Après SKAM France, Germinal ou encore Anaon, David Hourrègue revient avec Désenchantées, une série aussi lumineuse que mélancolique, adaptée du roman de Marie Vareille. Le réalisateur y explore ici la perte d’innocence, le poids des secrets et la puissance des souvenirs à travers deux générations de femmes. Porté par un casting fort et une mise en scène d’une grande sensibilité, le projet s’impose comme l’un de ses tournages les plus intenses. Échange avec David Hourrègue autour de la série.
De quelle façon vous êtes-vous emparé du scénario de Claire Kanny et Chloé Glachand, Solène Le Priol également pour concevoir la réalisation et la mise en scène de Désenchantées ?
Je connais la productrice de la série, Carole Della Valle depuis SKAM, et c’est elle qui m’a encouragé à assumer jusqu’au bout mon approche émotionnelle, si je puis dire, étant certaine que c’était le meilleur moyen de connecter le public à nos aventures. Quand elle m’a appelé, après Germinal, pour me parler du livre de Marie Vareille et de l’adaptation que Solenn, Claire et Chloé en préparait, elle savait que les thématiques allaient profondément me toucher. J’avais l’âge des héroïnes à la fin des années 90, une période de relative insouciance, très pop culturellement parlant, mais pas dénuée de ténèbres pour autant. À l’époque, on n’avait pas de chaînes d’infos en continu. On était moins gavés d’images, on savait moins ce qui se déroulait ici et ailleurs. Mais les mêmes drames qu’aujourd’hui se déroulaient : il y avait la guerre en Irak, des violeurs et des tueurs en série, des enfants qui disparaissaient… Je me suis ainsi beaucoup questionné sur la façon dont j’avais envie d’aborder ces années-là : uniquement de façon nostalgique, ou est-ce que j’avais envie de la regarder sans fard aussi, de voir ce qu’elle cachait ? Comment montrer le poids du secret de ces femmes de quarante ans, qui ont fait l’impensable vingt-cinq ans auparavant ? Ça m’a fasciné tout autant que d’aborder le prisme adolescent pour lequel on m’appelle souvent. Je rêvais d’une série de regards où les silences compteraient tout autant que les dialogues, où la révélation du secret serait dévastatrice face au suspense qui a précédé.
Il y a une différence au niveau des couleurs sur l’époque passée et l’époque présente…
J’avais très envie de parler de la perte d’innocence et des couleurs dans les années 90, et, progressivement, de retrouver ces couleurs en 2025 au fur et à mesure que l’on se rapproche de la vérité. Comme si deux univers devaient absolument se connecter, se répondre et se regarder en face pour que leurs véritables natures – leurs véritables couleurs – rejaillissent. Il y a une transition qui s’ouvre vers l’espoir, finalement. Je souhaitais que la série reste très agréable à regarder, pas anxiogène, y compris dans ces moments les plus sombres. D’éviter à tout prix le ton sur ton.

J’ai eu le plaisir de travailler avec Florent Astofi, notre directeur de la photographie, qui a complètement épousé cette envie et en a tiré le meilleur à l’image tout en y apportant sa propre sensibilité. On a choisi deux jeux d’optiques différents pour distinguer les époques : une optique clean, un peu froide, pour le présent ; et une optique vintage, très sensible à la lumière et à ses flares, pour les années 90. C’est subtil, mais ça permet à tout le monde, sans mettre de date à l’écran, de ressentir qu’on a basculé dans le passé. Et inversement.
« Cette série a été très particulière parce qu’elle venait résonner à des endroits très intimes chez moi »
La série se déroule sur deux époques : 1999 et 2025. D’un point de vue pratique, comment se déroule un tel tournage ? On sépare le tournage en deux ?

