[INTERVIEW] – ZODIAQUE – DISCUSSION AVEC LA SCÉNARISTE MALINA DETCHEVA : « La figure du héros policier doit apporter une humanité et une empathie qui dépassent la simple fonction policière »

Vingt ans après avoir marqué les téléspectateurs avec Zodiaque, la saga policière fait son retour dans une nouvelle version portée par Francis Huster et Philypa Phoenix. Derrière cette résurrection se trouve toujours la même plume : Malina Detcheva, scénariste des précédentes itérations de la franchise et architecte de cette nouvelle intrigue – au côté de Franck Ollivier et Sophie Dab – mêlant secrets de famille, vengeance et meurtres.

À l’occasion de ce retour, Malina Detcheva nous a ouvert les portes de son processus créatif. De la construction d’un antagoniste marquant, en passant par l’évolution du personnage d’Antoine Keller et les défis d’écriture d’une enquête chorale riche en fausses pistes, la scénariste revient sur les coulisses de Zodiaque et partage sa vision du suspense.

Qu’est-ce qui vous fascine dans le thriller et qu’est-ce qui fait, selon vous, un bon thriller ?
Ce qui me fascine dans le thriller, c’est qu’il y a des moments dans nos vies où nous avons l’impression de ne plus maîtriser notre destin, comme si nous étions pris dans une spirale qui nous échappe. Dans le thriller, cette perte de contrôle est souvent incarnée par quelqu’un qui agit dans l’ombre, qui tire les ficelles sans que nous le sachions. J’y réfléchis souvent à travers la figure de la victime. Lorsque l’on regarde un thriller, on se place généralement de son côté. Le spectateur a envie qu’elle découvre la vérité et qu’elle parvienne à vaincre celui qui manipule les événements. À travers son histoire, nous revivons aussi nos propres combats intérieurs, ces moments où nous nous sommes sentis impuissants face aux circonstances ou à des forces qui semblaient nous dépasser. Le thriller est en quelque sorte une version condensée de cette expérience humaine.

Ensuite, pour moi, un bon thriller met en scène une victime qui finit par se réveiller, se défendre et aller jusqu’au bout de son combat. Ce sont souvent des personnages qui touchent le fond avant de se révéler à eux-mêmes et de trouver la force de vaincre. Par ailleurs, le thriller révèle souvent quelque chose de profond sur notre situation ou sur une vérité que nous refusons de voir. D’une certaine manière, c’est souvent le méchant qui nous oblige à ouvrir les yeux. Le thriller nous confronte donc aussi à notre propre vérité et à celle des circonstances dans lesquelles nous évoluons.

C’est dans cette idée que vous avez conçu le personnage de Claire Keim dans les deux premières saisons ?
Oui. Lorsque je construis un thriller, je réfléchis toujours à travers le personnage principal, celui qui devient en quelque sorte notre relais émotionnel. C’est lui qui nous représente, qui nous permet de vivre l’histoire de l’intérieur et de traverser toutes ses émotions.
Un thriller met généralement en scène des personnes ordinaires confrontées à des circonstances extraordinaires. Claire Keim a été pensée dans cette logique-là.

Le thriller policier repose souvent sur un duel entre un enquêteur et un tueur en série. Comment caractérise-t-on le héros et l’antagoniste pour donner de l’épaisseur à cet affrontement ?

Dans notre histoire, ce qui a beaucoup compté, c’est l’apport des acteurs qui incarnent les policiers. Ils ont amené une véritable empathie humaine, ce qui les place naturellement du côté des victimes et renforce l’attachement que l’on ressent pour elles.
Dans le premier Zodiaque, le personnage d’Esther, occupait également à la fois une place centrale dans l’enquête et dans le drame humain. Dans cette nouvelle version, ce sont Francis Huster et Philypa Phoenix qui portent cette dimension. La figure du héros policier doit donc apporter une humanité et une empathie qui dépassent la simple fonction policière. Ils permettent aux victimes de ne pas être seulement des victimes, mais des personnages qui se battent et vont jusqu’au bout de leur combat.

