Photo : JOEL SAGET / AFP
Dans ses récits documentaires comme dans ses fictions, Jean-Xavier de Lestrade n’a jamais cessé d’explorer les zones les plus sensibles de l’expérience humaine avec une ambition : approcher l’horreur sans la détourner, tout en interrogeant ce qui, chez l’être humain, résiste, survit et parfois se reconstruit.
Rencontré au Festival Soeurs Jumelles, le réalisateur revient sur cette exigence de vérité, sur son rapport au réel et à la fiction, et sur la responsabilité qu’implique le fait de raconter des histoires inspirées de faits aussi marquants.
Que ce soit à travers le documentaire ou la fiction, vous abordez régulièrement des sujets extrêmement sensibles : l’inceste, les violences faites aux femmes, les génocides ou encore, plus récemment, les attentats du 13 novembre. Lorsqu’on se confronte aussi souvent à l’horreur, qu’apprend-on sur l’être humain et sur la nature humaine ?
Les frères Dardenne ont écrit un petit livre formidable, Au dos de nos images, dans lequel ils détaillent leur manière de travailler. Ils reviennent sans cesse à une même question : qu’est-ce qu’être humain ? Je reprends complètement cette interrogation à mon compte. Au fond, c’est elle qui guide l’ensemble de mon travail. Ce qui m’intéresse, c’est cette chose extraordinairement complexe qu’est un être humain. C’est sans doute pour cette raison que je me confronte souvent à des individus qui franchissent les limites, qui sont dans la transgression. Ce qui fascine chez les criminels — parfois pour de mauvaises raisons —, c’est précisément cela : ils ont commis une transgression, parfois inimaginable, mais cette transgression reste humaine. Ce n’est pas parce que l’on franchit une limite que l’on sort de la communauté humaine. Qu’il s’agisse de l’inceste, qui demeure l’un des plus grands tabous de nos sociétés, de criminels multirécidivistes comme Lino Scala, de Tony Meilhon dans l’affaire Laetitia, ou encore des terroristes du 13 novembre, tous ont commis des actes qui dépassent parfois l’entendement. Pourtant, ils restent des êtres humains.
La leçon la plus importante que j’ai tirée de toutes ces années de travail est peut-être celle-ci : les ressources de l’être humain sont incroyables. Incroyables pour faire face à l’horreur, à la barbarie, aux tragédies les plus profondes. Il existe presque toujours un endroit à partir duquel il est possible de se relever et de continuer à avancer. Cela ne signifie évidemment pas que c’est simple. Les victimes de viol, d’inceste ou de terrorisme restent marquées à vie. Ces blessures ne disparaissent jamais complètement. Mais elles n’interdisent pas de vivre. Elles n’interdisent pas non plus d’accéder à une compréhension de soi ou du monde que l’on n’aurait peut-être jamais atteinte autrement. Il y a donc une conviction essentielle qui traverse mon travail : on ne peut jamais réduire quelqu’un à l’acte qu’il a commis. Je parle ici principalement des criminels. Les réduire uniquement à leur crime empêche de comprendre ce qui s’est joué.
À l’inverse, chez les victimes, j’ai souvent observé des ressources extraordinaires. Mais ces ressources passent presque toujours par le lien aux autres. Une personne seule ne peut pas s’en sortir. Il faut des proches, une famille, des amis, des professionnels, d’autres êtres humains capables d’accompagner et de soutenir. Au fond, c’est ce sentiment d’appartenir à une communauté humaine qui permet de surmonter le pire. Ce sont ces liens qui nous donnent la force de continuer à vivre malgré les tragédies.
Et vous, en tant qu’homme, parvenez-vous à conserver l’espoir et une forme de sérénité malgré tous ces sujets particulièrement éprouvants ?

On me pose souvent cette question. Il est vrai que je travaille régulièrement sur des sujets extrêmement durs : le terrorisme, les criminels multirécidivistes, les féminicides ou encore des affaires marquées par une violence extrême. Et ce sont des projets qui occupent parfois plusieurs mois, voire plusieurs années de travail. Forcément, on s’imprègne de ces histoires. On plonge profondément dans ces réalités. Mais cela reste aussi un travail. Et paradoxalement, plus on explore ces sujets en profondeur, plus on parvient à les désamorcer émotionnellement. Cela permet de prendre du recul.
