[INTERVIEW] – NOUVEAU JOUR (M6) – ENTRETIEN AVEC LE DIALOGUISTE GEOFFREY BIDAUT : « À l’époque, moi, j’aurais adoré voir des gens qui me représentent

À l’occasion du lancement de la nouvelle série quotidienne de M6, Nouveau Jour, Geoffrey Bidaut, dialoguiste principal, nous livre les coulisses de l’écriture, la construction des personnages, et revient sur les choix créatifs et scénaristiques en matière de diversité. Dans un entretien sincère, il évoque les défis d’aborder des sujets sociétaux importants à travers les intrigues et les personnages, avec la volonté de refléter la société d’aujourd’hui.

Qu’est-ce qui a motivé la création de Nouveau Jour et, dans un second temps, sans entrer dans le détail pour l’instant, quelles ont été les grandes lignes dès le départ de cette quotidienne ?
C’est Mohamed Benyekhlef qui a eu l’idée de faire la série. Mais il y avait déjà une volonté de M6 de faire une quotidienne depuis quelque temps. Beaucoup de personnes ont voulu participer à l’écriture d’une nouvelle quotidienne pour M6. Et donc, le projet de Mohamed, qui était dans les tuyaux avec SND, s’est imposé assez vite. Ensuite, il a été rejoint par Mari Mouazan, qui a écrit avec lui la Bible. Pour ma part, je suis arrivé un an après, lorsqu’il a été question de monter des ateliers, de penser à un ton pour la série, d’écrire les dialogues, et d’inventer des petits synopsis pour lancer aussi les premières histoires secondaires de la saison. Nous avons réfléchi à cela tous les trois. Mohamed, Mari et moi, nous venons tous les trois des quotidiennes. Ils ont commencé sur Demain nous appartient. Moi, j’ai travaillé sur Plus belle la vie. Puis, ensemble, plus tard, sur Ici tout commence. Nous nous étions juré de ne plus jamais faire une quotidienne de notre vie (rire). Parce que c’est quand même un rythme fou. Cependant, quand j’ai lu l’histoire de Mohamed et Mari autour d’un hôtel, j’ai sauté sur l’occasion, d’autant que nous voulions créer une histoire sur un hôtel depuis longtemps. Et les personnages m’ont également donné envie. J’avais une seule « condition », si je puis dire, en tant que dialoguiste : avoir des personnages qui ne soient pas lisses. Je ne voulais pas revenir sur une héroïne toute gentille, un peu princesse, qui ne fait jamais d’erreurs, qui est toute mignonne. Mais avoir des héros qui soient un peu tous, comme dans la vraie vie. C’est-à-dire qu’ils peuvent être tantôt méchants, tantôt gentils. Aussi, j’aimais l’idée d’avoir un petit ton ironique, un peu sarcastique, etc. Nous avons tenté ça sur le pilote. Cela a plu à M6. Et c’est un petit peu devenu le ton de la série.

Quand on crée ou qu’on participe à une quotidienne, comment fait-on pour se démarquer des autres ?
Nous, nous avons davantage réfléchi en termes de : qu’est-ce qu’on va pouvoir faire, que l’on n’a pas encore fait ? Nous ne cherchons pas à nous démarquer dans tous les sens. Nous ne nous disons pas qu’il faille être absolument différents, mais plutôt : qu’est-ce qu’on aurait adoré faire, et quelle serait la série idéale à nos yeux ? Pour moi, il y avait ce truc-là du ton. C’est-à-dire d’avoir des personnages qui ne sont pas tout le temps propres. Sans doute qu’on nous demandera que tel personnage soit plus gentil. Néanmoins, notre intérêt, c’est que le spectateur ait de l’empathie pour ces personnages. Et des fois, nous aimons les détester. C’est une forme d’empathie. Par exemple, je pense que si Gabriel (Jean-Baptiste Maunier) devient gentil d’un seul coup, il sera moins intéressant. Subtilement, nous montrons quand même qu’il est sympa puisque, malgré tout, il a de l’affection pour Théa et qu’il aime sa mère plus que tout. C’est suffisant pour avoir de l’empathie.
Il y a des choses qu’on a apprises sur les anciennes quotidiennes. La grosse difficulté de Ici tout commence, c’était d’être dans un lieu clos. Nous sommes vraiment uniquement sur l’école. Nous nous sommes dit que, pour une nouvelle série, ce qu’il faut, c’est que nous ayons à la fois un lieu emblématique – l’hôtel – mais aussi d’autres lieux qui gravitent autour, afin d’élargir les possibilités.

