Productrice incontournable du paysage audiovisuel français, Iris Bucher a bâti au fil des années une filmographie audacieuse et populaire. De Meurtres à… à Surface, en passant par Le Bazar de la Charité, Les Combattantes ou Vortex, elle explore tous les genres avec la même exigence : raconter des histoires fortes, en rassemblant autour d’elles les meilleurs talents.
Rencontre avec une production passionnée et lucide, qui se confie sur la vision de son métier et évoque les défis à venir pour la création française.
Il y a beaucoup de mystères autour du métier de producteur. Qu’est-ce que c’est exactement ? Quelle définition en donneriez-vous ?
« C’est quelqu’un qui fume un gros cigare, non ? » (rire). Plus sérieusement, le producteur – ou la productrice en l’occurrence – s’apparente beaucoup à un chef d’orchestre. C’est une personne qui doit animer une équipe extrêmement hétéroclite : des auteurs et scénaristes jusqu’aux chaînes auprès desquelles nous voulons vendre un projet, en passant par le réalisateur ou la réalisatrice avec qui nous choisissons un casting et les chefs de poste… On porte à la fois la responsabilité artistique, financière et juridique. C’est un métier très global. Je travaille avec des juristes, une directrice financière, une directrice littéraire sur les textes, et un producteur exécutif pour toute la mise en place concrète des tournages, qu’il suit ensuite. C’est vraiment un travail d’équipe. Et c’est ce que j’aime : être celle qui anime cette équipe, qui fait les choix, qui donne les orientations – si possible les bonnes –, pour emmener tout le monde vers le point final qu’est l’élaboration d’un projet, film ou série.
J’ai une phrase fétiche dont on se moque parfois : « Il faut qu’on regarde tous dans la même direction. » Ça paraît bête, mais c’est essentiel. Partager la même vision d’un projet est sans doute la condition la plus importante pour garantir sa réussite.
Quand vous arrivez sur un projet, comment choisissez-vous la bonne personne pour réaliser, composer la musique, le casting, etc. ?
L’intuition. Je crois vraiment que tout part de là. C’est ce que j’ai ressenti, par exemple, en rencontrant Alexandre Laurent, à une époque où il n’avait pas encore fait grand-chose. J’aime ça : sentir qu’une personne a quelque chose, un talent particulier, une sensibilité. Après, il y a aussi des critères plus objectifs, comme le CV, regarder ce que la personne a déjà fait. C’est comme ça que j’ai choisi Slimane-Baptiste Berhoun pour Vortex : il avait réalisé une série web, Mental, dans laquelle j’avais trouvé des choses assez incroyables, notamment une grande sensibilité sur un sujet difficile. Donc, c’est un ensemble de plusieurs choses. Et puis, il y a la rencontre humaine. J’ai déjà rencontré des réalisateurs avec des CV magnifiques, de très beaux films ou séries à leur actif, mais avec qui le courant ne passait pas, ou dont la façon de travailler ne correspondait pas à la mienne. Je suis très impliquée dans les projets que je produis, et tout le monde n’apprécie pas ça. Certains réalisateurs veulent être seuls maîtres à bord. Or pour moi, les choix doivent être faits ensemble. C’est une décision collective jusqu’au tournage. En revanche, une fois le tournage commencé, je ne vais jamais dire à un réalisateur : « Mets ta caméra ici. » Ça, je ne le ferai pas. Je suis très présente lors du développement et de toute la préparation, là où se prennent les grandes décisions artistiques – décisions qui doivent être partagées, sincèrement partagées. Mais je n’ai aucun intérêt à imposer mon point de vue : car si les gens ne sont pas convaincus de ce qu’ils défendent, ça ne peut pas fonctionner par la suite. Donc oui, ce sont beaucoup de discussions. Je peux me tromper, l’autre peut se tromper. On échange, on confronte nos visions, et à un moment, il y a un déclic : « Ah oui, c’est ça. C’est vers ça qu’il faut aller. »
« Je trouve que c’est un pays absolument merveilleux, magnifique, où j’ai voulu vivre, et je ne me suis pas trompée »
Vous avez produit des Meurtres à…, une collection qui dure depuis douze ans maintenant. Comment elle est née l’idée de ces unitaires ?

Il y a douze ans, j’ai développé un unitaire qui s’appelait Meurtres à Saint-Malo avec Lionel Bayeux, que j’ai proposé à France 3. À l’époque, je n’avais pas encore l’idée d’une collection ; je venais de créer ma société, tout commençait, et je n’avais pas d’ambitions démesurées. Au fil du développement, j’ai dit à la chaîne : « Si ce film est un succès, je pense qu’on peut tuer aux quatre coins de la France. » Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Le film a été tourné, diffusé, et ce fut un très gros succès d’audience. Dès le lendemain, ou presque, l’idée de poursuivre a été actée : continuer de tuer aux quatre coins du pays. Depuis, j’en produis un par an. Nous venons de démarrer le tournage de Meurtre à Angoulême.
C’est devenu une vraie série de patrimoine…
Complètement. Et c’est franchement magnifique. Je le dis sans fausse modestie, dans le sens où ma réflexion était très simple au démarrage de ce développement : quand Des racines et des ailes rencontre Agatha Christie. Avec Lionel, l’auteur et réalisateur de ce premier unitaire, on avait vraiment envie de faire un polar ludique, quelque chose qui n’existait pas beaucoup à l’époque : une enquête policière sous cet angle-là, très Agatha Christie, avec le côté jouissif du whodunit, l’envie irrépressible de savoir qui a tué, et d’être baladé par de fausses pistes. Mais le tout dans un esprit très bon enfant. Je pense que c’est ce qui fait son succès : cette envie de découvrir une région et de vraiment mettre en valeur le patrimoine français, qui est quand même absolument somptueux. Je peux le dire d’autant plus facilement que je ne suis pas Française. Moi, je trouve que c’est un pays absolument merveilleux, magnifique, où j’ai voulu vivre, et je ne me suis pas trompée. Et cette collection le met en valeur.
