendant ses vacances, il continuait à nourrir le personnage. Il m’envoyait des photos depuis des boutiques en me demandant : « Cette chemise, est-ce que c’est Giaccomo ? » ou encore : « Cette paire de lunettes, est-ce que je peux l’acheter ? Est-ce que c’est Giaccomo ? »
Il cherchait constamment à enrichir le personnage, même dans les moments off. Et c’est tout cela qui finissait par empiéter sur sa vie privée.
X.L. : Pendant le tournage à Amiens, ça allait parce que nous étions isolés. Nous y sommes restés une semaine et nous étions totalement dans le projet. Mais lorsque nous sommes revenus à Paris, c’était différent. Le matin, je me préparais toujours avant de partir tourner. Certains jours, j’avais plus de mal à entrer dans le personnage et cela pouvait me prendre vingt à vingt-cinq minutes dans la salle de bain. Je sais que ma compagne n’en pouvait plus d’entendre la voix de Giaccomo. Dès qu’elle l’entendait, ça la crispait immédiatement.
« Dans ce film, il ne fallait surtout pas chercher à fabriquer de belles images. Il fallait simplement capter le réel » – Baptiste Drapeau, réalisateur
Vous avez dit quelque chose d’intéressant sur ces décors que vous ne maîtrisiez pas forcément. Comment s’adapte-t-on à cela au quotidien ?
B.D : C’est assez drôle parce qu’avant de commencer le film, comme il n’y avait pas encore de scénario dialogué écrit pour pouvoir le financer, nous avions réalisé un test pendant deux jours. Nous avions tourné quelques scénettes avec Giaccomo dans le réel pour voir comment le personnage interagissait avec les gens, comment moi, à la caméra, je pouvais le suivre, etc. Je me souviens qu’avant de partir sur ce tournage test, je me suis assis chez moi et je me suis dit : « Bon, moi je viens de l’animation. D’habitude, je contrôle tout. J’adore réfléchir à la petite touche de couleur sur un lampadaire, à chaque détail du décor. Là, je ne peux absolument pas faire ça. » Je me suis donc imposé une règle : oublier la notion du beau. Dans ce film, il ne fallait surtout pas chercher à fabriquer de belles images. Il fallait simplement capter le réel. Une fois cet effort intégré, mon travail consistait surtout à être placé au bon endroit avec la caméra pour saisir Giaccomo en permanence : selon ce qu’il allait dire, ce qu’il allait se passer, je me demandais s’il fallait être proche ou au contraire plus éloigné. C’était davantage cette gymnastique-là. Je ne me préoccupais jamais du décor, de l’arrière-plan ou des personnes qui passaient derrière lui. J’étais focalisé sur Giaccomo, comme si je réalisais un documentaire sur lui et que je cherchais à capturer l’âme du personnage. Et il y a plein de plans où j’ai découvert au montage des éléments qui apparaissaient à l’image sans même que je m’en sois rendu compte sur le moment.
X.L : Mais paradoxalement, je pense que c’est justement parce que tu as ce travail-là en toi, même si tu l’as mis à distance, que le film reste un film de cinéma. D’une certaine manière, ce projet va à l’encontre de la nature de Baptiste. Sauf que sa nature est quand même toujours présente. Il a une sensibilité très graphique. Et même lorsqu’il essaie de s’en détacher, elle finit par ressortir naturellement. C’est pour cela que le film conserve une véritable identité visuelle.
B.D. : Je m’étais dit que si je me contentais de le suivre dans les rues sans réfléchir davantage, il y avait un risque que le film devienne très laid, voire indigeste. Il fallait donc que je conserve ce que j’appelle des « soupapes esthétiques », des moments de respiration visuelle qui viennent ponctuer le récit. Il y a par exemple cette séquence à Amiens où Giaccomo roule en mini-moto au ralenti, entre chien et loup, avec les lumières du bowling en arrière-plan. Ce sont des moments qui apportent quelque chose de plus poétique et qui permettent au film de respirer.
Et pourquoi avoir choisi le prisme du documentaire ?
