À l’occasion de la sortie au cinéma de « L’enfant qui mesurait le monde », le réalisateur Takis Candilis, le comédien Bernard Campan, et le jeune Raphaël Brottier – fantastique dans ce premier rôle – reviennent sur ce projet tourné en Grèce à travers leurs expériences communes sur le tournage du film.
« L’enfant qui mesurait le monde » est une adaptation du roman éponyme. Qu’est-ce qui vous a touché dans ce roman au point de vouloir en réaliser une adaptation ?
Takis Candilis : Ce roman évoquait des pans de mon histoire. C’est-à-dire l’histoire d’un enfant de père grec et de mère française, qui s’est toujours considéré comme un français, élevé à l’école de la République – comme le dit le personnage d’Alexandre dans le film – et se rend compte qu’il a des origines jusque là enterrés et désormais qui sortent. C’est parti de cette envie. Il y a d’autres éléments dans le livre qui croisaient des choses que j’avais faites ou m’étaient personnelles, et j’en fait une adaptation que j’ai tirée vers ce qui me fait bouger, m’émeut. À travers cette adaptation, j’ai essayé de toucher les gens, d’aller les chercher dans le cœur.
L’auteur du livre Metin Arditi a aussi un rôle dans le film. Parlez-nous de votre rencontre avec lui…
Bernard Campan : J’étais un peu intimidé. Je trouve ça impressionnant les gens qui écrivent des romans. Lors de notre premier repas ensemble, je me souviens avoir été malade, je toussais. C’est un souvenir un peu difficile et j’écoutais parler Metin et Takis. Néanmoins, j’ai senti que c’était une personne très intelligente, très vive, et un malin. Il a une grande culture. Il pose beaucoup de questions. Il m’a impressionné.

T.C : Je l’ai rencontré plusieurs fois, notamment pour obtenir les droits du film. Il écrit beaucoup mais ce livre-là lui tient particulièrement à cœur. Metin ne voulait pas le donner à n’importe qui. L’éditeur m’avait demandé de lui adresser une lettre en lui expliquant les raisons qui me poussaient à vouloir adapter son roman. Deux jours plus tard, nous nous sommes rencontrés. J’avais en tête l’idée de l’intégrer au film, dès le départ, et de lui confier le rôle du professeur. Il était ravi que je veuille lui donner un rôle et m’a demandé s’il pouvait jouer à la place le rôle du pope (prêtre orthodoxe). J’étais perplexe d’autant que lui est juif de Turquie (rire) et ne sait pas parler la langue grecque.
Toutefois, je l’ai senti motivé et j’ai accepté. Sa femme est grecque et elle l’a fait travaillé plusieurs mois. Malgré tout, je n’en menais pas large car il a une grande scène avec Pascal, pas évidente. Sur le tournage, toute l’équipe a été bluffée.
B.C : Quand nous avons joué cette scène dans l’église, il y avait des petites choses qu’il ne maîtrisait pas, parce que quand nous ne sommes pas comédiens, nous ne comprenons pas bien pourquoi il faut se viser d’un côté ou faire un petit pas en avant. En fin de séquence, il avait déjà tout compris. Et il jouait comme si c’était un professionnel.
Raphaël Brottier : Metin a été très gentil avec moi. Nous avons pu discuter ensemble et il m’a donné des conseils pour jouer Yannis.
« Nous avions interdiction totale de mettre un pied de caméra ou de poser quoi que ce soit sur les pierres » – Takis Candilis, réalisateur.
Il y a un endroit magnifique et important dans le film, c’est le théâtre grec où ont lieu des discussions entre Varda et Yannis. De quelle façon parvient-on à retranscrire à travers la caméra, la force d’un tel lieu ?
T.C : Le lieu est tellement fort, que vous n’avez pas grand-chose à faire. Lorsque vous arrivez dans cet endroit, vous avez des milliers d’années d’histoires qui se présentent à vous. Nous avons tourné cette séquence près d’Athènes, car il n’y avait pas de théâtre comme celui-ci sur l’île. Avant de tourner là, nous avions choisi un autre amphithéâtre mais les archéologues ayant un grand pouvoir en Grèce, ils ne nous ont pas autorisés à réaliser nos scènes sur place. Ce que je trouve très beau dans le second, c’est qu’il a une pierre assez grise. Pourquoi ? Parce que c’est un endroit où il y a des mines de fer. Ils ont pris les pierres de ces mines, ce qui lui confère une couleur différente des autres théâtres. Il est dans un état magnifique. Un lieu magique !
Comment place-t-on les comédiens dans un espace si grand ?
T.C : C’est compliqué. Parce que si on nous a permis de pouvoir y tourner, nous avions interdiction totale de mettre un pied de caméra ou de poser quoi que ce soit sur les pierres. Nous avons tout fait à la main. Ce fut difficile d’autant que je ne voulais pas avoir la mer incrustée sur plein de plans. Donc, nous avons tourné vers l’intérieur du théâtre. Puis, il y a cette scène magnifique où Varda explique à Yannis le nombre d’or en expliquant le nombre de rangs, le nombre de pierres, les proportions du théâtre parce que tous les théâtres et constructions antiques en Grèce ont été créés avec ce nombre idéal.
Qu’est-ce que vous avez ressenti la première fois que vous êtes arrivés sur place ?
B.C : J’aime les vieilles pierres, j’aime l’Histoire. C’est le berceau de notre civilisation. Et plus l’Histoire m’entraîne loin, plus je trouve ça émouvant. Puis, cet endroit perdu au milieu de nulle part, et se dire que des gens y ont joué, c’est fort.
R.B : Ça fait bizarre. La première fois que nous avons tourné nos scènes dessus, je me suis aperçu que c’était immense. Les blocs de pierres sont grands. J’ai été impressionné.
« Mon petit-frère est autiste, je me suis beaucoup inspiré de lui pour le rôle de Yannis » – Raphaël Brottier, acteur.
Bernard, dans le film votre personnage tente de nouer une relation avec son petit-fils Yannis, interprété par Raphaël Brottier. Comment avez-vous appréhendé le tournage avec un enfant, et comment s’est déroulé votre collaboration ensemble ?

