[CRITIQUE, ANALYSE] – JEAN VALJEAN : LA NAISSANCE D’UN HÉROS POPULAIRE

Le cinéaste Éric Besnard s’empare de la figure mythique de Jean Valjean pour raconter la rédemption d’un homme rongé par la douleur et marqué par le pire de l’humanité. Adaptation libre des Misérables de Victor Hugo, le film se distingue par une mise en scène à la fois sobre et lumineuse, mais aussi par une écriture d’une puissance philosophique bouleversante.

Synopsis
1815. Jean Valjean sort du bagne, brisé, rejeté de tous. Errant sans but, il trouve refuge chez un homme d’Église, sa sœur et leur servante. Face à cette main tendue, Jean Valjean vacille et, dans cette nuit suspendue, devra choisir qui il veut devenir.

Devenir un honnête homme

Après dix-neuf ans de bagne pour avoir volé un simple morceau de pain, Jean Valjean n’a plus qu’une obsession : se venger de la société. Cette histoire, nous la connaissons, mais peut-être pas de façon si personnelle. Le réalisateur Éric Besnard fait ici le choix de retracer les vingt-quatre heures qui bouleverseront la vie de Jean Valjean et le conduiront à devenir ce héros aux yeux du monde. Le scénario se concentre sur son arrivée dans le petit refuge du prêtre Bienvenu, là où naîtra la flamme de la libération intérieure. Se dessine alors un huis clos extraordinaire, d’une grande maîtrise, autour des thèmes de la bonté, de l’abnégation, du pardon et de la mémoire. La mémoire comme observation : à travers des flashbacks oniriques, poignants et parfois violents, Éric Besnard explore les origines de Bienvenu, nécessaires, ainsi que le passé du bagnard – du vol qui le condamna à sa sortie du bagne – et donne à voir la lente mutation d’un homme blessé en quête de lumière, lui dont l’esprit revanchard ne semble jamais vouloir le quitter.
Difficile d’esquisser puis de bâtir des dialogues d’époque dans la langue de Victor Hugo, mais la plume du cinéaste s’impose comme l’une des réussites du film. Ni trop familière, ni trop ampoulée, elle trouve un juste équilibre entre la beauté du verbe d’antan et la musicalité majestueuse de la langue française que l’on retrouve dans le théâtre classique. Oui, le long-métrage se permet des envolées lyriques, mais toujours avec bienveillance, sans jamais laisser le spectateur à distance ou perdu dans des phrases à décrypter.
L’écriture scénaristique, quant à elle, a du rythme – dans le huis clos qui unit les quatre protagonistes du refuge (Jean Valjean, Bienvenu, sa sœur et la servante) comme dans la structure du récit, où se mêlent cauchemar et réminiscences. Cela donne un ensemble une symétrie subtile entre tension dramatique et introspection spirituelle.

Sur le plan de la mise en scène, la sobriété de Jean Valjean frappe d’emblée. L’aspect épuré, presque austère de l’œuvre – dépourvu de toute superficialité – renforce la puissance des dialogues et recentre le spectateur sur l’essentiel : le propos. Mais ne vous y trompez pas : derrière cette apparat se cache une mise en scène une photographie méticuleusement composées. Ce parti pris esthétique, celui de la sobriété, n’a rien d’un hasard. Il vise à révéler la nature humaine dans sa plus belle simplicité, à travers des personnages ayant tout perd ou dont l’existence se tourne désormais vers les autres. On y décèle également une autre symbolique forte.

Les bougies – unique source de lumière du film – traduisent perpétuellement la dualité dans laquelle est emprisonné Jean Valjean. Par exemple, dans sa chambre, la lueur vacillante des bougies éclairent l’homme de façon à perturber sa propre psyché : peut-il devenir un homme lumineux ou est-il condamné à être rongé par son envie de vengeance ? Ces clairs-obscurs, véritable motif du film, joue précisément sur cette question pour maintenir le spectateur au sein de ce parcours initiatique et le suspens qu’il en découle, malgré la connaissance du destin de Jean Valjean.

