[FESTIVAL SŒURS JUMELLES 2025] – ÉCHANGE AVEC LA COMPOSITRICE AUDREY ISMAËL : « C’est souvent la connexion que je ressens avec le héros ou l’héroïne qui déclenche mon inspiration »

Crédit : Marie Rouge

Compositrice inspirée, Audrey Ismaël multiplie les collaborations fidèles et audacieuses avec des cinéastes comme Vanessa Filho (Le Consentement), Julien Colonna (Le Royaume) ou encore Agathe Riedinger (Diamant Brut). Invitée à Sœurs Jumelles pour une carte blanche musicale, elle revient sur son rapport au métier, ses rencontres marquantes, et la place singulière qu’occupent l’intimité, le deuil ou encore la magie dans ses compositions. Une discussion précieuse, à l’image de son travail.

On évoque souvent la précarité du métier de scénariste, mais qu’en est-il du métier de compositeur ? Est-ce que vous ressentez de plus en plus de considération avec le temps ?
J’ai le sentiment que les choses évoluent dans ce sens. La création d’un festival comme Sœurs Jumelles, et la mise en avant des compositeurs et compositrices, offrent une véritable visibilité à notre travail. Je remarque aussi que, lorsque j’ai accompagné des avant-premières de films, plus j’étais présente, plus les questions sur la musique étaient nombreuses. La SACEM, avec les dispositifs qu’elle met en place pour nous accompagner, nous permet également d’être plus présents dans les festivals, ce qui contribue à mieux faire entendre notre rôle. À Cannes, cette année, il est vrai qu’il y avait davantage de compositeurs qu’auparavant.
Sur l’aspect financier, c’est la même réalité que pour les auteurs : il faut multiplier les projets. On dit souvent que la musique est le parent pauvre, et ce n’est pas totalement faux. Nous nous battons pour obtenir, parfois, à peine 1 % du budget d’un film, juste pour pouvoir produire et composer la bande originale. Ce ne sont pas des enveloppes conséquentes. Il y a peu de places pour en vivre réellement.

Vous avez aussi été élue Femme de l’Année 2025…
C’est le collectif Girls Support Girls, créé par Vanessa Djian et Karolyne Leibovici, et composé d’une centaine de femmes du milieu de l’audiovisuel, qui m’a attribué ce prix dans le cadre du Festival du Film de Demain. C’est sous l’impulsion de Vanessa Djian et Karolyne Leibovici que ce Prix de la Femme de l’Année a vu le jour. Elles ont fait une pré-liste de 14 personnalités et j’ai été élue. C’était une belle reconnaissance, j’ai été honorée.

« Je me fie aux rushs que je peux visionner et à la manière dont le réalisateur filme son environnement »

On est au Festival Sœurs Jumelles, où vous êtes venue présenter une carte blanche aux côtés de Vanessa Filho (Le Consentement), Julien Colonna (Le Royaume) et Agathe Riedinger (Diamant Brut), pour lesquels vous composez depuis plusieurs années. La création d’une bande originale, c’est avant tout une rencontre entre un·e réalisateur·rice et un·e compositeur·rice…

Tout à fait. Avec Vanessa, Julien et Agathe, nous travaillons ensemble depuis longtemps. Ce sont des collaborations très solides, nourries par une vraie fidélité et un rapport qui grandit de film en film. J’éprouve toujours une grande excitation à l’idée de découvrir leur prochain projet. Ce sont trois personnalités avec des univers singuliers : ils ont à la fois des envies très précises en matière de musique, tout en me laissant une vraie liberté dans le cadre de leurs obsessions créatives. […] Chaque projet m’emmène ailleurs, dans un univers différent, ce qui me permet de me renouveler malgré la régularité de nos collaborations. Je pense à Agathe, par exemple : sur Diamant Brut, nous étions partis sur une composition autour du violoncelle solo, alors que pour son prochain film, nous allons explorer un tout autre territoire musical.
Pour une première collaboration, c’est d’abord le fond du projet qui m’importe : les thématiques et le personnage principal… C’est souvent la connexion que je ressens avec le héros ou l’héroïne qui déclenche mon inspiration. J’ai besoin de ressentir l’envie profonde de l’accompagner, de créer un lien émotionnel entre ce personnage et le spectateur à travers la musique.