Ensuite, faire des choses un peu plus folles. Le corbeau, c’est un passage obligé parce qu’on adore ça dans les quotidiennes. C’est un peu la base. Nous avions des références comme Melrose Place ou Dynastie.
[…] Là, nous avons dépassé l’épisode 100. Nous sommes vraiment sur des histoires qui nous font plaisir. C’est ce qui nous anime qui prime en premier. M6 nous laisse carte blanche sur ces histoires-là. Et ça nous permet de nous démarquer un peu, avec des familles différentes. Nous aimons bien le fait que Théa ne s’entende pas tout le temps bien avec ses parents, que les séquences de petit-déjeuner ne soient pas exclusivement des séquences où tout le monde s’entend bien et se passe les tartines en souriant.

« L’idée de la famille, c’était que chaque personnage puisse avoir un secret, et donc de pouvoir créer des backstories très importantes »

Vous disiez que vous aviez dépassé l’écriture des 100 premiers épisodes. Est-ce qu’après la résolution de l’intrigue principale, il y aura une suite, ou bien est-ce une grande saga qui s’arrêtera à l’automne ?
Je ne peux pas trop en dire, mais il y aura une suite. En fait, vous aurez la résolution, puis, de notre côté, nous allons tirer les fils rouges des conséquences afin de construire le feuilleton sur la durée. Ce mystère amènera à d’autres mystères.

Comment avez-vous créé, composé, caractérisé les membres principaux de la famille Bartoli ?

C’est Mohamed et Mari qui ont créé l’histoire de la fratrie Bartoli.
Ce qui était très intéressant, c’était d’avoir deux sœurs qui ne se parlent plus depuis des années, un énorme secret de famille, notamment avec la disparition du patriarche.
L’idée de la famille, c’était que chaque personnage puisse avoir un secret, et donc de pouvoir créer des backstories très importantes. Le personnage de Tarek, par exemple, a plusieurs zones d’ombre : il a été adopté. Potentiellement, nous pourrons exploiter ça plus tard. Pareil pour sa femme. Où est-elle ? Est-ce qu’elle est morte ?
C’est une famille très compliquée, avec d’énormes branches, et ça permet à chaque fois de tirer le drama de chaque personnage.

Quand on doit dialoguer autant de personnages, est-ce que ça rend l’exercice encore plus difficile ?
Ce qui est difficile, c’est vraiment de donner une voix à chacun des personnages. Quand les personnages sont bien caractérisés, je ne dirais pas que c’est plus facile de dialoguer, mais ça rend l’exercice plus évident. À partir de là, nous avons nos personnages, qui sont forts, et nous avons ceux qui sont en réaction. Pour créer des dynamiques différentes dans les séquences, nous ne pouvons pas avoir une héroïne tout le temps dans les tours. Il faut que ce soit quelqu’un qui, face à un gros caractère comme Audrey, soit capable de modérer un petit peu, de jouer le rôle de policier dans la maison, et de calmer les conflits possibles. À l’opposé, nous allons construire le personnage de Camille, qui va être très proche de son papa et avoir une relation assez jolie avec lui.
En fait, tout est une question d’équilibre : se dire où l’on va mettre du conflit, et où l’on va placer des moments de douceur. Pareil pour Louise : nous voulions absolument une Louise qui soit, comme Hélèna Noguerra le dit, un parrain de la mafia, tout en étant en même temps une vraie maman pour qui rien ne compte plus que le bonheur de son fils. Et avoir un fils qui ressente la même chose pour elle. Ils se sont vraiment construits tous les deux. Il y a quand même eu un homme dans la vie de Louise avant Aurèle (Alexandro Varga), mais leur situation est très, très compliquée. Quand on construit les personnages en miroir, c’est assez facile de dialoguer, de trouver là où on va mettre du conflit et là où on ne va pas en mettre.