« Je ne sais pas produire pas cher, on ne va pas se mentir »
Vous avez aussi produit Le Bazar de la Charité, Les Combattantes et Vortex, entre autres. Des grosses productions très audacieuses et de véritables prises de risques…
Oui, mais qui ne joue pas ne peut pas gagner. Risqué, mais quand même à peu près maîtrisé, dans le sens où, sur Le Bazar de la Charité, j’avais certes pris un risque, mais j’avais une conviction très intime que ça allait être super et que, dans le pire des cas, j’allais récupérer sur la vente au marché international. J’étais persuadée que les chaînes étrangères l’achèteraient et que si je perdais de l’argent au début, je le regagnerais plus tard. C’était avant que Netflix ne monte à bord de cette production.
Puis, je crois que nous avons aussi besoin de productions comme celles-ci, plus grandes, plus osées, pour montrer aux spectateurs que nous savons aussi produire de grandes séries historiques ou de science-fiction (Vortex). C’est un vrai challenge. Mais sinon, je m’ennuie. Et ça, ce n’est pas une option. L’ennui n’est pas une option.
Récemment, vous avez eu un nouveau gros succès avec Surface… 15 millions de visionnages en streaming… Comment avez-vous réussi à combiner autant de talents ? Parce que c’est aussi ce qui contribue à un succès…

C’est fou. On ne s’attendait pas à un tel engouement. Je savais qu’on avait fait une belle série, qualitative et émouvante. Laura Smet est formidable, les paysages sont incroyables, l’histoire – adaptée du roman d’Olivier Norek. Honnêtement, tous les ingrédients étaient réunis – y compris la mise en scène de Slimane – pour que ce soit un succès. Là-dessus, je n’avais pas énormément de doutes. En revanche, j’ai été dépassée par l’ampleur du succès, oui.
Et pour répondre à votre question, c’est mon job : chercher la meilleure personne pour chaque poste. C’est créer ce puzzle de talents autour d’une histoire qui a démarré avec la lecture du roman d’Olivier Norek, où je me suis dit : « Waouh ! Quelle histoire, j’aimerais l’adapter. »
Ça démarre tout bêtement. Je prends les droits du livre et tous s’agrègent autour de cette envie de faire un bel objet sériel.
Ensuite, c’est beaucoup d’intuition, comme je le disais plus haut, et des histoires de fidélité. Tomer Sisley, c’était la troisième série qu’on faisait ensemble. J’aime beaucoup cet acteur ; on n’en a pas beaucoup, des comme lui. Il a un côté très américain dans sa façon de travailler et dans ce qu’il dégage. Et pour Slimane, c’était très naturel : Vortex avait été une si belle expérience ensemble que le choix s’est imposé rapidement. Il n’y a pas eu de réflexion, c’était immédiat.
Avec les coupes budgétaires qui sont prévues, notamment à France Télévisions, vous, comment envisagez-vous la suite ? Quel impact cela va-t-il avoir sur votre travail, sur les productions que vous faites pour eux ?
Je ne suis pas sûre que cela aura un impact direct sur mes productions. Il va y avoir moins de productions, ça, c’est mathématique. S’il doit y avoir des économies dans la création, la chaîne fera moins d’épisodes de séries, moins de films, etc. Pour ma part, je ne vais pas changer ma façon de travailler. Je ne sais pas produire pas cher, on ne va pas se mentir. Peut-être que j’y arriverai, ça dépend. J’ai du mal à me dire ça parce que ça paraît un peu bizarre. L’impact est énorme sur l’économie, sur les intermittents, sur tous les talents, sur nous, les producteurs, les sociétés de production. Évidemment, je m’inscris pleinement là-dedans parce que je suis au cœur de tout ça. En plus, je suis présidente de l’USPA, donc je suis au courant de tous les enjeux qui touchent au financement de France Télévisions. Mais en tant que productrice, dans mon quotidien, je ne vais pas m’interdire de proposer des projets ambitieux à France Télévisions. Ce serait dommage, et ce n’est pas souhaitable. Après, soit on trouve des solutions ensemble en termes de financement, soit on parvient à redoubler d’ingéniosité pour le montage financier, comme je l’ai fait à l’époque avec Le Bazar de la Charité et Netflix – parce que c’était la première fois qu’il y avait une collaboration entre une chaîne et une plateforme américaine. On verra. Cependant, je pense qu’il est très important de maintenir notre exigence en termes de qualité. Sacrifier la qualité sur l’autel de la réduction budgétaire serait une erreur assez fondamentale pour le marché. Les spectateurs, que ce soit en France ou à l’étranger, sont aujourd’hui habitués à une qualité très élevée. Ce n’est plus la même chose qu’il y a dix ans. Ils regardent des productions qui viennent de partout puisqu’ils ont accès aux plateformes. Et si vous proposez sur France Télévisions des séries de moindre qualité, c’est une spirale qui vous entraîne vers le bas, y compris en termes d’audience.
Échange réalisé au Festival Creatvty de Sète (format 10 minutes).
Pour aller plus loin :
. Mon interview making-of de la série Vortex avec le réalisateur Slimane-Baptiste Berhoun est à retrouver ici et celle pour Surface ici.
. Mon interview avec le réalisateur Alexandre pour Les Combattantes est à retrouver ici.
. Ma critique de la série Surface est à retrouver ici.
. Mon interview avec le compositeur François Lietout (Le Bazar de la Charité, Les Combattantes…) est à retrouver ici.
