Nicolas Velter / France Télévisions
Enfant précoce du cinéma, Léo Legrand a déjà tourné avec les plus grands. Découvert dans Jacquou le Croquant, il a enchaîné les rôles marquants dès son adolescence, de Les Enfants de Timpelbach à Quartier Loin, adaptation du manga par Sam Garbaski, sans oublier ses passages remarqués à la télévision dans les unitaires Disparue et Un ciel radieux.
Aujourd’hui à l’affiche de la série écologique Phoenix, il incarne Mathias, un personnage complexe qui le pousse loin de ses zones de confort et lui permet de mêler engagement et jeu. Dans cet entretien, Léo Legrand revient sur ses premiers tournages, les rencontres qui ont façonné son parcours, sa façon d’aborder chaque rôle et ce qui le motive à choisir des projets qui ont du sens.
Vous avez démarré votre carrière en incarnant Jacquou le Croquant enfant, dans le film du même nom. Comment avez-vous vécu ce premier tournage et comment avez-vous abordé ce rôle à l’époque ?

Au départ, c’était assez stressant parce qu’on part loin de sa famille, de ses amis. Mais on oublie très vite quand on arrive sur ces plateaux d’époque, que tout le monde s’appelle comme à l’époque napoléonienne, qu’il y a des chevaux partout, ces grands studios avec des décors immenses… C’était une première expérience de tournage absolument formidable.
J’avais une coach incroyable, qui s’appelait Marie-Liesse, et qui m’a été recommandée par le réalisateur Laurent Boutonnat. Elle m’a vraiment pris sous son aile : elle m’a donné des cours de théâtre, des cours de jeu, elle m’a préparé à tout. Elle avait une relation amicale avec Gaspard Ulliel, qu’elle connaissait bien. On a alors essayé de trouver des mimiques communes, parce qu’on ne s’est jamais croisés sur le tournage, afin qu’il y ait une vraie cohérence entre le Jacquou enfant et le Jacquou adulte.
Il y a eu ensuite Les Enfants de Timpelbach. Quand on voit ces séquences hallucinantes de bagarres et ces scènes entre vous, ça devait être assez jouissif à tourner. Quels souvenirs gardez-vous de ce tournage ?

Ce qui m’a vraiment impressionné en arrivant sur ce tournage, c’était le décor et tous les accessoires qu’ils avaient créés. C’est un film qui se veut un peu bricolé, avec plein de petits gadgets partout, des objets d’époque… et en même temps, ce n’est pas une vraie époque : c’est une temporalité fantasmée par le réalisateur et l’auteur. Ce village, c’est un peu le rêve inavoué de tous les enfants : se lever un matin et qu’il n’y ait plus de parents, nulle part, et pouvoir prendre les rênes de sa propre vie. Et puis, ils s’aperçoivent que ce rêve n’est pas viable : comment on fait pour s’alimenter ? Comment on fait pour être responsable ? Et politiquement, ça part complètement en vrille.
Je garde surtout le souvenir du côté colo. Nous étions 24 enfants sur un tournage, dans un immense parc d’attractions qui nous servait de décor.
Forcément, ça nous impressionnait et ça nous émerveillait. C’était une vraie cour de récréation. On n’avait presque pas besoin de jouer : on imaginait déjà tout. Les costumes et les décors faisaient 50 % du travail.
Et puis, on retrouve dans ce film une certaine Adèle Exarchopoulos, devenue depuis la méga star que l’on connaît aujourd’hui…
À l’époque, ce n’était pas encore « Adèle Exarchopoulos ». C’était juste Adèle, 14 ans, qui arrivait avec ses slimes rouges, qui jouait de la guitare et qui était fan de Peter Doherty. Mais elle était déjà très punk dans sa manière d’être.
C’est assez marrant : ça m’est arrivé deux fois dans ma vie de travailler avec des comédiens pour lesquels je me suis dit : « Eux, ils vont devenir des stars… » parce qu’ils avaient une forme de charisme et de leadership indéniable. C’était elle et François Civil. Tous les deux, tu les voyais. Il y avait quelque chose.
« On a de la chance d’avoir ce métier. On peut faire des choses totalement différentes et qui sont tout aussi exaltantes »
En seulement deux ou trois ans, vous aviez déjà tourné avec de grands noms du cinéma : Mathilde Seigner, Judith Godrèche, Albert Dupontel, Gaspard Ulliel… Avec le recul, on doit se dire que c’est une chance.
Enfant, ce n’étaient pas des noms que je connaissais. C’étaient surtout des figures un peu paternelles, à droite à gauche, très bienveillantes avec moi. Je n’avais pas du tout conscience de leur notoriété. C’est en développant ma cinéphilie que je me suis rendu compte des monstres sacrés du cinéma qu’ils étaient, et que j’ai pris pleinement conscience de la chance que j’avais eue.
Comment se protège-t-on lorsqu’on démarre aussi jeune dans ce métier ?
J’ai été merveilleusement accompagné par ma deuxième agente, Juanita Fellag, qui m’a suivi de mes débuts jusqu’à ma période adulte. C’est une femme que je porte dans mon cœur, que j’aime beaucoup. Elle m’a vraiment très bien conseillé, protégé des dangers et des dérives que l’on peut rencontrer dans ce milieu. Je lui en serai toujours reconnaissant, je lui dois énormément.
Ces premières expériences au cinéma vous ont-elles conforté dans l’idée que vous vouliez devenir comédien, que c’était votre vocation ?
C’est un sentiment assez étrange, parce que quand on est enfant, on ne se rend pas compte que c’est un travail. Tout le monde me disait : « Mais pourquoi tu fais ça ? Pourquoi est-ce que tu veux faire ça ? » Et je ne mettais pas vraiment de mots sur ce que je ressentais. Cependant, à chaque fois que je quittais un tournage – j’ai eu la chance de grandir en région parisienne – je voyais beaucoup de plateaux en passant, et je me disais : « J’ai tellement envie d’en être. » Ce n’était pas tant ce qu’ils faisaient en soi, mais l’envie de faire autre chose… et cette autre chose, c’était jouer. Puis j’ai découvert le théâtre, les techniques de jeu, la scène. Et là, c’était encore mieux. On a énormément de chance d’exercer ce métier : on peut faire des choses totalement différentes et tout aussi exaltantes.
Commencer si jeune a-t-il été une bénédiction pour apprendre ?
Oui, carrément. On apprend beaucoup au théâtre, en se formant dans différentes écoles, mais on n’apprend jamais autant qu’en étant sur un plateau. C’est la meilleure école.
Aujourd’hui, de quelle façon abordez-vous et travaillez-vous chacun de vos rôles ?
Ça dépend vraiment des rôles. Certains demandent énormément de préparation, notamment lorsqu’il s’agit de personnages très éloignés de nous, ou quand il faut travailler dans une langue étrangère, prendre des cours d’équitation, de danse, de boxe…
D’autres ne sont pas forcément plus simples à jouer, mais ils sont plus proches de ce que l’on est dans la réalité. Ce n’est pas le cas de Mathias, dans Phoenix, qui flirte presque avec la sociopathie – donc très éloigné de ce que je suis (rire). Là, il faut vraiment sortir de soi-même, aller chercher ailleurs. Mais c’est profondément cathartique de jouer ce genre de rôle : on peut libérer des parts plus sombres, qu’on les ait en soi ou non, et les laisser exister dans le jeu.