On a commencé par deux semaines consacrées aux adolescents. C’était une volonté de ma part. Je voulais absolument que le passé – et l’impact de ce passé sur l’équipe – vienne nourrir le présent. Au bout de ces 15 jours, il y a eu ce moment de transition entre les deux époques, où j’ai invité les comédiennes et comédiens adultes à venir à la maison des Leroy. Je leur décrivais les lieux, notamment à Constance Labbé : « C’est là que tu as dansé, là que tu as eu ton premier baiser, et ici, c’est ta chambre. » Ces comédiennes n’avaient pas joué les séquences adolescentes, mais elles ressentaient les vibrations de ces événements passés. C’était assez bouleversant de faire le pont entre ces deux périodes chargées en émotions fortes.
Par la suite, on a essayé de respecter une forme de chronologie autant que possible. C’était douloureux de dire au revoir à une génération, et merveilleux d’en découvrir une autre.
Sur Désenchantées, on retrouve des acteurs et des actrices que vous cherrissez et des nouveaux…
Je connais Marie Dernarnaud depuis longtemps, depuis l’époque où je travaillais dans un vidéo club, mais on n’avait jamais collaboré ensemble sur un projet. Constance, c’est la famille Labbé, à laquelle je suis abonné avec affection et admiration (j’ai notamment travaillé avec son frère sur Rivages et Anaon) et j’avais très envie de travailler à ses côtés. Jonas Bloquet, c’est notre troisième série ensemble. Tout comme avec Steve Driesen, qui joue le père. Avec Capucine Malarre, c’est notre deuxième projet juste derrière Anaon et avant Oro que nous venons de terminer en Polynésie.
Cette série a été très particulière parce qu’elle venait résonner à des endroits très intimes chez moi. J’avais besoin de superbes interprètes et de belles personnes afin de sortir le meilleur de ces chemins tortueux pour chaque personnages. Et j’ai eu la chance incroyable de les avoir sur mon plateau, qu’ils m’aient laissé me connecter à eux et qu’on ait pu faire cette aventure ensemble.
Sans trop spoilers, il y a de scènes qui, justement, d’un point de vue émotionnelle, vous ont demandé plus d’énergie que d’autres ?
Je pense à cette fameuse séquence de la baignoire dans l’épisode 4, programmée dès le premier jour du tournage, qui demandait un lâcher-prise et une connexion intense de nos jeunes interprètes à leurs personnages. J’avais une idée précise de ce que je souhaitais ressentir pendant le tournage. Après le montage de cette séquence, qui fut très intense à tourner, nous sommes venus la compléter 48 heures plus tard.
La séquence de la fête également. Et celle de la révélation finale, où Marie Denarnaud et Constance Labbé nous ont offert quelque chose de rare tandis que le soleil se couchait sur Ault. Je me suis senti très privilégié en tant que réalisateur de vivre ces moments-là.
« Désenchantée est une chanson que j’adore et qui a longtemps été un objectif important pour nous pour la série »
Audrey Ismaël signe à nouveau la musique…
Et je m’en réjouis tous les jours. Audrey est certainement l’une de mes plus belles rencontres dans ce métier et dans la vie. On a à peine besoin de se parler. On se ressent tellement que l’on trouve toujours assez naturellement une direction qui nous comblera tous deux. Je suis très fier du travail qu’elle et Olivier Coursier ont fait sur la série. Ce mélange de piano, de cordes et de guitare puissante a renforcé certaines séquences au-delà de mes espérances.
Quelles étaient vos ambitions musicales sur cette série ?
Je souhaitais une bande-originale parfaitement complémentaire avec la musique originale d’Audrey Ismaël et Olivier Coursier. Donc, des titres que j’écoutais dans ma chambre, adolescent, de Blur à Frankie goes Hollywood et dont je ressentais le potentiel émotionnel. Je suis très heureux que la production se soit donnée les moyens d’avoir ces titres si évocateur des années 90.
Le titre de la série a bien entendu un rapport avec la chanson de Mylène Farmer...
Bien sûr. Marie Vareille la cite dans son livre, c’est une chanson que j’adore et qui a longtemps été un objectif important pour nous pour la série. Mais au-delà des moyens nécessaires pour l’obtenir, qui posaient question dans notre budget serré, on a vite ressenti que la série avait sa puissance ainsi que son identité propre et on ne souhaitait pas que le climax de l’épisode 4 soit phagocyté par un élément externe aussi prestigieux soit-il.
Échange réalisée au Festival de la Fiction de La Rochelle 2025 (format 10 minutes).
Ma critique de Désenchantées est à retrouver ici.
Désenchantées dès l2 novembre sur France 2. Déjà disponible sur France.tv
Synopsis
La disparition de Sarah Leroy, 15 ans, a bouleversé la petite bourgade de Bouville-sur-Mer et ému la France entière. Un coupable fut vite arrêté. Pourtant, dans chaque foyer, chaque bistrot, on continuait à élaborer des hypothèses. Ce qui est vraiment arrivé, personne ne l’a jamais su.
Vingt ans plus tard, Fanny, journaliste, revient sur les lieux de ce drame qui a marqué sa jeunesse. Et c’est tout un passé qui resurgit… Car l’histoire de Sarah Leroy, c’est aussi un peu la sienne, de sa sœur Angélique et celle d’une bande de filles – « les Désenchantées » – qui ne connaissait que trop bien Sarah.
Une histoire qui a l’odeur du chlore de la piscine municipale, des serments d’amitié et, surtout, des plus lourds secrets.
Casting : Capucine Malarre, Nelligan, Leina Djema, Clémence Boeuf, Kali Boisson, Simon Rodzynek, Marie Denarnaud, Constance Labbé, Fleur Geffrier, Eurydice El-Etr, Marc Ruchmann, Jonas Bloquet, Steve Driessen, Elodie Frenck.
À lire aussi :
– Mon interview avec Constance Labbé sur le métier de comédien est à retrouver ici.
– Mon article dans les coulisses de la série « Anaon » ici.
– Ma critique de la série « Anaon » est à retrouver ici.
– Ma critique de la série « Rivages » est à retrouver ici.
– Mon interview avec la comédienne Fleur Geffrier, David Hourrègue et le scénariste Jonathan Rio pour « Rivages » est à retrouver ici.
– Ma conversation artistique avec la compositrice Audrey Ismaël est à retrouver ici.
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Photos du tournage de la série, fournies par le réalisateur David Hourrègue.




2 commentaires sur “[INTERVIEW] – DÉSENCHANTÉES : ÉCHANGE AVEC LE RÉALISATEUR DAVID HOURRÈGUE : « C’est sans doute mon tournage le plus chargé émotionnellement »”
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