[INTERVIEW] : 3 QUESTIONS À … LOUIS FARGE : « En tant que réalisateur, il y a quelque chose qui ne pardonne pas : si les comédiens jouent mal, c’est entièrement notre faute »

Réalisateur passionné et instinctif, Louis Farge s’impose comme une voix singulière de la fiction française. Après s’être fait remarquer avec Cuisine Interne, Follow et Culte, trois œuvres où la mise en scène se joue des codes du thriller et du drame psychologique, il poursuivra prochainement son exploration des rapports humains et de nos zones d’ombre avec Eldorado, une fiction pour Arte. Entre exigence artistique et sincérité du regard, il évoque pour nous son rapport à la direction d’acteurs, à la construction visuelle d’un récit et à ce qui, pour lui, fait l’essence même du métier de réalisateur : faire en sorte que la magie opère.

Quand on vous propose un projet, quelles sont vos premières interrogations pendant ou après la lecture du scénario, notamment concernant la réalisation et la direction artistique ?
C’est une très bonne question. La première chose, c’est que je lis le scénario comme un lecteur normal. Je le lis vraiment comme un bouquin, parce que quand vous lisez, vous vous faites naturellement des images dans votre tête – et c’est pareil pour un scénario. Ensuite, je me pose les questions suivantes : qu’est-ce que ça raconte ? Est-ce que ça m’intrigue ? Et surtout, qu’est-ce que je peux apporter à ce scénario, quel souffle je vais pouvoir lui donner, et pourquoi moi plutôt qu’un autre ?
Typiquement, sur Follow, ce qui était intéressant du point de vue de la direction artistique, c’est qu’on ne voyait jamais le tueur en série. Donc, comment mettre ça en scène ? Sur Culte, il y avait un enjeu technique : comment filmer le loft à travers les écrans ? Et puis, ça abordait plein de choses : le syndrome de l’imposteur, la place qu’on veut occuper dans une industrie… Parfois, c’est aussi simplement lié à un moment de ma vie où je ressens un intérêt à parler d’un sujet en particulier.
Là, je tourne Eldorado. C’est une histoire inspirée d’un scandale politique survenu dans les années 80. Quand j’ai lu le scénario, j’ai compris que ça allait bien au-delà du scandale lui-même. On parle de déni de réalité, des obsessions que les rêveurs projettent dans leurs ambitions, de ces hommes providentiels qui finissent par devenir plus puissants que les États grâce à leurs idées. Ça résonne avec quelque chose de très actuel : des figures comme Elon Musk ou d’autres qui promettent la vie sur Mars ou l’immortalité. Et les États misent sur eux – on l’a vu avec Donald Trump et la confiance aveugle qu’il a accordée à Musk. C’est tout ça qui m’a donné envie d’y aller. En somme, ma direction artistique part toujours d’un point : mon honnêteté vis-à-vis de la lecture.

« Je dirais qu’on se trompe souvent en pensant qu’être réalisateur, c’est tout contrôler »

Être réalisateur, c’est aussi être un directeur d’acteur. Qu’est-ce que vous allez chercher chez un comédien ou une comédienne ? Qu’est-ce qui va vous intéresser en premier lieu ?
Le plus important, c’est de choisir la bonne personne pour le bon rôle. Si le casting est juste, la moitié du travail de direction d’acteur est déjà faite. Les acteurs sont suffisamment intelligents pour comprendre leur personnage – ils s’auto-guident, en quelque sorte. D’ailleurs, je préfère le mot accompagnement à celui de direction.
J’ai toujours eu des comédiens qui, 90 % du temps, savaient très bien ce qu’ils faisaient. Néanmoins, quand un acteur ne saisit pas totalement une séquence, là, j’interviens pour l’aider à comprendre ce que vit ou ressent son personnage. Mais c’est rare. Sur une scène qu’on rejoue plusieurs fois, je peux également demander de reprendre un dialogue pour aller plus loin ou explorer une autre direction. Et puis, il y a le montage : c’est aussi une forme de direction d’acteur, une manière différente de guider le jeu et d’en révéler toute la nuance.

Donc, le choix du comédien est primordial. Il y a à la fois une question d’instinct et d’efficacité du casting : voir tout de suite, dans le comédien ou la comédienne, le personnage. Sur Follow, par exemple, lorsque j’ai vu Marie Colomb, j’ai su instantanément qu’elle serait Léna. Il n’y avait pas d’autre choix possible.
Je travaille souvent avec Marie, mais on se pose toujours la question de savoir si on repart ensemble sur une nouvelle aventure parce qu’on s’apprécie ou parce qu’elle est réellement la meilleure pour ce rôle et pour ce qu’elle peut apporter. Il faut être sincère dans cette démarche.

Mais il est aussi essentiel de faire confiance aux directeurs et directrices de casting. On peut avoir une idée très précise d’une personne pour un rôle, et puis, quand on vous en présente une autre, tout peut changer. Le casting nourrit les personnages : voir plusieurs comédiens interpréter un même rôle permet parfois de découvrir des nuances qu’on n’avait pas encore imaginées. Et puis, il y a la chaîne et les producteurs, qui donnent évidemment leur avis. Mais si vous avez la conviction profonde que ça doit être cette personne, alors ils vous suivront.
Enfin, en tant que réalisateur, il y a quelque chose qui ne pardonne pas : si les comédiens jouent mal, c’est entièrement notre faute.

Image 1 : Marie Colomb dans Follow.
Image 2 : Louis Farge, Marie Colomb et l’équipe technique sur le tournage de Culte.

On dit souvent qu’il n’existe pas de mauvais comédiens, seulement de mauvais directeurs d’acteurs. Parfois, d’un projet à l’autre, un comédien peut être formidable puis passer à côté – et ça dépend souvent de la direction qu’on lui donne.

En conclusion, quelle définition vous donneriez de votre métier ?
La réponse est à la fois large et restreinte, car on est entouré de beaucoup de gens. Je me place souvent du point de vue du producteur : pourquoi choisit-il tel ou tel réalisateur ou réalisatrice ? Quand un producteur fait appel à un réalisateur, il le fait pour plusieurs raisons : sa vision de l’histoire, sa capacité à être un meneur d’équipe, son sens de l’espace, du rythme, et sa direction des comédiens. Mais il y a autant de définitions du métier que de réalisateurs et autant de réalisateurs qu’il y a de façon de faire différente : certains sont très techniques, d’autres davantage tournés vers les acteurs, ou encore vers le scénario et délèguent l’aspect pictural à leur chef opérateur.
Plus qu’une définition, je dirais qu’on se trompe souvent en pensant qu’être réalisateur, c’est tout contrôler. En réalité, c’est faire en sorte que la magie opère. Le rôle du réalisateur, c’est de prendre chaque personne de son équipe et de la rendre la meilleure possible. Notre métier, ce n’est pas du management toxique. Vouloir tout contrôler ne mène à rien. Par exemple, je découpe toujours mes plans avant un tournage. Mais une fois sur le plateau, si mon chef opérateur me propose un nouvel axe ou une idée de plan supplémentaire, je ne ferme jamais la porte. Il faut rester ouvert.

Interview réalisée au Festival de la Fiction de La Rochelle 2025, où Louis Farge était membre du jury (- format 10 minutes).

Pour aller plus loin :
. Vous pouvez retrouver mes interviews avec le réalisateur Louis Farge pour Follow ici (en compagnie de Marie Colomb et Vincent Heneine) et pour Culte ici.

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