[INTERVIEW] : 3 QUESTIONS À… 3 ACTRICES D’EXCEPTION : CONSTANCE LABBÉ, SOFIA ESSAIDI ET SABRINA OUAZANI

Crédit photo : Stéphane Mantey (Sabrina Ouazani)

Constance Labbé, Sofia Essaïdi et Sabrina Ouazani ont d’ores et déjà marqué le petit et le grand écran de par leur sensibilité et leur approche singulière du métier. Entre confidences sur leur parcours, leur rapport aux réalisateurs et leur quête de vérité à l’écran, elles livrent avec sincérité ce qui nourrit leur art.

« Parfois, j’accepte davantage un personnage pour le poids que peut avoir l’histoire que pour le rôle en lui-même » – Constance Labbé

Constance, Sofia, dans votre carrière, vous avez incarné des vies très différentes, avec des personnages aux métiers variés. Quel a été, pour vous, le plus difficile à appréhender, que ce soit émotionnellement ou physiquement ?
Constance Labbé : Je pense que celui de maréchal des logis dans la série Piste noire a été l’un des plus challengeants. Pas forcément physiquement, parce que j’ai eu la chance d’être très bien préparée et je suis plutôt sportive de base. Mais on se rend vite compte que ce métier de gendarme/policier est extrêmement dur, d’une violence inouïe. Moi, j’aurais peur, tout simplement. En incarnant des policiers, on se met en empathie directe avec eux. C’est un métier pour lequel j’ai énormément de respect.
Et puis il y a aussi celui d’apnéiste, que j’ai joué dans la série Noces rouges. C’est très particulier, parce qu’il faut, je crois, avoir une vraie soif du vide, une envie de se perdre. La formation a été très exigeante, mais en même temps géniale.

Sofia Essaïdi : J’ai commencé par jouer pas mal de flics, de policiers, dans des univers différents. J’ai toujours eu envie d’être au plus juste, d’incarner au mieux leurs problématiques, parce que ce sont des métiers difficiles, comme le disait Constance. On ressent une vraie responsabilité quand on interprète ce type de rôle.
Et puis il y a évidemment l’aspect physique. J’ai eu plusieurs fois l’opportunité d’incarner des personnages physiques, qui nécessitaient une vraie préparation : boxe, tir… Notamment sur Overdose d’Olivier Marchal, où j’ai pu tirer à balles réelles pour ressentir l’impact des tirs sur le corps. C’était hyper intense et puissant comme mini-formation.
Ensuite, il y a la dimension tragique de certains de ces rôles. Sur Overdose, c’était essentiel pour moi de montrer la désillusion, la douleur intérieure de ces policiers confrontés à l’horreur au quotidien. J’ai mené un travail très fort, qui allait au-delà du physique : il était surtout émotionnel. Il fallait comprendre cette noirceur que certains portent en eux, à force d’affronter, chaque jour, des situations violentes.

Et plus généralement, qu’est-ce qui vous fait dire oui à un personnage, un rôle ou à un film ?

Constance Labbé : D’abord, c’est le réalisateur. Je trouve que c’est primordial de savoir avec qui l’on va travailler. J’ai vraiment besoin d’avoir confiance, de comprendre comment cette personne appréhende le métier, comment elle va m’emmener dans son univers artistique. Nous, comédiens, on propose des choses, mais le montage, la direction artistique, tout ça finit par nous échapper. Il faut donc pouvoir se reposer sur quelqu’un qui sera le capitaine de tous ces éléments.
D’un réalisateur, j’attends qu’il sache où il va, qu’il ait une vision claire et globale de l’œuvre, autant sur le plan artistique qu’émotionnel. C’est très rassurant d’avoir au-dessus de soi quelqu’un de solide, qui garde le cap. Parce qu’en tant que comédien, il peut arriver qu’on se perde dans l’émotion.

La deuxième chose, c’est la bienveillance. Je préfère travailler avec un réalisateur ou une réalisatrice qui aime sincèrement les gens, qui respecte le travail de chacun. C’est ce qui compte pour moi en premier lieu. Ensuite, il y a ce que le rôle véhicule comme histoire : est-ce que ça touche, est-ce que c’est nécessaire d’en parler ? Parfois, j’accepte davantage un personnage pour le poids que peut avoir l’histoire que pour le rôle en lui-même. Par exemple, sur Désenchantées, le sujet est important à évoquer, presque d’ordre public.