D’ailleurs, et malgré cette connaissance, le réalisateur Eric Besnard surprend et parvient à troubler notre perception en brouillant sans cesse la frontière entre le réel et le cauchemar, notamment lors d’une séquence « rêvée » d’une intensité terrifiante. Un point de bascule aussi pour le personnage, au demeurant.

La mise en scène trouve également sa grandeur dans la humilité des cadres, notamment ceux du salon et de la table à manger, où le prêtre Bienvenu, Valjean et les deux femmes échangent dans une frontalité presque théâtrale. Des plans dépouillés (aussi de paroles) qui offrent une réalisation unique et immersive au cœur de l’intimité des deux hommes mais aussi des deux personnages féminins, où les visages et les silences sont, de temps à autre, plus expressives et éloquents que les mots eux-mêmes. Car Eric Besnard ose les silences. Dans un cinéma toujours plus verbeux, lui impose la respiration, le mutisme, la contemplation : parce que la réflexion par et dans le silence est toujours plus belle qu’à travers de longues tirades ennuyeuses.
Enfin, dans la manière de filmer les discussions, Eric Besnard utilise des astuces qui rend l’image harmonieuse. Il préfère sortir du banal champ/contre-champs et filmer certaines joutes verbales où l’on voit toujours ensemble les protagonistes : l’échange entre Jean Valjean et Bienvenu, sous les étoiles, avec ce plan en contre-plongée entrain de les admirer en est l’exemple parfait.

Parmi les libertés prises par Éric Besnard, figure le choix du bagne. Exit celui du port de Toulon : le cinéaste imagine une prison à ciel ouvert, installée dans les Carrières de Lumières aux Baux-de-Provence. Un lieu incroyable, chargé d’histoire, qui se prête à merveille au récit qu’il nous conte et à la symbolique de la pierre, symbole du jugement et de la longévité.

Ces immenses parois de calcaire, infranchissables, écrasent littéralement le personnage de Jean Valjean, incarnent ce poids des années, et l’enferment ainsi dans sa condition de bagnard et dans un passé dont il tente désespérément de s’extraire, mais qui le rattrape toujours, jusqu’au refuge de Bienvenu, lui aussi bâti en pierre.
Ces scènes de bagne tranchent radicalement avec le reste du film : les costumes rouges y heurtent la blancheur éclatante des roches, créant un contraste visuel saisissant.

Le réalisateur ne cherche pas à romantiser le bagne, tant les séquences sont dures et physiques. Mais il assume un parti pris visuel fort : montrer que ces hommes, condamnés à jamais par la société, ne méritent pas encore la lumière de la rédemption.

Grégory Gadebois au sommet !

On connaissait la beauté du jeu de Grégory Gadebois, mélange de sauvagerie presque animale, de rudesse imposée par sa carrure et de la solitude propre aux hommes mélancoliques, que l’on retrouve dans Délicieux ou Les Choses Simples du même réalisateur. On connaissait moins le côté sombre, froid et violent. Avec Jean Valjean, Gadebois s’abandonne totalement, ouvre une nouvelle fenêtre de jeu et offre une incarnation magistrale du héros hugolien. Il y mêle la douleur immense d’un homme ayant tout perdu à l’injustice subie, l’antipathie à la peur, sur un visage grave comme déformé par les visions de la monstruosité humaine vécues au bagne.

Il se hisse ainsi à la hauteur des interprétations de Jean Gabin, Lino Ventura ou Gérard Depardieu, et laissera, de manière indélébile, une empreinte dans l’histoire des incarnations du célèbre personnage de Victor Hugo. Oui, grâce à une proposition singulière et à l’identité propre de l’acteur, Jean Valjean trouve un second souffle dans la grande épopée des adaptations françaises.

Mais l’autre belle surprise du casting, c’est Bernard Campan. L’ex-Inconnu, qui explore le registre dramatique depuis quelques années, signe ici une partition à l’image de son personnage – le prêtre Bienvenu – à la fois sensible et modeste, dépourvue de tout jugement. Il confère aux dialogues d’Éric Besnard une dimension authentique et presque transcendantale, où le verbe résonne dans sa bouche d’une justesse saisissante. Peut-être son plus beau rôle à ce jour dans le drame.