Quant à l’antagoniste, pour moi, c’est avant tout quelqu’un qui porte une blessure profonde, une blessure qu’il ne parvient pas à guérir. C’est souvent un personnage intelligent, complexe, capable de se battre avec une grande détermination pour ce qu’il considère être sa vérité, ses besoins ou sa réputation. La différence, c’est que cette énergie est détournée vers le mal. Sa souffrance lui sert de justification pour faire du mal aux autres. Plus il est enfermé dans sa propre douleur, plus il déshumanise ceux qui l’entourent.
Un bon antagoniste est donc quelqu’un qui va jusqu’au bout de sa logique parce qu’il cherche, d’une manière dévoyée, à guérir une souffrance intérieure. C’est ce qui le rend dangereux, mais aussi profondément humain.

De quelle façon avez-vous souhaité faire évoluer le personnage de Keller entre la première et cette nouvelle saison ?
Dans le premier Zodiaque, ainsi que dans le deuxième, Keller était profondément touché par Esther. Il était amoureux d’elle et vivait les événements de manière très personnelle. Avec le temps, leur séparation et les blessures qu’ils ont traversées ont transformé Keller. Aujourd’hui, il possède un niveau d’expertise professionnelle considérable. Son empathie pour les victimes est toujours présente, mais elle est devenue plus intérieure, plus contenue. Il y a désormais chez lui de nombreuses couches de vécu, de psychologie et d’émotions qui s’expriment davantage à travers une présence ou un regard que par les mots. Lorsqu’il arrive sur une scène, il comprend beaucoup plus de choses qu’auparavant.

En même temps, il sait qu’il ne peut pas tout dire immédiatement et qu’il doit laisser Nadia Roman mener certaines étapes de l’enquête. Nous avons donc travaillé sur cette idée d’un personnage qui en sait souvent davantage qu’il ne révèle. Keller porte en lui l’expérience du Zodiaque. Il a une intuition très forte de ce qui se passe, mais tout cela reste maîtrisé, contenu. Nous voulions créer un personnage multidimensionnel, où l’expertise, l’intuition et la prudence coexistent en permanence avec la réalité des faits. Et Francis Huster a parfaitement saisi toutes ces nuances. C’était un vrai bonheur de le voir s’emparer de ce personnage. Chaque mot qu’il prononce est pesé, parce qu’il porte justement toutes ces dimensions et toutes ces couches d’expérience.

Qu’est-ce que Francis Huster a apporté en plus que vous n’aviez pas forcément écrit dans le personnage, dans son interprétation ?

C’est un acteur qui a réfléchi à sa présence, à sa manière d’occuper l’espace et à sa dimension physique.
Quand nous écrivons, en tant que scénaristes, nous sommes davantage dans la mécanique de l’intrigue et dans la psychologie des personnages. Et puis, tout d’un coup, il y a la présence d’un acteur qui arrive avec une verticalité, une posture très droite, un body language très fort, et cela raconte immédiatement tout ce que nous avions en tête. Francis est arrivé à l’image, et tout était déjà là. C’était vraiment formidable. Toutes les intentions que nous avions construites de manière presque technique ou psychologique – son retrait, sa blessure, cette idée de revanche intime – prennent soudain corps à travers lui. Son jeu passe par le corps, le visage, presque comme chez un acteur à la De Niro, dans cette capacité à faire vivre un personnage par chaque muscle, chaque regard.

Il y a chez lui quelque chose qui le tient droit, une façon de fixer le regard qui raconte déjà son histoire. Il est à la fois différent et immédiatement reconnaissable. Il a donné au personnage une forme d’évidence et d’immédiateté.

Quand on écrit un thriller policier de cette envergure, avec autant de personnages, par quoi commence-t-on ? Les personnages, le thème, les enjeux ? Est-ce le méchant d’abord ? Quelles ont été vos étapes de travail ?

On commence toujours par le concept central. Dans Zodiaque, il y a cette idée de base : une figure – ou un esprit du Zodiaque – qui a semé le mal, un mal particulier lié à la vengeance et au droit de vengeance. Ensuite, nous nous posons une question essentielle : quelle est la nourriture de ce mal dans cette nouvelle histoire ? Que cherche-t-il à révéler ou à venger ? À partir de là, nous construisons la blessure initiale, ou l’origine possible de cette spirale, ainsi que les personnages qui en seront les cibles, donc les victimes de l’histoire.