[…] On parlait justement de la rencontre. Avec David Hourrègue : ce fut magnifique. Je le connaissais déjà de loin, car il avait travaillé avec mon frère (Guillaume Labbé) et d’autres amis. Je savais quel était son travail, et j’avais envie de collaborer avec lui. J’ai été très heureuse qu’il me contacte. Quand nous nous sommes rencontrés, j’ai aimé son regard sur l’œuvre, sur les comédiens – extrêmement bienveillant – et sur tous les corps de métier, d’ailleurs. J’ai eu immédiatement une grande confiance en lui. Et c’est un réalisateur de l’émotion : on sent toute la dimension humaine dans son travail. C’est un passionné de l’humain, vraiment.

« Je choisis les cinéastes sur des points très précis. C’est comme une histoire d’amour : une rencontre humaine, énergétique, presque » – Sofia Essaidi

Sofia Essaïdi : C’est assez particulier, parce que parfois ça ne s’explique pas. Il y a des moments où c’est simplement quelque chose qui se passe dans le corps. Quand je lis un scénario, je regarde si j’ai quelque chose de personnel à défendre, si je sens que je vais pouvoir y apporter quelque chose d’intéressant. J’ai l’habitude de venir avec mes bagages émotionnels, avec mon histoire, et d’aller fouiller à chaque fois en moi : dans ce rôle-là, qu’est-ce que je vais pouvoir donner ? Ça me permet, une fois sur le tournage, d’être plus juste, d’être dans ma vérité à moi, et d’essayer de fabriquer le moins possible. Ce qui m’intéresse, c’est d’être vraie. Même si les situations ne sont pas réelles, ce que je vis à l’intérieur, je veux que ce soit toujours authentique. Aller fabriquer, faire semblant, je ne trouve pas ça très intéressant.

Je suis touchée par la recherche de vérité et passionnée par les parcours de personnages qui se réparent, peu importe leur histoire ou leur métier. Quand j’ai commencé, je me disais : je veux jouer une avocate, je veux jouer tel ou tel rôle. J’ai vite compris que c’était complètement accessoire. Ce qui m’importe, c’est de pouvoir raconter, parce que c’est une forme de libération intérieure.

Puis, je voudrais rebondir sur ce que dit Constance : la rencontre avec un réalisateur est essentielle. C’est presque un coup de foudre qui doit se produire. En promo, on me dit souvent que mes tournages se passent toujours très bien, que je vis dans un monde de Bisounours. Peut-être que ça changera un jour, mais c’est vrai que j’ai ce besoin de choisir mon réalisateur. Et c’est pour ça, je crois, que tout se passe bien ensuite.
Je choisis les cinéastes sur des points très précis. C’est comme une histoire d’amour : une rencontre humaine, énergétique, presque. Quand on discute, il faut qu’humainement on parle la même langue. J’aime la bienveillance, j’aime la discussion, j’aime le travail. Quand j’ai en face de moi un réalisateur que je sens humain et bienveillant, il n’y a aucune raison que je refuse. Évidemment, il faut qu’on ait aussi un but commun. Je prépare beaucoup mes personnages en amont, et il faut que ça résonne en moi. Que j’aie envie de prendre le même chemin que le réalisateur… et qu’il puisse aussi m’emmener ailleurs. […] Comme je vous le disais, je fais un grand travail en amont : je me nourris énormément, je travaille chacun de mes rôles avec un coach. Donc, j’arrive déjà très pleine, enrichie de beaucoup de choses. Mais j’essaie d’oublier tout ça une fois le tournage commencé. Là, j’attends du réalisateur qu’il me guide, qu’il m’emmène plus loin, qu’il me bouscule un peu, toujours avec bienveillance, avec amour et avec amitié – jamais dans la cruauté.
Je pense que je n’aimerais pas travailler dans la douleur. Je ne crois pas que je pourrais donner le meilleur de moi dans ces conditions. L’adversité, l’inconfort peuvent parfois être stimulants, mais de manière générale, c’est dans la bienveillance que je donne le meilleur de moi.

