[CRITIQUE] – LE TRIANGLE D’OR : DERRIÈRE LE LUXE, LA SOLITUDE ET LA DOMINATION

Avec son premier long-métrage, Le Triangle d’Or, la réalisatrice Hélène Rosselet-Ruiz signe une plongée viscérale et intimiste dans un hôtel particulier où vivent Souria, une riche Saoudienne, et Laura, sa nouvelle employée, chargée de satisfaire tous ses caprices. Alors que tout les oppose, les deux jeunes femmes vont peu à peu se rapprocher. Un film à l’émotion vive qui interroge notre conception de la liberté et la place des femmes dans deux sociétés différentes. Bouleversant !

Synopsis
Pour gagner sa vie, Laura accepte un emploi au service de Souria. Installée dans un hôtel particulier du triangle d’or par son amant, un riche prince saoudien, Souria vit dans l’attente de ses visites. Tandis que Laura doit s’adapter à cet univers de luxe démesuré et de surveillance constante, un lien fragile se tisse entre les deux femmes. Mais Laura pressent qu’un danger pèse sur Souria et que cette cage dorée pourrait bien se refermer sur elles deux.

Un triangle existentiel

Souria (Soundos Mosbah) est une femme qui aime prendre soin d’elle, autant pour elle-même que pour son amant, qui aime être gâté et vivre dans un confort lui donnant accès à tout sans limite – «Qui refuserait d’épouser un homme comme lui et d’avoir ce niveau de vie ? » interroge-t-elle. Face à elle, Laura, un peu garçon manqué, rêve de faire ses classes dans l’armée, un univers où la féminité n’a pas réellement sa place. Souria vit dans l’insouciance, l’arrogance et parfois même la cruauté, gaspillant argent et nourriture sous le regard médusé de Laura (Malou Khebizi), issue d’un milieu plus modeste. Hélène Rosselet-Ruiz fait de cette opposition le véritable moteur de son récit. Elle met en scène une lutte des classes, une confrontation des corps, des convictions et des aspirations, sans jamais chercher à désigner un vainqueur. De cette tension permanente émerge pourtant une histoire humaine, celle de deux femmes qui apprennent peu à peu à se comprendre malgré tout ce qui les sépare.

Les absences de l’amant de Souria, les doutes qui l’envahissent puis la dépression la poussent irrémédiablement vers Laura, devenue la seule présence rassurante de cet hôtel. Ses failles apparaissent alors, à Laura comme à nous, spectateurs. Derrière l’image d’une femme privilégiée se révèle une personnalité sensible, autant humainement qu’artistiquement – on découvre notamment son ancienne ambition d’entrer à l’École des Beaux-Arts -, mais aussi une femme qui a abandonné une vie d’indépendance pour une existence faite d’illusions. Et c’est là que réside toute la beauté du film : dans les confidences, les cris, les larmes et cette amitié naissante. Chacune apporte alors quelque chose à l’autre. Souria ouvre les portes de son univers à Laura, qui découvre peu à peu ce luxe aussi fascinant qu’aliénant. En retour, Laura lui offre une écoute sincère, peut-être même une porte de sortie.

Pourtant, cette relation ne constitue qu’un des sommets du triangle imaginé par Hélène Rosselet-Ruiz. Le troisième est Emre, le garde du corps de Souria, interprété par Ziad Bakri. Se noue alors une autre relation, entre lui et Laura, dont le rêve d’intégrer l’armée se heurte aux convictions d’Emre : « Les femmes ne devraient pas se battre. » Pourtant, au fil de leurs échanges et face à la détermination de la jeune femme, il finit par lui transmettre des techniques d’autodéfense. Le film touche ici à la pluralité des convictions et à l’ouverture d’esprit, sans jamais renier ni trahir les croyances de chacun. Comme dans la relation entre Souria et Laura, Le Triangle d’Or refuse les oppositions simplistes et préfère explorer la richesse des relations humaines : notre capacité à nous adapter à l’autre, à l’accepter, à le comprendre, plutôt qu’à nous enfermer dans une forme de radicalité.

