[CRITIQUE] – RIVAGES : UNE SÉRIE FANTASTIQUE ENTRE SPIELBERG ET LE CINÉMA D’ANIMATION JAPONAIS

Nouvelle création de Jonathan Rio et Monica Rattazzi, portée à la réalisation par David Hourrègue, Rivages dresse le portrait d’une petite ville confrontée à des événements issus d’une autre réalité et d’une héroïne dont une partie de l’âme humaine a été emportée par le tragique du deuil. Sur fond de merveilleux et de surnaturel, Rivages déploie une grande fresque familiale aux envergures odysséennes. Une réussite !

Remonter à la surface

Abigail (Fleur Geffrier) est ingénieure océanographe. Suite à un mystérieux naufrage au large de sa ville natale de Fécamp, elle est envoyée sur place pour étudier les causes de cet incident. Très vite, la présence d’une étrange créature intensifie les tensions entre les pêcheurs et les écologistes, mais aussi au sein d’un village entier pris au piège de ces événements. Et lorsque l’armée entre en jeu, une véritable course contre la montre s’engage, car le monstre n’est peut-être pas la menace que l’on croit.

Oui, en lisant le synopsis, on pense à certains films de Steven Spielberg tels que E.T., l’extra-terrestre. Bien que la construction narrative de Rivages ne soit pas exactement la même, certains aspects sont similaires : une créature hors du commun, un petit village tranquille perturbé par des phénomènes extraordinaires, une bande de héros marginaux et une héroïne solitaire.
Aux influences spielbergiennes s’ajoute dans Rivages une réflexion sur l’impact du fantastique et du surnaturel sur la vie des habitants. Ainsi, c’est toute la petite ville de Fécamp qui subit la présence du monstre marin, et pas seulement les héros ou héroïnes de la série, comme il est souvent d’usage de le montrer. De fait, les scénaristes ont créé un nouveau rapport de force enveloppant la série d’un enjeu sociétal très intelligent : les pêcheurs, ne pouvant retourner en mer, voient Henry Dufay (Thierry Godard), marin, contraint de licencier certains de ses employés afin de maintenir la viabilité de son entreprise. Au-delà de la pression due à la créature, des pressions familiale et militaire s’ajoutent alors une tension sociale qui maintient le récit sous haute intensité. Cet impact social est important, car il permet d’ouvrir, en parallèle, un débat sur la notion de pêche et les effets néfastes de la surpêche, débat de plus en plus présent. Dès lors, Rivages, sans être moralisateur – et c’est là la mission principale de la télévision et du cinéma – propose des pistes de réflexion par le biais de personnages incarnés, tantôt subtils, tantôt radicaux. Et si la série permettait de réconcilier le monde des pêcheurs et celui des écologistes ?

On peut également faire un lien entre la série et les films d’animation japonais dans le rapport de l’humain au fantastique. Au contact de la créature sous-marine, le héros ou, en l’occurrence ici, l’héroïne, voit sa vie bouleversée et les drames de son passé resurgir (ici, la perte d’un enfant), comme si le destin avait placé cette épreuve sur son chemin afin de lui offrir les clés d’un apaisement, d’une nouvelle vie. Le fantastique, voire la science-fiction, comme cadeau d’une réconciliation familiale ou de l’acceptation d’un deuil, est un thème prisé par le cinéma en général, qu’il soit japonais ou américain.

Les films catastrophes, par exemple, sont souvent des cadres dramatiques où réunir des familles déchirées. Les productions de science-fiction telles que Transformers : Bumblebee ou Super 8, elles-mêmes inspirées par Spielberg dans leur architecture narrative, explorent souvent cette scission entre enfants et parents. Rivages possède cette essence : une odyssée presque mythologique de l’Homme face à la Nature, où le héros doit transcender sa condition pour atteindre une forme de sérénité et de réconfort affectif.

Côté réalisation

David Hourrègue conjugue réalisme et fantastique avec une caméra portée sur l’humain et ses émotions. C’est une caméra qui cherche avant tout le regard, toutes les nuances du jeu et des interprétations de ses acteurs et actrices. Comme dans Germinal, David Hourrègue s’intéresse à l’intime. Pas au grandiloquent, à l’outrance ou à l’action effrénée, mais à ce qui déclenche chez l’être humain un flot de sentiments complexes et ambigus, le fantastique n’étant qu’un moteur pour susciter ces émotions. C’est là la force de sa réalisation : aller vers les acteurs et actrices et capter ce qu’ils ont à exprimer. Ce parti pris, bien que difficile, donne plus de vérité et de force à l’histoire et à l’intrigue. Car ce sont avant tout les personnages qui font vivre ce récit.

Visuellement, la beauté naturelle des lieux insuffle un cadre pragmatique aux différents sujets abordés par la série. Par sa colorimétrie, elle offre également quelque chose de vivant, agréable à l’œil, qui rappelle ce cinéma d’animation japonais avec ses couleurs chatoyantes à l’image de celles projetées par le monstre marin. Exit les tons trop grisâtres : David Hourrègue nous plonge dans un environnement chaleureux, où, malgré les tensions liées à l’intrigue, règne une atmosphère d’entraide, de solidarité et de sincérité.

Conclusion

France Télévisions frappe fort en ce début d’année 2025 avec Rivages, une production qui mêle intelligemment et avec force différents genres. À travers un récit concret et réaliste, agrémenté d’une touche de fantastique parfaitement maîtrisée, Rivages expose une intrigue familiale et sociale émouvante, tout en intégrant habilement des influences disséminées au cœur de la narration et de la mise en scène.
De son côté, Fleur Geffrier livre une performance d’une puissance émotionnelle phénoménale, culminant dans une séquence finale (épisode 6) marquée par un torrent de larmes profondes et authentiques. Fleur Geffrier incarne une héroïne au cœur brisé, touchante, à la fois forte et fragile, qu’elle propulse dans un état de grâce.

Mention spéciale à la musique d’Audrey Ismaël, qui compose une bande originale envoûtante. Son thème principal, au piano, se distingue par une pureté émotionnelle rare, combinant parfaitement l’histoire fabuleuse de la série avec la douleur des thèmes abordés, tels que le deuil.

Retrouvez mon interview avec l’équipe de la série ici.

Rivages dès le 6 janvier sur France 2.

Casting : Fleur Geffrier, Thierry Godard, Guillaume Labbé, Olivia Côte, Jean-Marc Barr, Jonas Bloquet, Lucia Passaniti, Anne Loiret, Youcef Boucif…