Sabrina Ouazani : Ce qui me fait dire oui, je pense que c’est le côté challenge, de ne pas faire quelque chose que j’ai déjà fait. Puis, une histoire à défendre, la vision du réalisateur, ma rencontre avec lui, travailler avec des partenaires que j’admire, mais je n’ai pas de pré-recette bien définie avant pour me dire s’il y a tel ou tel ingrédient, je « oui » automatiquement. Je suis vachement dans la spontanéité, dans la rencontre et dans l’humain. Pour prendre l’exemple d’Extra Lucide (prochainement sur OCS), c’est effectivement mon agent qui m’évoque le sujet, ça qui m’amène de la curiosité, la lecture du scénario, les surprises qui s’y accompagnent. Ce n’est pas banal que l’on vous propose d’incarner une actrice porno. Là, ce qui m’intéressait c’était de jouer avec ces codes-là et de les casser et de ne pas tomber dans l’écueil de ce que tout le monde attend. C’est un personnage qui a offert beaucoup de réflexions : qu’est-ce qui a fait qu’elle tourne plus depuis des années, l’origine de cette « rupture professionnelle », d’où vient son hypersexualisation et ce choix de vie, et son évolution finale.

La rencontre avec le personnage est déterminant. Ensuite, la rencontre avec Bruno Merle a également été déterminante. C’est un réalisateur hyper passionné, passionnant, hyper solide et en même temps qui nous donne une chance et une opportunité de tout créer avec lui et de tout proposer. Et puis la première répétition avec Camille, elle a été merveilleuse. Il y a l’amitié entre Joy et Denise qui existe dans la série et puis il y a l’amitié entre Camille et Sabrina qui a perduré et ça c’est trop beau parce que parce que je fais ce métier pour l’humain, je fais ce métier aussi bien sûr pour divertir, pour réveiller les consciences, pour bouleverser les âmes, pour faire passer des messages forts parfois, mais je fais aussi ça pour les rencontres.

Pour ma part, je pense que l’importance du choix d’un réalisateur avec qui collaborer vient du rapport que j’ai créé avec mon premier cinéaste, Abdelatif Kechiche. C’est quelqu’un qui est énormément dans l’échange, dans l’amour, dans une approche très libre et généreuse, presque un abandon total dans le personnage, dans le film, dans ce qu’on a envie de raconter.
C’est aussi une méthodologie particulière. Sur L’Esquive, mon premier film, et ensuite sur La Graine et le Mulet, on n’avait pas le scénario à l’avance : on découvrait chaque matin les scènes qu’on allait jouer. Ça m’a appris à quel point la confiance envers son réalisateur est essentielle. On ne voyait jamais les images tournées, on n’allait jamais au combo : nos yeux devenaient ceux du réalisateur. Mes yeux sur un tournage, ce sont ceux d’Abdelatif, de Bruno, ou d’un autre… Ce lien que j’ai créé avec Abdelatif Kechiche a été ma formation, ma véritable école, puisque je n’ai jamais pris de cours de théâtre. C’est comme ça que j’ai appris à aborder le cinéma et le tournage. J’ai compris que le réalisateur devait être mon pilier.
Bien sûr, j’ai rencontré des cinéastes avec qui cela s’est très bien passé. Mais il m’est aussi arrivé, en cours de route, pendant la préparation, de sentir que la confiance se brisait. Et là, pour moi, ce n’est plus possible de continuer. J’ai besoin de cette confiance absolue. J’ai besoin de me donner corps et âme devant la caméra. Et pour ça, il faut que le regard posé sur moi soit un regard que j’aime, que j’admire. S’il n’y a pas ça, ce n’est pas possible.

« Je pense qu’on a tous nos failles, on a tous nos fissures, on a tous nos blessures. Mais ce sont des tiroirs que je n’aime pas ouvrir » – Sabrina Ouazani

Sur un tournage, vous préférez travailler de quelle façon : être guidé ou avoir un espace de liberté ?
Sabrina Ouazani : Je pense que c’est un mélange des deux, j’aime autant être guidé qu’avoir un espace de liberté. Déjà, un personnage, ça se crée à deux. Je ne suis pas juste là pour suivre docilement les propositions ou les demandes du réalisateur. D’ailleurs, il m’est arrivé, sur un tournage, d’avoir un réalisateur qui refusait que je touche au texte, qui voulait que je dise mot pour mot ce qu’il avait écrit. Je trouve ça hyper prétentieux de penser que les mots vont sonner de la même manière dans la bouche de n’importe qui, comme si on s’exprimait tous de façon identique. Selon le personnage, ça peut varier, mais parfois, un vocabulaire ne correspond pas à mon énergie, à mon rythme, à ma manière de dire les choses. Et dans ce cas précis, ça s’est très mal passé. Le tournage en lui-même était agréable, mais moi, je me sentais enfermée. Et pour créer, j’ai besoin de me sentir libre, malgré tout.