Légende : Léo Legrand dans Quartier Lointain (2013) de Sam Gabarski avec Jonathan Zaccaï
Copyright Wild Bunch Distribution
En termes de préparation, tout dépend aussi du scénario. Parfois, c’est extrêmement bien écrit, les personnages sont très développés, et on a presque simplement à suivre le texte des scénaristes qui ont déjà parfaitement rodé leurs caractères. D’autres fois, le scénario laisse davantage de place à l’interprétation. On peut alors s’inventer une backstory : comment le personnage s’habille, comment il parle, comment il a grandi, ce qu’il a vécu enfant… On nourrit tout cela avec son imagination. Même si certains éléments ne servent finalement pas à l’écran, ce travail reste toujours précieux.
Et puis, il y a évidemment une part d’instinct dans le métier d’acteur. Mais j’ai le sentiment que si l’instinct n’est pas soutenu par le travail, ça peut vite s’essouffler. C’est vraiment une combinaison des deux.

Légende : Léo Legrand dans l’unitaire de Charlotte Brändström, Disparue (2015)
Créateur : GERARD BEDEAU
Même si vous continuez à passer des castings, qu’est-ce qui vous fait dire oui à un rôle, à un projet ?
En premier lieu, la qualité d’écriture du scénario. C’est vrai que lorsqu’on lit un texte bien écrit, qui nous tient en haleine jusqu’à la fin, on a tout de suite envie de s’engager dans le projet. Ensuite, il y a la rencontre avec le scénariste, avec le réalisateur ou la réalisatrice. Voir si l’on partage la même vision du personnage, si l’on est en accord. C’est important d’être raccord avant un tournage, sur la direction que l’on veut prendre et sur ce que l’on souhaite défendre ensemble. C’est un engagement fort : on signe un contrat, presque un pacte de confiance avec le ou la cinéaste. Si, une fois sur le plateau, on ne partage plus rien, c’est le projet qui peut être mis en péril.
Vous préférez un réalisateur qui vous guide ou qui vous laisse un espace de liberté ?
J’aime un réalisateur qui sait ce qu’il veut. Quelqu’un qui a déjà une vision claire et qui nous guide. Mais s’il sent que l’on a bien compris son intention – que nos visions ont « matché » dès le départ – alors il peut nous laisser un espace de liberté, nous permettre d’improviser, de proposer quelque chose lors d’une deuxième ou d’une troisième prise. C’est toujours intéressant de pouvoir s’amuser un peu et faire une proposition à laquelle il n’aurait peut-être pas pensé.
Justement, vous êtes à l’affiche de la série Phoenix, avec un casting international. Comment avez-vous vécu ce tournage aux côtés de personnalités venues d’horizons très différents ?