Vous devez quand même bien connaître tous les personnages, les tenants et les aboutissants pour pouvoir dialoguer. Il faut connaître leur caractère et leurs sentiments profonds. J’imagine que ce sont aussi de longues discussions en amont sur tel personnage, pour les apprivoiser.
Oui, c’est beaucoup de travail en amont. Surtout, ce qui est le plus compliqué, c’est quand nous ne savons pas encore qui va incarner nos personnages. Une fois le casting annoncé, on adapte, parce qu’on se dit : « ça, ça ne marchera pas », ou au contraire : « ça, on peut aller plus loin ». Par exemple, avec un acteur comme Bruno Solo, nous savions que le personnage qu’il incarne, Franck, pouvait être porteur de comédie. Et bien que nous l’ayons écrit ainsi au départ, cela nous a tout de même permis de réfléchir à lui donner une arche comique. Puis, il a prouvé qu’il était également à l’aise dans le drame. Donc, ça nous pousse aussi à creuser certains personnages, comme celui-ci, en ce sens.
Globalement, le casting respectait assez bien ce qu’on avait en tête. Mais c’est vrai que, sans support, nous travaillons vraiment à l’aveugle.

Le premier épisode se conclut par un incendie, juste après que Louise et Aurèle se soient mariés. Est-ce que c’était important pour vous de terminer sur un cliffhanger aussi fort ?
Oui. C’était déjà une envie, mais aussi une demande de la chaîne et de la production d’avoir un gros cliffhanger qui tienne en haleine et qui puisse faire revenir les téléspectateurs.
Nous avons vraiment pensé à toutes les possibilités. Nous aurions adoré qu’il y ait une inondation incroyable, mais effectivement, ça coûte un peu cher (rire). Il fallait que ça rentre dans le budget. L’incendie s’est imposé très rapidement.

La quotidienne a aussi cet aspect comédie qu’on évoquait. Comment trouve-t-on un équilibre entre polar et comédie ?
Nous cherchons toujours… D’autant que les épisodes sont courts. Il ne faut pas non plus que nous coupions un moment de tension par trop de comédie, par exemple. Mais c’est quelque chose qui vient naturellement à l’écriture.
Ce qui est assez chouette, c’est que nous passons vraiment d’un registre à l’autre. Donc, des personnages porteurs de comédie peuvent avoir des intrigues dramatiques, et inversement. Sauf à de rares exceptions, car je vois mal le personnage de Louise dans de la comédie.
C’est un équilibre assez difficile à trouver, mais j’ai l’impression que nous l’avons trouvé. Après, je ne suis pas très objectif.

« L’hôtel, c’est une arène très riche, et nous voulions,à la manière de Grey’s Anatomy, que Théa qui débarque comme femme de ménage puisse y rencontrer une famille professionnelle »

On voit des personnages qui travaillent au domaine Bartoli, des femmes de ménage, etc. Et c’est assez rare de voir ça dans une série.

L’envie, c’était de mettre des gens de l’ombre en lumière. Un personnage comme Magali, joué par Juliette Chen, nous intéressait beaucoup. En fait, c’est un peu Madame Tout-le-Monde. C’est un des personnages que j’aime le plus. Pourtant, sur le papier, ce n’était pas évident parce que ce n’est pas une héroïne qui fait des trucs de fous. Mais on connaît tous une Magali qui a élevé ses enfants toute seule, qui n’a fait que bosser toute sa vie. Elle se retrouve, comme beaucoup de gens, à se dire : « J’ai sacrifié ma vie pour mon boulot, j’ai sacrifié ma vie pour mes enfants, et je me retrouve sans rien ». Alors, nous avons ce personnage de Tarek qui va lui dire de profiter, d’essayer de s’accorder du temps pour elle, d’essayer de lâcher prise, etc.

C’est elle qui porte aussi les valeurs de la série. C’est ce que voulaient Mohamed et Mari. C’est quoi, un nouveau jour ? C’est se reconstruire tout le temps. Et il n’y a pas d’âge pour ça. Dans les séries et dans les quotidiennes, on a souvent des protagonistes qui ont la vingtaine et qui essayent de se reconstruire. Nous, on en a beaucoup dans la série. Et c’est un nouveau jour pour tout le monde.
Roméo et Souad, qui ouvrent leur propre bar, c’est une nouvelle étape pour eux. On va avoir Théa, qui arrive dans une nouvelle étape de sa vie.
Mais on a aussi des personnes qui sont dans la quarantaine, la cinquantaine, et qui cherchent à se réinventer, comme Erwann (Vincent Desagnat). Est-ce qu’il doit continuer à faire son barbershop à la maison ? Est-ce qu’il ne faut pas vivre ses rêves ? Et c’est ce qu’il fait.

Outre le casting, est-ce que les décors peuvent influer sur l’écriture ?