Dans votre travail, vous allez toujours dans des zones insolites, là où l’on ne vous attend pas : l’univers des gangs en Corse, le drame psychologique à Fréjus, le milieu marin de Fécamp ou encore les légendes ésotériques de Bretagne. Comment ces différentes villes vous inspirent-elles dans votre travail de composition ?
J’aime toujours essayer de capter quelque chose du décor. Par exemple, pour l’univers fantastique de Rivages, on avait envie d’une musique très sobre, avec des thèmes simples, très émotionnels, au piano, mais en y apportant aussi une touche de magie. Sur Anaon, c’était un exercice totalement nouveau pour moi : une série d’horreur. J’ai vraiment pris plaisir à jouer avec les codes du genre. Comme le monstre n’est pas en VFX, par exemple, nous sommes allés naturellement vers quelque chose de très brut, notamment avec de la guitare saturée. Cette direction artistique venait aussi de la vision de David Hourrègue, le réalisateur.
En Corse, sur un film plus orienté action, j’ai aussi choisi de travailler, là aussi, dur des thèmes très simples, mais portés par des sons organiques, loin des codes classiques du film de genre. Ce sont des détails qui viennent de discussions, de désirs communs, de ce qui est nécessaire pour l’image et la situation vécue par tel ou tel personnage. […] Ensuite, je me fie surtout aux rushs que je peux visionner et à la manière dont le réalisateur filme son environnement, à la façon dont il le raconte et s’en sert dans la narration.

« Le piano et le violoncelle sont deux instruments à la fois d’une grande noblesse et très directs dans les émotions »

On évoquait les rencontres. Parlez-nous de celle avec David Hourrègue.
Nous nous sommes rencontrés grâce à la musique d’un court-métrage qui s’appelle Zorey, réalisé par Swann Arlaud. C’est un film sur les orphelins de la Creuse à l’Île de La Réunion. La femme de David, qui était productrice sur ce film, a entendu la musique à la maison. David lui a alors demandé : « Mais qui a fait la musique ? », justement au moment où il recrutait son équipe pour la série Germinal. On s’est rencontrés. C’était assez beau, comme rencontre. Je n’avais jamais travaillé sur une série aussi grosse à l’époque, et il m’a offert une totale liberté, sans jamais me brider ni me questionner.
J’ai adoré travailler sur Germinal, sur cette époque, tout en essayant d’y amener une forme de modernité. Le décor était à la fois hyper inspirant et assez contraignant. Il fallait vraiment trouver le bon équilibre pour accompagner cette histoire.

Rivages et Anaon ont un point commun, les thèmes de fin, au piano : se retrouver et Ar Wardez (vidéos ci-dessous). La coïncidence est marrante. Les deux musiques agissent comme un pont entre les vivants et les morts, et marque alors une forme de continuité dans votre travail avec David Hourrègue…

Rivages et Anaon sont avant tout des séries intimes, plus que fantastiques. Le fantastique est un moyen – et c’est ce que j’aime dans le genre de manière générale – de pousser les curseurs émotionnels avec des enjeux forts : sociaux, familiaux, le deuil… Et de se permettre aussi d’aller plus loin dans la musique.
Se retrouver – que joue Fleur Geffrier au piano, et à travers lequel elle entre en connexion avec la créature – est le premier thème que j’ai composé quand j’ai commencé à travailler sur Rivages. Pour mes 40 ans, j’ai reçu un piano droit qui a un son que j’adore : on y entend les marteaux, le coton… Ce son permet de se reconnecter aux mélodies les plus simples, car on sent tout le corps du piano qui joue. C’est avec ce piano que j’ai composé le thème de Rivages.

C’est un instrument avec lequel j’arrive à me connecter de façon intime. Comme avec le violoncelle. Ce sont deux instruments à la fois d’une grande noblesse et très directs dans les émotions. Ils peuvent être virtuoses, ou – avec seulement trois notes – vous ouvrir le cœur.
Entre les deux thèmes, il y a évidemment ce point commun : le deuil. Deux thèmes qui sont les fils rouges scénaristiques et dramaturgiques de Rivages et Anaon. Il fallait que l’on ressente tout cela : l’intimité de deux jeunes femmes en plein deuil, l’émotion pure, la confrontation entre le réel et le mystique…

[…] La composition peut se faire un samedi matin, avec mon fils pas loin. Je lui donne quelques cours de piano, et, à la fin, je reste un peu seule… et je fais des essais, naturellement. Ce sont des thèmes qui viennent dans ces moments de légèreté.

L’IA est un sujet qui vous inquiète ?
C’est un sujet préoccupant, parce que l’arrivée de l’intelligence artificielle dans la musique, avec ses « à la manière de… », doit être encadrée.
De mon côté, mon métier, c’est de composer de la musique en nourrissant une relation avec un réalisateur ou une réalisatrice, en cherchant la singularité d’un projet. Donc, je ne me sens pas directement impactée.
Mais cela reste, à mes yeux, un vrai sujet de société.

* Pour aller plus loin

. Ma critique de Rivages est à retrouver ici.
. Mon interview avec le réalisateur David Hourrègue, le scénariste Jonathan Rio et la comédienne Fleur Geffrier pour Rivages est à retrouver ici.
. Ma critique d’Anaon est à retrouver ici.
. Mon interview making-of dans les coulisses d’Anaon est à retrouver ici.