Thierry Poiraud et Édouard Sallier signent l’adaptation de la bande dessinée Les Sentinelles de Xavier Dorison. Une production CANAL+ ambitieuse, transformée par les deux réalisateurs en une véritable épopée visuelle sanglante, mais aussi profondément humaine. Coup de cœur !
Synopsis :
Au début de la Première Guerre mondiale, le soldat Gabriel Ferraud, grièvement blessé, est sélectionné pour participer à un programme de recherche ultra-secret de l’armée française qui vise à créer des combattants d’un genre nouveau. Après qu’on lui a inoculé un sérum à l’origine mystérieuse, Gabriel se voit doté de capacités inédites. Désormais plus fort, plus rapide, plus résistant qu’un être humain normal, il intègre une unité d’élite composée de soldats augmentés : les Sentinelles. Mais il est très vite confronté à une réalité terrifiante qui risque de faire basculer le sort de la guerre.
Dès sa séquence d’ouverture dans les tranchées – ajoutée en cours de route – Les Sentinelles affiche clairement ses aspirations : une photographie qui mêle habilement l’ultra-réalisme de la guerre et la science-fiction, avec des intentions esthétiques fortes et cohérentes ; une réalisation qui offre des plans-tableaux marquants et des images chocs. L’ampleur visuelle de la série ne s’arrête pas là : les scènes d’action sont sauvages, féroces, brûlantes. La caméra nous immerge totalement dans l’urgence et brutalité du conflit, dans les affrontements entre humains augmentés, mais aussi dans les échanges violents, parfois antipathiques, dont font preuve certains personnages. Ce côté immersif accentue chaque impact, autant dans les coups portés que dans les émotions complexes et intimes des protagonistes.
Autre choix artistique fascinant – et rare à la télévision –, celui des silences. Dans les scènes d’infiltration surtout, très étirées au demeurant, un silence absolu s’installe. Bien plus perturbant, sensoriellement parlant, que l’usage de bruits ou d’une musique anxiogène. De plus, cela renforce une fois encore l’immersion du spectateur dans ces instants intenses.
Thierry Poiraud et Édouard Sallier captent avec brio l’essence du roman graphique de Xavier Dorison, autant dans sa puissance visuelle que dans la cruauté de la guerre et son empreinte sur les individus. Car Les Sentinelles propose aussi une autre manière de regarder la Première Guerre mondiale, par le prisme de personnages bien moins manichéens qu’à l’accoutumée.

Dans cette fresque historique, plusieurs destins s’entrelacent. Et la série prend alors toute sa dimension humaine. Le scénario prend le temps de faire exister ses héros et héroïnes. Certes, Les Sentinelles est une série d’action, mais la véritable qualité d’un bon récit de ce genre réside avant tout dans la caractérisation de ses personnages. Ici, tous – sans exception – possèdent une réelle richesse émotionnelle et des enjeux dramatiques poignants : une famille à retrouver, une nation à défendre à tout prix, des secrets à protéger au mépris de toute morale, une soif de liberté telle que le meurtre devient envisageable… Sacrifices, mensonges, trahisons : le tragique de ces héros plongés en pleine guerre, soumis à leur propre conscience et évoluant selon les circonstances, impose une réflexion troublante au spectateur : et nous, quelles décisions prendrions-nous ?
Saurions-nous être prêts à tout pour sauver notre pays ? Pour survivre ?
Le scénario, signé par Guillaume Lemans (Dans la brume, Farang), Xavier Molia (Comme des rois) et Raphaëlle Richet (OVNI(s)), se distingue par sa capacité à donner de l’envergure et de la profondeur à chacun des protagonistes – ce qui est rarement le cas dans une série avec un casting aussi dense – tout en imposant une réflexion sur la manière dont l’Homme réagit en temps de crise.
Un héros d’un nouveau genre