Surtout, cela rejoint ce que j’évoquais précédemment : lorsqu’on creuse véritablement ces trajectoires humaines, on découvre à quel point les individus possèdent des capacités de résilience extraordinaires.
Leur faculté à se relever, à retrouver de la joie, de l’espoir ou simplement l’envie d’avancer est souvent stupéfiante. Finalement, observer cette force chez les autres produit aussi un effet sur soi. Cela nourrit une forme d’énergie personnelle. D’une certaine manière, cela alimente également notre propre joie de vivre.
Vous avez dû faire de nombreuses rencontres marquantes au cours de votre carrière. Y en a-t-il une qui vous revient particulièrement en mémoire aujourd’hui ?

Au moment même où vous posez cette question, une image s’est immédiatement imposée à moi. Celle de Jessica Perrais, la sœur jumelle de Laëtitia, assassinée à l’âge de 18 ans par Tony Meilhon dans des circonstances particulièrement atroces. Jessica est celle qui reste. Les deux sœurs avaient toujours vécu ensemble. Elles étaient jumelles, inséparables. Lorsque nous avons commencé à travailler sur la série Laëtitia, il était impensable de raconter cette histoire sans son accord. J’ai donc été amené à la rencontrer à plusieurs reprises. Je lui avais promis qu’une fois le scénario terminé, elle pourrait le lire avant tout le monde. Le jour venu, je suis allé la voir chez son oncle et sa tante. Nous étions assis autour de la table de la cuisine. Je lui ai tendu le scénario, mais elle m’a répondu : « Je préférerais que vous me le lisiez. »
J’ai alors commencé la lecture. Pendant environ une demi-heure, j’ai lu les trente premières pages du premier épisode. Ce moment reste gravé dans ma mémoire. Jessica n’était pas quelqu’un habitué aux scénarios ou à l’écriture audiovisuelle. C’était un langage qui lui était étranger. Pourtant, elle était d’une attention et d’une écoute extraordinaires. L’émotion qui se dégageait de cet instant était rare. C’était un moment d’une intensité incroyable. On mesure alors la puissance de la lecture, du cinéma et de l’imagination. À travers ces pages, elle revivait une histoire qui lui appartenait profondément.
Au bout d’une trentaine de minutes, elle m’a interrompu. Elle m’a simplement dit : « Ça va, j’ai compris. Je sais que ma sœur sera bien avec vous. » Je crois que c’est l’un des souvenirs les plus forts de ma carrière. C’est en tout cas la première image qui m’est venue à l’esprit aujourd’hui, et ce n’est certainement pas un hasard.
« Le travail doit venir de l’imaginaire de l’acteur, pas de la copie du réel »
Avec des fictions comme Sambre ou Des vivants, vous traitez de sujets très forts, qui posent aussi la question de la vérité à l’écran. Comment parvient-on à ne pas trahir ni les faits ni les victimes ?
C’est une question que je continue de me poser à chaque projet. Il n’existe pas de recette. Chaque œuvre porte en elle son propre défi et appelle ses propres réponses. Je dirais que le défi était peut-être encore plus important sur Des vivants, parce qu’il existait déjà énormément d’images : des reportages, des enquêtes, des photos. Les gens avaient donc un imaginaire visuel déjà très construit, ce qui n’était pas forcément le cas sur Sambre ou Laëtitia. Il fallait donc trouver la juste distance, sans se tromper dans la représentation du réel.
Tout commence par un travail de documentation très important. C’est la base. On plonge dans les archives, les témoignages, les faits. Par exemple, sur Des vivants, les premières séquences montrent la libération des otages sur le boulevard Voltaire, dans un chaos total. Je savais qu’à un moment donné, nous allions filmer des blessés, même si souvent de manière indirecte, en arrière-plan du cadre. Nous avons donc rencontré des médecins présents ce jour-là, des médecins du GIGN, des médecins des pompiers, qui nous ont permis d’accéder à leurs archives personnelles, photos et vidéos. On part toujours de choses très concrètes, très documentées, que l’on cherche ensuite à retranscrire avec le plus de justesse possible. Cette précision est essentielle. Il m’arrive par exemple de faire appel à de vrais pompiers pour les gestes techniques, afin qu’ils valident la crédibilité des scènes. Sur le plateau, certains professionnels sont parfois présents pour vérifier un geste, une phrase, une posture. Il faut que tout sonne juste.