J’aime être dirigée, mais en ayant ce sentiment que je peux me reposer sur mon réalisateur. Que je peux l’appeler à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit (rire) pour lui demander : qu’est-ce que mon personnage faisait quand elle avait cinq ans ? Quelles ont été ses premières vacances ? Sa première déception ? Et qu’on construise ensemble ce background. Ça m’aide énormément pour donner de l’épaisseur au personnage.
Et puis j’aime cette idée de confiance mutuelle : que je puisse me reposer sur mon réalisateur, et que lui aussi puisse se reposer sur moi, en se disant : elle connaît tellement son personnage, on l’a tellement composé ensemble que je peux lui dire “vas-y, improvise”. Qu’il ou elle sache que je resterai dans les clous, pas en réagissant comme Sabrina, mais comme le personnage aurait réagi face à telle situation ou tel autre personnage.

Être acteur, ça demande parfois d’aller chercher des émotions très fortes ou des choses très physiques. Où est-ce que je vais puiser tout ça ?
Sabrina Ouazani : Je crois que je me laisse porter. C’est pour ça que j’ai besoin de croire profondément aux gens qui m’entourent, de les aimer et aussi de les admirer. J’essaie de ne pas anticiper les choses. Je suis plutôt de l’école Kéchiche : j’apprends les textes tôt le matin, au maquillage, pour rester dans la spontanéité, être totalement dans le présent, et ne pas formater ou projeter quoi que ce soit. Ça me permet d’être là, pleinement, avec mon partenaire de jeu, et pas dans une construction mentale que j’aurais préparée à l’avance.

Je pense qu’on a tous nos failles, nos fissures, nos blessures. Mais ce sont des tiroirs que je n’aime pas ouvrir, parce qu’ils m’appartiennent et je me dis que ça ne vaut pas le coup. Ce métier ne justifie pas d’aller gratter là-dedans. J’ai l’impression que la force du personnage, de l’écriture, de l’énergie qu’on partage avec le réalisateur suffit. C’est ce qui me permet d’aller chercher en moi, dans l’instant, des émotions hyper sincères et spontanées.

Constance, Sofia, depuis toutes ces années, qu’est-ce que le métier de comédienne vous a apporté individuellement et humainement ?
Constance Labbé : C’est une grande question. Ce métier m’a apporté énormément d’empathie. Je le fais pour ressentir des choses, pour me mettre à la place de personnes qui vivent des réalités différentes des miennes et essayer de comprendre ce qu’elles ressentent. Ça m’ouvre aux autres, à d’autres points de vue. Individuellement, c’est très enrichissant.
Il m’a aussi appris à me laisser traverser par les émotions, beaucoup plus qu’avant, à une époque où j’étais plus fermée. J’ai réalisé que je cherchais justement ça dans mon métier : ressentir, même des petites choses. Parce que pour moi, la vie est là, dans l’émotion, dans les sensations. Et puis, jouer, ça pousse à mieux se connaître : on doit savoir comment on réagit, ce qu’on ressent.
Humainement, c’est énorme également À chaque projet, on rejoint une nouvelle équipe, avec de nouvelles personnes, de nouvelles façons de travailler. J’ai appris que je ne savais rien, que je n’avais pas forcément « la bonne méthode ». Chacun arrive avec sa manière de faire, et tout est valable. Ce n’est pas moi qui ai raison, c’est le collectif. Et le collectif prime toujours sur l’individuel.

Sofia Essaïdi : Il m’a apporté énormément, parce que comme je vous le disais, je travaille beaucoup à l’intérieur. C’est un métier qui est profondément psychologique, psychique, émotionnel. À chaque rôle, je grandis un peu plus. J’utilise mes personnages pour ça : pour mieux me connaître, pour me rapprocher de ma vérité. C’est une chance immense.
Ce métier, c’est presque une psychothérapie. Devant la caméra, on arrive parfois avec nos soucis, nos blessures, et on essaie de les régler à travers le jeu, la caméra. J’essaie de tout donner à la caméra. Et après certains tournages, je me rends compte que j’ai réglé pas mal de choses. C’est une chance inouïe, là où, dans d’autres métiers, on doit garder tout ça à l’intérieur, enfoui profondément en soi.

Propos recueillis au Festival de la Fiction de La Rochelle.

. Sabrina Ouazani sera prochainement dans la série Extra-Lucide sur OCS.
. Constance Labbé sera l’année prochaine dans la série Désenchantées de David Hourrègue.