B.D. : Xavier et moi, on se connaît depuis une dizaine d’années. À chaque fois qu’on part en week-end ou en vacances, il loue une caméra sans me prévenir. Une fois sur place, on tourne toujours un petit film de vacances. C’était d’ailleurs l’un de ses arguments pour me convaincre de faire une docu-fiction. Mais comme je viens de l’animation et que j’adore le cinéma, les travellings, les mouvements de caméra très travaillés, au départ je n’étais pas forcément emballé par l’idée.

Puis, quand nous avons trouvé ce personnage, je me suis vraiment dit que c’était le sujet idéal pour s’exprimer pleinement à travers ce format. Il y avait quelque chose d’évident dans la rencontre entre Giaccomo et le faux documentaire. Au début, je lui avais simplement proposé de faire un petit court-métrage pendant les vacances. Et finalement, ça s’est transformé en long métrage. Le projet a pris une ampleur complètement inattendue. Plus nous avancions, plus nous découvrions de nouvelles possibilités autour du personnage et de cet univers.

On parlait tout à l’heure de la DA autour du personnage de Giaccomo, comment il avait été créé. Vous, vous avez fait le choix inverse. De ne pas créer un personnage.
Bastos, influenceur : Oui, et ça me donne une vie extrêmement saine par rapport à d’autres gens qui ont créé un personnage, à d’autres gens qui se sont un peu inventé une vie, à d’autres gens qui, pour que ça marche, ont changé quelque chose. Je ne dis pas que tout le monde a changé du tout au tout et que tout le monde joue un personnage complètement loufoque, mais pour chacun, il y a une différence. Et elle varie selon un certain degré. C’est-à-dire qu’à partir du moment où la caméra est là, on agit tous un petit peu différemment. Moi, il y a des blagues que je ne fais pas à la caméra et que je fais dans la vraie vie.
Je pense que moins la différence est grande, plus c’est sain. Maintenant, tout le monde n’est pas forcément capable de le faire, parce que c’est aussi un bouclier. Le fait de créer un personnage, lorsque ce personnage-là fait les frais de la haine sur les réseaux sociaux – ce que d’ailleurs on dépeint dans le film et qui est, pour beaucoup de gens, assez difficile à traverser, difficile à supporter – dans ce milieu-là, si on a créé un personnage, on se dit que c’est le personnage qui est victime de la haine, et pas nous, forcément. Moi, je n’ai pas ça. Lorsqu’on déteste Bastos sur les réseaux, c’est moi qu’on déteste. Je me suis aussi construit un bouclier qui est différent : c’est de me dire que si je n’estime pas ces gens, est-ce que je veux vraiment qu’ils m’aiment ?
« On a un super-pouvoir, un porte-voix gigantesque qui permet de parler à des centaines de milliers, voire des millions de personnes. On se doit de faire attention » – Bastos, Influenceur
Qu’est-ce que vous avez apporté au film sur lequel vous avez été présent ?
Bastos : Je devais apporter de la cohérence, de la pertinence à ce personnage qui évolue dans un milieu opaque pour 90 à 95 % des gens aujourd’hui. L’influence, c’est un petit microcosme que la plupart des gens n’ont pas vraiment compris. Et d’ailleurs, il y a des raisons pour lesquelles on ne le comprend pas, puisque bien souvent c’est fondé sur du vide : il n’y a pas de substance, on ne sait pas trop comment ça arrive. La plupart des influenceurs se sont faits sur un bad buzz. Même ceux qui prétendent aujourd’hui être extrêmement classes, extrêmement lisses, qui se pavanent à Cannes, etc. Il n’y a pas de meilleur moyen d’être connu que le bad buzz. Ce sont des choses que les gens ne connaissent pas, et que moi je pouvais apporter à ces deux gars, qui sont des artistes du cinéma mais qui n’ont pas cette connaissance-là. On a fait plein de réunions où je leur racontais des anecdotes réelles, que j’ai vues, et que je raconte encore aujourd’hui.