Surtout, Le Triangle d’Or évite un écueil fréquent : celui du « sauveur blanc », qui viendrait convertir l’autre à ses propres valeurs ou le libérer d’une supposée oppression, bien que la domination patriarcale (physique, économique…) soit omniprésent dans toutes les couches du récit et atteint aussi bien les femmes que les hommes (Emre). Par cet angle, Le Triangle d’Or dénonce alors un schéma qui n’est lié ni à la religion, ni même à une culture, mais révèle plutôt d’une problématique universelle : comment se libère-t-on des modèles dans lesquels on a grandi ? Comment parvient-on réellement à rompre avec les schémas patriarcaux dans lesquels on a grandi et que l’on reproduit malgré soi ?
En somme, le film choisit une voie bien plus nuancée, où chacun évolue au contact de l’autre sans que cette rencontre n’efface ce qui le définit.

Une prison dorée

Sur le plan de la réalisation et de la mise en scène, Le Triangle d’Or possède de magnifiques atouts et fait des choix artistiques cohérents avec le propos du film. La première chose qui frappe est que l’image s’arrête à la frontière du mur d’enceinte. À deux rares exceptions près, deux scènes déterminantes, on ne voit jamais Paris, ni même la totalité de la rue où se trouve l’hôtel particulier : l’extérieur n’existe presque pas. Un parti pris qui renforce l’atmosphère oppressante de l’isolement subi par Souria. Il en va de même pour les caméras de surveillance, dont le regard omniscient transforme cette demeure en une véritable prison dorée. Troublant et profondément malsain.
Les plans issus de ces caméras nous contraignent d’ailleurs à adopter un point de vue voyeuriste, presque pervers. Ils nous placent dans une position inconfortable, comme si nous devenions, nous aussi, les bourreaux de Souria, à l’image de Monsieur, qui l’observe danser en se masturbant. Une scène glaçante qui résume à elle seule toute la violence silencieuse qui traverse le film.

Hélène Rosselet-Ruiz joue également avec les contrastes colorimétriques et les décors. Le grand salon, vaste, froid et presque déshumanisé, s’oppose à la chambre de Souria, chambre de princesse*, où le mobilier grand luxe, rose, et l’abondance de vêtements et de bijoux impose un contraste fort. Contraste qui renforce cette impression d’un luxe aussi fascinant que dérangeant, où cohabitent l’indifférence humaine, l’exploitation, le gaspillage alimentaire et l’excès.
Sur le travail du cadre, Hélène Rosselet-Ruiz et son directeur de la photographie David Chambille livrent une partition remarquable. Au-delà de cette atmosphère étouffante parfaitement maîtrisée, les scènes plus intimes entre Souria et Laura témoignent d’une mise en scène d’une grande finesse.

Chaque composition semble pensée pour traduire les émotions des personnages et immerger le spectateur dans leurs sentiments : le doute, la peur, le désespoir ou la joie. La caméra saisit chaque certitude, chaque hésitation et chaque larme avec une justesse bouleversante. Un travail d’orfèvre, porté également par deux comédiennes d’une sincérité éclatante.

* Pour en revenir à la chambre de Souria, derrière ce choix de couleur (rose), il y a cette idée d’enfermer Souria dans l’enfance, un désir de détruire ses desseins de femme. Car en la traitant en petite fille et en lui offrant des jolies robes, on l’empêche de grandir et on anéanti sa volonté d’épanouissement personnelle. C’est également ainsi qu’agit la patriarcat.

Conclusion

En refusant les jugements hâtifs et les oppositions binaires, Hélène Rosselet-Ruiz signe un premier film d’une grande délicatesse, qui rappelle que les plus belles rencontres naissent parfois là où tout semblait devoir séparer les êtres.
La réalisatrice Hélène Rosselet-Ruiz peut être fière de cet équilibre et de ce premier film, véritable petit bijou d’auteur, qui appelle également à l’émotion. On est touché par ces deux jeunes femmes, leurs vies, leurs destins, par cette amitié naissante brutalement interrompue et par la peur qui envahit progressivement leurs cœurs… D’autant que Soundos Mosbah et Malou Khebizi font preuve d’une générosité folle dans jeu. Elles emportent littéralement le film et le propulse dans une dimension tragique avec une puissance phénoménale.

Le Triangle d’Or le 29 juillet au cinéma.