B.C : On peut toujours appréhender un tournage avec des enfants mais je dirais plus petits, 4-5 ans. Ce sont eux qui donneront le LA. Souvent, quand un enfant est petit, on oublie son jeu pour essayer de l’aider à jouer. C’est piégeant pour un comédien. Avec Raphaël, ce fut différent parce qu’il est arrivé comme un comédien confirmé alors que c’était son premier film. À la fois responsable, courageux. Il a beaucoup de qualités. Et très juste selon les conseils que lui donnait Takis pour essayer de trouver ce personnage d’enfant autiste, dans le regard ou les postures. Finalement, ça a été simple.
R.B : J’ai adoré tourné avec Bernard. Lui aussi m’a donné pas mal de conseils. Parfois, nous faisions des italiennes. Mon petit-frère est autiste, je me suis beaucoup inspiré de lui pour le rôle de Yannis.
« Quand j’ai commencé à aborder ce registre (dramatique), je me suis aperçu à quel point ça me nourrissait intérieurement », Bernard Campan, comédien.
Et votre rôle Bernard, de quelle façon l’avez-vous composé ?
B.C : J’ai aimé sentir progressivement ou comprendre progressivement à quel point Takis y avait mis de son âme dans ce film, dans ce personnage. Comme il le disait, cette histoire et ce personnage l’ont tellement touché de près, que ça m’a moi-même aidé. […] J’ai beaucoup de doutes, tout le temps, mais je fais aussi confiance au processus, au scénario, au réalisateur. Je travaille énormément et, en même temps, j’ai l’impression de ne pas en faire assez.

T.C : C’est un énorme bosseur ! Je lui avais envoyé un scénario qui n’était pas celui définitif et nous avons longuement discuté sur les dialogues. Souvent, mes dialogues voulaient raconter trop de choses. Et Bernard me disait qu’il pouvait jouer telle ou telle scène sans forcément parler ou en dire trop. C’est comme ça que s’est construit le script. La veille de chaque scène, nous reprenions le texte afin qu’il soit le plus vrai possible. Quant à Yannis, nous avons cherché une posture et même une façon de ne rien dire. Même au montage, j’ai parfois amplifié des choses ou retiré des morceaux de phrases parce que je préférais avoir le silence.
Au début des années 2000, vous vous révélez dans le registre dramatique. Est-ce que vous avez hésité à vous lancer dans le drame ?
B.C : Oui, d’une certaine façon j’ai hésité. C’était incongru pour moi lorsque Zabou Breitman m’a proposé ça. Je lui ai dit honnêtement que je ne savais pas si j’en étais capable. Je me suis laissé convaincre. C’est là que j’ai compris que, malgré un manque de confiance, si on faisait confiance aux autres, on pouvait y arriver. Puis, quand j’ai commencé à aborder ce registre, je me suis aperçu à quel point ça me nourrissait intérieurement. Et ça me plaisait.
Bernard était un choix évident ?
T.C : Lorsque j’ai pensé à Bernard pour ce film, j’ai revu tous ses films dramatiques et surtout celui qu’il avait réalisé, « Presque ». Un long-métrage plein d’humilité et je sentais qu’il avait une proximité avec ce sujet qui serait intéressant ici. Et sur un plateau, Bernard est un type extraordinaire, d’une gentillesse infinie et d’une grande ouverture.
Ma critique est à retrouver ici.
« L’enfant qui mesurait le monde », le 26 juin au cinéma.
Synopsis :
La vie d’Alexandre Varda bascule soudainement. Le puissant promoteur immobilier d’origine grecque se fait licencier par ses actionnaires et apprend, le même jour, le décès de sa fille qu’il n’avait pas vue depuis 12 ans. Il décide alors de partir en Grèce pour rapatrier le corps. Là-bas, il découvre qu’il est le grand-père d’un petit garçon de 9 ans, atteint d’un syndrome autistique.
Casting : Bernard Campan, Raphaël Brottier, Maria Apostolakea, Fotinì Peluso, Stathis Kokkoris, Panos Kranidiotis, Metin Arditi, Giannis Pimenidis, Christos Novas, Dimitri Gkoutzamanis…

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