Enfin, Alexandra Lamy et Isabelle Carré concluent magnifiquement ce quatuor. Elles incarnent respectivement la servante Magloire et Baptistine, la sœur de Bienvenu, avec la même précision qu’on leur connaît habituellement. Chacune sait exactement où conduire son personnage et, elles séduisent, une fois encore, par leur capacité d’adaptation et leur façon de poser les mots, intelligente et délicate.

Conclusion

Éric Besnard signe une œuvre profonde, sublime et audacieuse, aussi bien dans ses propositions scénaristiques que visuelles. Ses libertés d’écriture ne dénaturent jamais l’œuvre originale, mais lui prodigue au contraire une nouvelle vision, une nouvelle âme, tout comme la musique de Christophe Julien, perçante d’émotions, qui n’est ni étouffante, ni omniprésente, et laisse l’image respirer.
Jean Valjean est un grand film sur la rédemption, porté par des dialogues rigoureux et minutieusement ciselés, que les comédiens magnifient à chaque réplique. Oui, Jean Valjean a encore des choses à nous dire – sur la vie, l’injustice, le sentiment d’impuissance et de revanche, sur la lutte des classes et la complexité de l’Homme. Et le cinéaste nous le confirme avec ce film minimaliste mais pourtant spectaculaire par la force de sa dramaturgie.

. Mon interview avec le réalisateur Éric Besnard est à retrouver ici.

Jean Valjean, dès le 19 novembre au cinéma.

Casting : Grégory Gadebois, Bernard Campan, Isabelle Carré, Alexandre Lamy, Thibault Vilette, Romane Libert, Dominique Pinon, Patrick Pineau, Christiane Conil, Laura Behague, Loup Cousteil et la participation exceptionnelle d’Albert Dupontel.

10 commentaires sur “[CRITIQUE, ANALYSE] – JEAN VALJEAN : LA NAISSANCE D’UN HÉROS POPULAIRE

  1. Tout a fait d’accord avec votre analyse !!
    Film d’une grande humanité, moderne et actuel, sobre et puissant.
    Film et acteurs qui méritent tous les césars.
    A la fin de la séance tout le public est resté, en silence, à regarder défiler le générique, semblant encore rempli d’une même émotion.

  2. Le film « Jean Valjean » que j’ai vu ce soir au cinéma est, honnêtement, une énorme déception. Il n’y a pratiquement aucune histoire : tout se déroule en huis clos, dans la même pièce, pendant presque tout le film. On retrouve toujours les quatre mêmes acteurs, sans évolution, sans enjeu, sans rythme.
    Le résultat est long, très long, interminable même. On attend qu’il se passe quelque chose… mais rien ne vient.
    Franchement, c’est ennuyeux, mal construit et totalement raté. Une expérience à oublier.

    1. Pas d’accord avec vous ,l’histoire tout le monde la connaît ! Mais l’humanité des personnages c’est quelque chose !!

      1. Je n’ai jamais dit que les gens ne connaissaient pas l’histoire. Je dis même le contraire. J’explique que, malgré la connaissance de l’histoire, le réalisateur arrive à ajouter un trouble. Et c’est ça qui est fort.

  3. Suis entièrement d’accord avec l’analyse.Le film met en avant ce personnage victime d’une grande injustice.On y retrouve les problèmes actuels de notre société.Victor Hugo avait appréhendé cela.Ce n’est pas un remake des Misérables.Ai beaucoup aimé et tourné dans une région sublime au point de vue paysages

  4. Je partage l’ensemble de la critique élogieuse du film Jean Valjean. La profondeur des dialogues, la mise en scène sobre et profonde, l’éclairage entre ombre et lumière donne à ce huit clos une densité.
    Un beau chemin de réflexion sur la conversion, la bonté et le mal et le repentir qui finira par arriver. L’homme se trouve transformer par la bonté d’un homme totalement donné à la foi qu’il en en l’Homme !
    Film à revoir !

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