Oui. Nous avons eu la chance de voir les décors assez tôt. Donc ça, c’était chouette. L’hôtel, lui, nous l’avons vraiment vu en amont. J’étais déjà en train d’écrire le pilote. En le visitant, nous avons pu imaginer de nouvelles choses. La partie dans le jardin extérieur sur le grand échiquier, par exemple, ce n’était pas du tout prévu au scénario. Nous avions une autre séquence à la place, mais nous nous sommes dits que ce serait dommage de ne pas l’exploiter. L’hôtel, c’est une arène très riche, et nous voulions, à la manière de Grey’s Anatomy, que Théa, qui débarque comme femme de ménage, puisse y rencontrer une famille professionnelle. L’hôtel, c’est également la possibilité de croisements entre personnages très différents, de milieux sociaux différents, quand les employés côtoient les clients, les clients entre eux.

Ce microcosme nous permet d’exploiter beaucoup de sujets, de situations.

Comment se déroule une journée type d’écriture ?
Je dirais plutôt qu’il y a une semaine type. Nous sommes très nombreux. Chaque membre de l’équipe d’écriture a sa semaine. Nous fonctionnons vraiment comme toutes les quotidiennes. Il y a Mohamed, directeur de collection, le chef d’orchestre de la série, qui lance les histoires. Il en parle ensuite à Mari, la directrice des arches, qui a deux personnes avec elle. Ensemble, ils construisent les arches, les intrigues qui durent en moyenne 3 à 4 semaines, comme sur une quotidienne normale. Puis, cela part au directeur des séquences, David Robert. Lui travaille avec une douzaine de séquenceurs. Leur travail est de prendre une arche et de la découper en scènes. Il y a donc plusieurs versions d’une intrigue, avec des intrigues A, B, et C. Enfin, ils m’envoient le tout : je suis directeur des dialogues. J’ai une douzaine de dialoguistes. Chacun va écrire son épisode. C’est sans compter les réunions avec les producteurs et la chaîne, qui nous font des retours. Une fois que tout est validé, les scripts partent au plateau. Sur place, il y a aussi un auteur plateau. Ce sont des semaines intenses.

Nous avons vu passer sur les réseaux sociaux quelques critiques concernant la diversité, notamment à cause d’un personnage noir gay. Est-ce que ces critiques vous blessent ?

Nous nous en fichons totalement. Nous nous y attendions. C’était déjà arrivé par le passé dans Plus Belle la Vie avec le personnage de Thomas Marci. À l’époque, nous étions néanmoins plus épargnés car il n’y avait pas de réseaux sociaux. Aujourd’hui, nous l’avons vu récemment avec Greg et Eliott dans ITC, il y a eu un déferlement de messages horribles. Mais nous avons le devoir de parler de la société dans son ensemble, et nous tenions réellement à avoir cette histoire-là. Nous n’avons pas l’envie de provoquer, l’idée est d’être représentatifs. Plus nous verrons de héros gays ou autres à la télévision, plus les gens s’habitueront à les voir. Et peut-être que d’ici 4-5 ans, les gens diront qu’ils ont vu un garçon qui met du vernis ou une perruque à la télévision, et que désormais, ils s’en moquent.

Nous espérons que ces thématiques (la déconstruction, le harcèlement, le handicap…) évoquées dans la série ouvrent les esprits. Que des parents puissent en discuter avec leurs enfants. Que ça débloque des choses. À l’époque, moi, j’aurais adoré voir des gens qui me représentent. C’est vraiment une des missions de l’art : ouvrir des sujets et des débats.

Nouveau Jour, du lundi au vendredi dès 20h35 M6.

Synopsis : Après la disparition en mer de Lucien Bartoli, propriétaire du beau 4 étoiles de la ville, sa fille aînée Louise a repris l’hôtel aidée par son fils Gabriel, lésant ainsi son frère Tarek et sa sœur Audrey. Or, la fratrie est déjà déchirée par un très lourd secret de famille. Le retour en ville de Théa, la fille d’Audrey, va totalement rebattre les cartes. Mais la véritable menace arrive plus tôt que prévu : le domaine devient la cible d’un étrange corbeau. Tous les membres du clan Bartoli et leur entourage vont devoir prendre leur destin en main : pour chacun, l’heure est à un nouveau départ, à un nouveau jour…

Casting : Helena Noguerra, Alexandre Varga, Bruno Solo, Mhamed Arezki, Laëtitia Milot, Aurélie Konaté, Vincent Desagnat, Juliette Chêne, Jean-Baptiste Maunier, Jean-Baptiste Shelmerdine, Gabrielle Atger, Marion Aymé…