Mais la clé reste aussi le casting et le travail des comédiens. Sur Des vivants, je leur ai dit très clairement de ne surtout pas chercher à imiter les personnes réelles. Il faut aborder ces personnages comme des figures de fiction, et les construire de l’intérieur. L’imitation est, selon moi, l’un des plus grands pièges de la fiction. Elle empêche d’accéder à une vérité plus profonde. Le travail doit venir de l’imaginaire de l’acteur, pas de la copie du réel. Il y a bien sûr des éléments du réel qui peuvent servir d’appui. Par exemple, pour Marie-Colomb, qui interprétait Laëtitia, je lui avais montré des écrits manuscrits de la vraie Laëtitia. Elle a travaillé son écriture, sa manière de former les lettres. Ce n’était pas pour être visible à l’écran, mais parce que cela influence le corps, la posture, la manière d’être. Un simple geste peut ouvrir un accès au personnage. Mais ensuite, chacun doit construire son propre chemin. Et cela vaut aussi pour les décors, les costumes, tout le film.

Créateur : David FRITZ GOEPPINGER
Un film d’époque n’est jamais une reconstitution figée. C’est toujours un mélange, une impression, jamais une copie exacte du passé.
« Ce qui m’inquiète aussi, c’est qu’un affaiblissement du service public pourrait, à terme, réduire encore davantage la place donnée à ces sujets dans la fiction »
Vous avez beaucoup travaillé avec France Télévisions, qui est l’une des rares chaînes à produire autant de fictions sur les sujets que nous avons évoqué. Les restrictions budgétaires annoncées vous inquiètent-elles ?
Oui, évidemment que c’est inquiétant. C’est inquiétant parce que cela touche directement à la diversité de la création. Il faut comprendre que, même si France Télévisions fait déjà des efforts importants, le service public reste globalement sous-financé par rapport à d’autres acteurs comme les chaînes privées ou les plateformes. Toute réduction budgétaire supplémentaire revient donc à affaiblir sa capacité à produire des œuvres exigeantes et ambitieuses. Concrètement, cela signifie moins de séries, moins d’unitaires, et donc mécaniquement moins de diversité. France Télévisions est déjà dans une forme de compétition permanente : il faut maintenir un certain niveau d’audience tout en continuant à proposer des œuvres qui ont du sens, qui prennent des risques, qui explorent des sujets parfois difficiles. Ces restrictions risquent donc de fragiliser cette ambition-là.
Au-delà même de la fiction, cela pose une question plus large : celle du rôle du service public dans une démocratie. Une démocratie ne peut pas se passer d’une éducation solide, d’une justice forte, mais aussi d’un service public audiovisuel capable d’informer librement et de proposer une offre accessible à tous.
Lors de la commission d’enquête, où Des vivants a d’ailleurs été évoquée, j’ai été surpris d’entendre certains débats autour de la question de savoir si traiter des violences faites aux femmes relevait d’une sensibilité politique plutôt que d’une nécessité de société. Comme s’il pouvait exister des fictions « de gauche » ou « de droite ». Cela m’a profondément interpellé.
Pour moi, ces sujets dépassent totalement les clivages politiques. Ils doivent être abordés parce qu’ils existent, simplement. Et je trouve que France Télévisions joue un rôle essentiel à ce niveau-là.
Ce qui m’inquiète aussi, c’est qu’un affaiblissement du service public pourrait, à terme, réduire encore davantage la place donnée à ces sujets dans la fiction. Et il faut rappeler une chose essentielle : France Télévisions n’est pas un système dispendieux. C’est un service public qui, en comparaison avec d’autres groupes européens, reste contraint budgétairement. Pourtant, il propose une offre extrêmement riche, diverse, et accessible gratuitement à tous — financée certes par l’impôt, mais au service de tous les publics.