Louis Peres incarne Gabriel, un soldat grièvement blessé dans les tranchées, à qui l’on offre la possibilité de revenir « d’entre les morts ».
Intégré à un programme de super-soldats, il reçoit une substance capable de guérir ses blessures et de le transformer en homme plus rapide, plus fort. Mais loin de céder à la facilité d’un héros stéréotypé – comme on en voit trop souvent -, la série fait le choix d’un personnage torturé. Torturé par son histoire familiale, parce que sa femme le croit mort et qu’il doit garder le silence jusqu’à la fin de la guerre ; torturé aussi parce que son sang réagit différemment à la substance, le rendant incontrôlable. Ces pulsions sanguines le poussent parfois à ne plus distinguer le bien du mal, les innocents des coupables.
Une sorte de Hulk dont le véritable combat est également intérieur : préserver son humanité, tandis que l’antagoniste de la série, lui aussi dopé, tente de l’asservir par sa seule volonté pour l’obliger à trahir sa nation et ses amis. Brillant ! Cela donne lieu à des séquences bestiales et bouleversantes. Et si le personnage bénéficie déjà d’une très belle écriture, Louis Peres lui apporte une véritable épaisseur dramaturgique par une double interprétation, comme l’exige son personnage, sanguinaire, primaire et profondément humaniste.
Un casting féminin d’exception
Dans la série, trois personnages féminins tiennent une place centrale : Irène Ferraud (Olivia Ross), traductrice et épouse de Gabriel ; Marthe (Pauline Étienne), scientifique travaillant sur le projet Sentinelles ; et Gisèle (Nastya Golubeva Carax), dotée de pouvoirs surnaturels inquiétants.
Chacune a un rôle déterminant et, il faut le souligner, contribue pleinement à l’intrigue. Elles ne sont ni des love-interest inutiles, ni de simples personnages secondaires virevoltant dans une histoire sans incidence.
Irène, persuadée que son compagnon est en vie, devient, grâce à sa détermination et son courage, une enquêtrice-journaliste au sein de son journal afin de révéler les coulisses de cette guerre effroyable et les programmes secrets du gouvernement pour la mener à son terme.
Marthe, impliquée dans le développement des super-soldats, est tiraillée entre son devoir et la réalité : la barbarie de ses expériences sordides et inhumaines.
Enfin, Gisèle est sans doute la plus sombre des trois. Grâce à son pouvoir de plier la volonté des gens par son regard, elle devient une arme redoutable. Exploitée par le gérant d’un cabaret parisien, Le Baron (Ouassini Embarek), elle transmet malgré elle des informations confidentielles susceptibles de faire basculer le cours de la guerre.
Trois héroïnes passionnantes, avec de vrais enjeux, et, à l’heure où la place des femmes dans la fiction française a chuté en 2024, voir des personnages féminins de cette force est une bouffée d’air frais.
Il est aussi très intelligent d’avoir choisi un casting masculin et féminin composé d’acteurs peu connus du grand public. Un pari risqué, mais ô combien plus captivant que de revoir les mêmes visages jouant toujours sur le même registre, sur le même tempo. La plupart viennent du cinéma d’auteur et apportent alors une plus-value authentique à leur jeu, avec des interprétations variées, subtiles et pertinentes, dans un récit exigeant qui demande constance et une capacité de puiser dans des émotions profondes.
Conclusion
Les Sentinelles est une réussite, tant sur le plan artistique que scénaristique. Tout transpire l’amour du genre et l’envie sincère d’offrir au public une série audacieuse et épique : des prises de risques qui servent le propos, un savoir-faire au service d’une histoire palpitante et de héros atypiques. CANAL+ a relevé le défi d’adapter une bande dessinée rugueuse et compliquée, et force est de constater que les moyens ont été à la hauteur des ambitions.
Unique petite frustration : la rapidité d’exécution du final. L’intrigue se conclut trop vite et l’antagoniste méritait une plus grande partition.
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. Vous pouvez retrouver mon interview avec le réalisateur Thierry Poiraud ainsi que les comédiens Thibaut Evrard et Kacey Mottet-Klein est à retrouver ici.
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Les Sentinelles, dès le 29 septembre sur CANAL +.
Casting : Louis Peres (Gabriel Ferraud), Thibaut Évrard (Djibouti), Kacey Mottet-Klein (De Clermont), Carl Malapa (Armand), Olivia Ross (Irène Ferraud), Ouassini Embarek (Le Baron), Pauline Étienne (Marthe), Nastya Golubeva (Gisèle), Noam Morgensztern (Mirreau), Vincent Pasdermadjian (Henri), Guillaume Arnault (Louis), Aurore Broutin (Roxane), Jean-Michel Rucheton (Salomon)…

2 commentaires sur “[CRITIQUE] – LES SENTINELLES : DES SUPERS-HÉROS AU COEUR DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE”
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