C’était exceptionnel d’arriver sur un tournage et d’entendre déjà cinq langues différentes autour de soi. On avait à peu près tous le même âge. On avait un peu l’impression de partir en colonie de vacances, mais dans un cadre de travail. C’était extrêmement amusant et très ludique. J’adore ces ambiances de tournage. On part trois mois avec des gens que l’on connaît… ou pas. On retrouve certains, on en découvre d’autres. Ce sont des expériences humaines très enrichissantes. C’est ça, la beauté des tournages. C’est ce qui, moi, me plaît profondément. Et c’est peut-être aussi ce qui m’a un peu lassé au théâtre : on est toujours avec les mêmes personnes, on joue la même pièce pendant des mois. Au cinéma ou à la télévision, il y a un renouvellement constant.

C’est différent quand on tourne à Paris, parce que chacun rentre chez soi le soir. Là, on prend des personnes venues d’horizons divers, on les réunit dans un endroit éloigné de chez elles, et on les laisse vivre ensemble. Les liens se créent beaucoup plus facilement, surtout lorsqu’on doit jouer des amis ou des amants.
Sur Phoenix, le petit avantage, c’est que les personnages ne se connaissent pas depuis longtemps et ne sont pas soudés depuis des années. Mais le fait que Mathias soit une personnalité rassembleuse, et que tous soient persuadés que leur action est juste, crée un lien très fort entre eux. J’espère que l’on en ressentira toute l’intensité à l’écran.
« On est dans une situation extrême, il faut agir maintenant pour sauver l’humanité, pour sauver la planète »
Avec Phoenix, on traite d’un sujet majeur. Est-ce qu’en tant que jeune acteur, c’est aussi ce qui vous motive d’aller vers des projets comme celui-ci ?
D’avoir un scénario comme ça, c’est extraordinaire pour un acteur et, au-delà de ça, d’avoir une histoire qui défend une cause sur laquelle on est déjà convaincu. Je suis sensible à la cause écologique depuis que je suis enfant. J’ai pas mal milité et manifesté. J’essaie de faire un maximum à mon échelle pour réduire mon impact carbone. Et de lire un scénario comme ça, se dire qu’on va mélanger le travail et, en même temps, défendre une cause qui nous tient à cœur, c’est rare et plaisant. Je remercie Louis et Mathieu, les auteurs, et Franck, le réalisateur, de m’avoir fait confiance pour le rôle de Matthias.
L’un des thèmes de la série, c’est est-ce qu’il faut en arriver à faire des actions violentes pour être écouté des politiques et des industriels qui font les œillères. Quel est votre point de vue sur ça ? Est-ce qu’un jour ou l’autre vous pensez que ça va arriver à ce niveau d’extrémité pour parvenir à se faire entendre ?
Alors je ne suis pas pour la violence sur les personnes. Je ne dirais pas qu’il n’y a pas de mot mais bien sûr que je comprendrais toujours et je serais toujours indulgent avec ceux qui sont en colère, que ce soit les jeunes inquiets du réchauffement climatique ou les femmes qui subissent des violences quotidiennes.
Certes, ce n’est pas forcément la meilleure manière mais il faut imaginer notre désespoir, notre anxiété, ignorée, balayée par nos têtes pensantes comme si nous étions de simples enfants capricieux et fainéants. Les gens n’écoutent pas les professionnels qualifiés qui, tous les jours, alertent sur la crise écologique bien réelle. On est dans une situation extrême, il faut agir maintenant pour sauver l’humanité, pour sauver la planète. Que va-t-on laisser aux générations futures ? Alors oui, je comprends qu’il y ait des gens qui, dans un désespoir extrême, en arrivent à ce genre d’action.
Est-ce que vous avez un souvenir d’un film ou d’une série, qu’on n’a peut-être pas forcément évoqué, mais qui vous a marqué ?

Oui, Un ciel radieux de Nicolas Boukrief. Lorsque je repense à ce tournage, on parlait avec Marie Kremer, c’était vraiment une espèce de petite bulle, un petit moment suspendu, où tout allait très bien. Il n’y a pas eu un seul problème. On a défendu un film magnifique adapté d’une œuvre dont nous étions tous fans. C’est rare d’avoir des projets comme ça à défendre, comme Phoenix.
Puis, j’avais reçu ici au Festival de la Fiction de La Rochelle le prix du Jeune Espoir Adami et Rob avait reçu lui le prix de la Meilleur Musique, en 2017. Donc, c’est un souvenir encore plus fort.
Phoenix, actuellement sur France.tv
Prochainement sur France 2.
* Ma critique de la série est à retrouver ici.