B.D. : Bastos est très inséré là-dedans, et il a du recul sur ça, ce que la plupart des influenceurs n’ont pas. C’est hyper dur d’avoir du recul là où tu es, d’avoir de la réflexion. Il nous parlait de situations, même de sa propre vie. Ça a aussi guidé le personnage de Giaccomo. On voulait qu’il ait une forme d’obsession, un regard presque déformé sur Bastos.
Bastos : Hier encore, en soirée, j’étais avec un gars qui veut se présenter à Mister Pays de la Loire puis à Mister France pour avoir des abonnés, pour devenir influenceur. Il y en a partout. À des degrés plus ou moins ridicules et plus ou moins évolués. Mais ils sont partout. Le but, ce n’est pas l’art, ni le talent, ni l’entraînement, ni la perfection. Le but, c’est la finalité : être célèbre, peu importe comment.
Dans le film, on voit Giacomo accepter des partenariats très différents, parfois sans lien entre eux. Vous avez été très critique sur ce point et sur le milieu des influenceurs. Pour vous, quelle éthique doit avoir un influenceur ?
Bastos : Depuis le début de l’influence, il y a dix ans pour moi, c’est un combat. On a des gens qui nous suivent, qui adhèrent, et on n’a pas le droit de les arnaquer. Beaucoup en profitent : c’est la ruée vers l’or, tout le monde se gave. Moi, ça a toujours été mon combat. J’étais là avant Booba sur ce front-là. On a un super-pouvoir, un porte-voix gigantesque qui permet de parler à des centaines de milliers, voire des millions de personnes. On se doit de faire attention. Avec un grand pouvoir vient une grande responsabilité. C’est bateau, mais c’est exactement ça : l’influence, c’est le super-pouvoir d’aujourd’hui. Mais beaucoup n’ont pas du tout cette conscience-là. Est-ce qu’aujourd’hui on doit donner son avis en politique ? Est-ce qu’on doit pousser des abonnés, parfois peu informés, à voter ? Est-ce qu’on doit le faire, ou pas ? Qui peut se permettre de le faire ? Qui ne peut pas ? Ça pose énormément de problèmes éthiques : avoir un tel pouvoir sur les opinions et les décisions de tant de gens.
X.L. : Toi, tu as déjà été approché politiquement ?
Bastos : Oui. On ne m’a pas dit par qui. On m’a simplement proposé de faire une vidéo YouTube pour un candidat. Et quand j’ai demandé lequel, il fallait d’abord accepter. Ils ne voulaient pas le dire pour éviter que je révèle qui avait tenté d’approcher des YouTubers. Moi, j’ai dit que ça ne m’intéressait pas.
Mais la question, c’est : est-ce qu’un politicien, ce n’est pas déjà un influenceur ? Quelqu’un qui a une foule derrière lui, qui s’inspire de son opinion ? Donc pourquoi pas nous ? Et à l’inverse, est-ce qu’un mec qui twerke dans une église a la légitimité de donner son avis politique, même s’il a un million d’abonnés comme un politicien ? Tout ça pose des questions : est-ce que j’ai la légitimité ? Est-ce que je peux me le permettre éthiquement ? Est-ce que j’ai le droit de ne pas le faire aussi ? Quand on connaît les enjeux politiques, économiques, les conséquences possibles sur l’avenir du pays… est-ce qu’on a le droit de ne pas essayer d’orienter une audience vers un choix plus rationnel ? C’est compliqué. Et au fond, ça montre qu’on a un pouvoir qui est peut-être trop grand pour nous.
The Giaccomo dès le 17 juin au cinéma.
Synopsis
Pour atteindre un million de followers, Giaccomo ne reculera devant rien. De Amiens à Dubaï, l’ascension vertigineuse d’un influenceur prêt à franchir toutes les limites pour faire exploser le buzz.
Casting : Xavier Lacaille et avec la participation dans leur propre rôle de Tibo Inshape, Benjamin Castaldi, Bastos, Michel Cymes, Magali Berdah, Jordan Deluxe, Nicolas Waldorf et Lisa Palco…