Sur la saison 3, par exemple, avec Franck Ollivier et Sophie Dab, nous avons développé l’intrigue épisode par épisode, en faisant émerger progressivement les événements. Nous avons donc imaginé une famille aisée, dont la réputation et la richesse pourraient reposer sur des secrets enfouis, transmis ou dissimulés par les générations précédentes.

C’est autour de ce type de non-dits que s’articule la nouvelle forme du mal, qu’on peut associer à l’esprit du Zodiaque. Cela permet aussi de créer un jeu narratif autour du doute : est-ce lui, est-ce elle ? Qu’est-ce qui est vrai ou caché ? Et surtout, quel est le secret que chacun tente de dissimuler ou de découvrir ? Au fond, tout le travail consiste à construire un cheminement qui pousse les personnages principaux, et notamment la police, à gratter les apparences, à retirer les masques, pour faire émerger les secrets enfouis d’une famille.

C’est un exercice délicat, surtout lorsque l’on multiplie les sous-intrigues…
On essaie des choses différentes au fur et à mesure. Certaines ne fonctionnent pas, tout simplement parce que certains personnages ne sont pas suffisamment intéressants, parce qu’il n’y a pas assez de matière à exploiter. D’autres peuvent nous perdre en route, ou encore être trop explicites. Donc on teste, on explore : il y a des chemins qui ne sont pas les bons, qu’il faut rectifier ou abandonner pour en essayer d’autres. Et c’est aussi ce qui est passionnant dans l’écriture : cette liberté de départ. On sait qui est le méchant, on connaît le secret, on connaît l’enjeu. Mais tout l’enjeu ensuite consiste à construire la manière dont les personnages embarqués dans cette histoire – souvent innocents mais impliqués malgré eux – vont réagir. C’est là que se joue le travail sur les ramifications, les fausses pistes et les plots twists : comment ces personnages, pris dans ce qu’ils perçoivent à la surface, réagissent face à une réalité plus profonde, et comment ils se révèlent eux-mêmes à travers cette enquête.

Les deux séries se déroulent dans le sud de la France. Comment cet environnement influence-t-il votre écriture ?
Le mal choisit souvent des endroits où il existe une apparence de luxe et de lumière. Il y a cette phrase d’un braqueur de banques des années 1950 à New York, Willie Sutton, à qui l’on demandait pourquoi il s’attaquait aux banques : il aurait répondu « parce que c’est là que se trouve l’argent ». D’une certaine manière, le mal fonctionne selon la même logique : il est attiré par les lieux où il y a quelque chose à prendre, à détruire, à révéler. Le Sud offre justement cette surface séduisante, lumineuse, presque luxueuse. C’est un décor qui attire le regard et qui peut masquer beaucoup de choses. C’est aussi un terrain très fort en termes d’images : on peut y créer des contrastes puissants, comme la découverte d’un corps sous un olivier, par exemple.
Enfin, ce choix de décor influence directement le récit. Une saga familiale de cette ampleur ne raconterait pas la même histoire ailleurs. Ici, le mal s’inscrit dans un environnement où les familles se sont construites sur une forme de réussite, de richesse et d’apparence. Ce n’est donc pas un hasard : le décor fait pleinement partie du récit.

Zodiaque actuellement sur TF1.

* Ma critique de la série est à retrouver ici.
* Mon interview avec Philypa Phoenix est à retrouver ici.

Synopsis
Les enfants paieront pour les crimes de leurs parents… À Aix-en-Provence, la riche famille Escoffier est frappée par une série de meurtres mystérieux qui portent la marque du Zodiaque, un tueur en série qui a sévi dans la région vingt ans plus tôt, mais que tous croyaient mort…

Casting : Francis Huster, Philypa Phoenix, Erika Sainte, Zoï Severin, Alex Doux, Lannick Gautry, Arthur Jugnot, Marine Delterme, Marie-Christine Barrault, Youcef Agal, Annelise Hesme…