Les créateurs de la shortcom Broute, Bertrand Usclat et Martin Darondeau, signent leur premier long-métrage avec De la Comédie-Française. Une comédie qui suit les déboires d’une jeune metteuse en scène à quelques heures de sa grande première à la Comédie-Française. Une ode au théâtre, à l’esprit de troupe et à l’importance de nos institutions culturelles les plus prestigieuses. Splendide et irrésistible !
Les Fourberies de Bertrand Usclat et de Martin Darondeau
Dans moins de trois heures, Nina doit présenter sa première pièce de théâtre, un moment crucial pour la jeune femme dont le rêve s’apprête à s’incarner sur la scène mythique de la Maison de Molière. C’est durant ce laps de temps, consacré aux derniers réglages avant la première, que Bertrand Usclat et Martin Darondeau nous entraînent. Car, bien entendu, rien ne se déroule comme prévu : problèmes techniques (lumières, décors…), tensions humaines (mensonges, caprices…), problèmes liés aux costumes ou au maquillage… Les auteurs enchaînent les catastrophes, toutes plus drôles et absurdes les unes que les autres, un registre dont ils maîtrisent parfaitement les codes. Il n’y a aucun répit pour le rire. Cette débâcle parfaitement orchestrée donne au scénario un rythme effréné qui ne faiblit jamais.
Au-delà des situations, ce sont surtout les dialogues qui font mouche. Les échanges témoignent d’une finesse rare, d’un sens de la réplique remarquable et d’une fluidité que l’on retrouve trop rarement dans les comédies contemporaines. Là où beaucoup se contentent d’aligner les vannes à intervalles réguliers pour provoquer le rire, De la Comédie-Française laisse naître son humour avec une étonnante spontanéité, donnant à chaque échange un naturel irrésistible.
Évidemment, tout cela fonctionne car les personnages sont remarquablement caractérisés.

Chacun possède une personnalité qui nourrit aussi bien le comique des situations que celui des joutes verbales. On retrouve ainsi Philippe (Laurent Stocker), comédien irrévérencieux qui aimerait insuffler davantage de pep’s et de prise de risque au spectacle, multipliant les propositions d’humour noir ou salace au gré des catastrophes ; Antoine (Julien Frison), jeune comédien fragile, apeuré et sensible ; Émilie (Marina Hands), légèrement nonchalante, mêlée à une sombre histoire de tromperie à la fois drôle que touchante ; Suzanne (Adeline d’Hermy), incapable de comprendre la pièce de Shakespeare qu’elle interprète ; ou encore Nadine, incarnée par Danièle Lebrun, véritable sociétaire de la Comédie-Française, dont le goût assumé pour les pétards donne lieu à plusieurs séquences délirantes.
Mais le personnage le plus icônique du film est sans doute le régisseur Jacques (Christian Hecq), dont le tic consiste à développer, dans les moindres détails, les conséquences de chaque changement demandé et/ou le comment du pourquoi cela est faisable ou non. Et même lorsque ses explications deviennent totalement absconses, on comprend immédiatement la complexité que représente le montage d’un spectacle, entre le son, les lumières, les décors et les effets techniques.
Cachez cette débâcle que je ne saurais voir !

Dans cette tourmente où Nina doit gérer les non-dits, les comédiens stressés et les déconvenues qui s’accumulent, la metteuse en scène finit par craquer. Dans son dernier acte, le film opère alors un virage plus dramatique où l’émotion trouve naturellement sa place. Car la comédie ne peut exister sans le drame, et inversement. Bertrand Usclat et Martin Darondeau le savent et délivrent alors ici leur véritable message : quoi qu’il arrive, quoi qu’il en coûte, le spectacle doit continuer. Seule la mort peut nous faire quitter la scène. C’est à cet instant que la notion de troupe prend tout son sens. Comme le rappelle un personnage du film, les membres de la Comédie-Française ont toujours joué : pendant la Révolution, durant les deux Guerres mondiales, pendant la pandémie de COVID…
La Troupe n’a jamais flanché. L’importance du théâtre se révèle alors pleinement. Plus qu’un devoir, jouer devient une mission presque sacrée : continuer à monter sur scène pour faire vivre l’art, offrir au public un échappatoire, mais également un espace de liberté et de réflexion, essentiel notamment dans les périodes sombres de l’Histoire.
C’est tout cela De la Comédie-Française : une ode à la beauté du théâtre, de l’Art et de l’esprit de troupe. Une troupe qui peut se chamailler, douter, se déchirer parfois, mais qui ne perd jamais de vue l’essentiel : jouer. Non pas pour elle-même, mais pour les autres.
Côté réalisation, les deux auteurs déploient de très belles idées de mise en scène. Le début du film, par exemple, nous fait découvrir les coulisses de la Comédie-Française, ses couloirs et ses différentes pièces, à travers Nina et une scène ainsi qu’un montage chaotique et amusant. Les gags visuels ne sont pas en reste : une scène en particulier frappe par sa capacité à exploiter ce type d’humour, tout en révélant le talent de Bertrand Usclat et Martin Darondeau pour dynamiser l’image et lui donner une véritable force graphique, alors même que le décor – un théâtre – pourrait paraître, de prime abord, assez simple. D’ailleurs, même dans des scènes se déroulant dans de simples couloirs ou des pièces a priori anodines, il se passe toujours quelque chose de réjouissant. C’est là l’une des forces du film : transformer des décors élémentaires en espaces vivants, portés par des échanges verbaux vifs et souvent truculents.
Conclusion
À l’heure où l’extrême droite fait interdire certains spectacles et réduit les subventions de plusieurs théâtres, à l’heure où certains “faux patriotes” revendiquent leur amour de la France tout en oubliant sa grandeur culturelle, De la Comédie-Française pourrait passer pour un film anodin : une comédie de gauche sur une jeune metteuse en scène tentant de sauver sa troupe au milieu d’un chaos permanent. Et pourtant… Le film rappelle avant tout que la Maison de Molière est l’une des institutions artistiques les plus importantes au monde, et qu’elle mérite d’être soutenue et protégée, quel que soit son bord politique. Il souligne aussi, sans jamais forcer le trait ni verser dans le discours politique frontal, le combat quotidien de ces artistes pour faire vivre ce lieu. Si le film n’a aucune vocation militante – en dehors de la présence d’une Ministre de la Culture qui rappelle en creux les enjeux de financement -, il remplit néanmoins pleinement sa mission : rendre le théâtre accessible par le cinéma. Un pari loin d’être évident, tant un film sur le théâtre semblerait réservé aux seuls amateurs de scène. Cependant, il n’en est rien. Porté par un humour constant, une héroïne profondément humaine – faite de doutes et de peurs universelles – et des personnages hauts en couleur, tous faillibles, De la Comédie-Française s’impose comme une véritable comédie, nourrie de ce mélange comico-tragique propre aux grandes figures de théâtre.
La comédie la plus hilarante de l’année ? Oui !
De la Comédie-Française le 22 juillet au cinéma.
* Mon interview avec les réalisateurs Martin Darondeau et Bertrand Usclat est à retrouver ici.
Casting : Pauline CLÉMENT, Laurent STOCKER, Julien FRISON, Marina HANDS, Adeline D’HERMY, Danièle LEBRUN, Sefa YEBOAH, Christian HECQ, Serge BAGDASSARIAN, Séphora PONDI, Florence VIALA, Guillaume GALLIENNE, Benjamin LAVERNHE, Françoise GILLARD, Nicolas CHUPIN, Elissa ALLOULA, Nicolas LORMEAU, Gilles DAVID, Suliane BRAHIM, Julie SICARD.
